Les Faucheurs d’enfants: 7ème partie, la piste J.-B. Duchesneau

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Lors de l’enquête du coroner en 1973, Duchesneau incline la tête lorsque son avocat lui montre le marteau qu’il a reçu en cadeau de son beau-père, l’arme du crime.

On a vu plus tôt que le 31 mai 2016 le réseau TVA annonçait que Nicole Roux, la mère de Denis Roux-Bergevin, s’était laissé convaincre par les policiers que l’assassin de son fils était nul autre que Jean-Baptiste Duchesneau.  On laissait même entendre que sa « signature » de tueur correspondait à d’autres meurtres du genre.  Nicole Roux allait même jusqu’à affirmer « on a la preuve plus qu’à 100% » que c’était bien Duchesneau.

Si on admet cela comme étant une vérité, il faudrait probablement lui attribuer aussi les trois meurtres du 1er novembre puisque toutes ces affaires sont difficilement dissociables.

Tout comme Marc Perron, Duchesneau représente un suspect très intéressant, et cela pour une raison assez logique : lui aussi avait déjà un meurtre d’enfant à son actif.

Jean-Baptiste Duchesneau est né le 11 janvier 1949 de l’union de Gérard Duchesneau et de Jeanne-d’Arc Minguy (ou Mainguy).  Le 15 juillet 1972, il épousait Odette Marcoux.  En février 1973, le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien dans Ste-Foy, juste au côté de la famille Tanguay (au 1429 rue Lucien), celle-ci composée des parents Jean-Marc Tremblay et Pierrette Rivard.  Ceux-ci avaient trois enfants : Alain, Sylvie et Chantal.  La petite Sylvie avait vu le jour le 22 novembre 1966.  Elle était donc âgée de 6 ans.  Les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et s’appréciaient au point où la maison des Tanguay était continuellement ouverte pour leurs amis d’à côté.

L’enquête du coroner Drouin décrit tantôt Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy, mais aussi comme un apprenti menuisier œuvrant dans le domaine de la construction.  Toutefois, on sait qu’au matin du 22 février il s’éveilla avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours.  Un peu plus tard, il se blessa à un doigt, ce qui le contraignit à se rendre à l’hôpital pour y recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard téléphona à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants, un répit qui lui permettrait d’aller faire quelques courses.  À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demandera Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très, très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail.  Il se mit donc au volant de la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972.  Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper.  Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas.  Son mari parti, elle pensait que Sylvie se trouvait toujours dehors, à quelques pas de la maison.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt.  N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre.  Le silence de la fillette persista.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs.  Odette commença par lui demander si elle n’avait pas vu Sylvie, mais non.  Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent que la fillette avait décidé d’accompagner Duchesneau.  À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances.  On lui faisait donc pleinement confiance.

Entre 21h00 et 21h15, c’est au retour d’une marche dans le quartier que Pierrette et Odette croisèrent Duchesneau, qui revenait au volant de la Rambler.  Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie, et Duchesneau d’expliquer lui avoir donné 10¢ avant son départ.  Il laissait donc entendre qu’elle n’était pas montée avec lui.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier.  On alla jusqu’à inspecter une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines.  Pendant ce temps, Duchesneau continuait d’effectuer des recherches au volant de la voiture de son beau-père.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05.  Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens.  Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails.  À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition.  L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau.  Selon une source, le comportement étrange de ce dernier aurait suffit à attirer l’attention.  Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler.  Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets.  À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang.  Des cheveux se trouvaient encore sur la panne[1].  Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte.  Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux.  L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay.  Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route.  Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles.  Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[2].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime.  Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie.  Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique.  Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels.  Rappelons qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu agression sexuelle pour déterminer que ce soit la cause du crime.  Très souvent, les prédateurs à caractère sexuel ne se rendent pas toujours jusqu’au viol, qu’il soit partiel ou complet.  Et puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne.  S’il se montra d’avis que des blessures causées au visage avaient été faites par la frappe (tête) du marteau, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par la panne.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner J. Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier dans le rôle du défenseur de Jean-Baptiste Duchesneau.  Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre.  D’autre part, il avoua qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea.  Il se mit à la tutoyer tout en lui faisant des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait confiance.  Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

Le Dr Authier précisa, quant à lui, qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité.  Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête par un objet contondant, causant ainsi de multiples fractures crâniennes.  Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau devant le coroner.  Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay.  Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé.  Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir.  En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme.  Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu.  … L’enquête est close.  J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, au terme duquel il sera reconnu coupable.  Toutefois, il ne purgera qu’une dizaine d’années de prison pour ce crime tout à fait impardonnable.  À sa sortie, en 1983, il s’établira à Montréal, non loin du quartier où Viens, Métivier et Lubin habitaient.  Puisqu’Odette l’avait quitté dès 1973, il dut se trouver une nouvelle conjointe, dont l’identité demeure inconnue.

Est-ce que Duchesneau pourrait être le meurtrier des enfants de 1984 et 1985?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment des meurtres de 1984 il partageait deux points communs avec Marc Perron.  Tous deux avaient déjà au moins un meurtre à leur actif et ils habitaient à Montréal.

Et maintenant?  Laquelle de ces deux théories doit être prise au sérieux?

(la semaine prochaine : 8ème partie, hypothèses et conclusion)

[1] Parties du marteau servant à arracher les clous.

[2] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner.  Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

La première victime de J.-B. Duchesneau

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Me Carrier (à gauche), l’avocat de Duchesneau, montre à son client le marteau dont il s’est servi pour assassiner la petite Sylvie Tanguay, 6 ans.  Entre eux, le policier Gilles Bonin. (photo: Le Soleil)

Le 31 mai 2016, on laissait entendre publiquement que le meurtre de Denis Roux-Bergevin, survenu en 1985, était enfin résolu. Les enquêteurs impliqués ne présentaient toutefois aucune conférence de presse, ni preuve tangible pouvant nous en convaincre réellement. La mère de la victime, Nicole Roux, se disait toutefois satisfaite. Pour elle, semble-t-il, l’affaire est close.

 

Le suspect est clairement pointé du doigt. Il s’agirait de Jean-Baptiste Duchesneau. C’était un secret de polichinelle puisque son nom circule depuis le milieu des années 1990 en lien avec les meurtres sordides d’au moins quatre jeunes garçons.

On laisse également entendre que « sa signature » de tueur correspondrait à d’autres meurtres. Automatiquement, on pense alors à Maurice Viens, Sébastien Métivier et Wilton Lubin, tous trois enlevés et tués le 1er novembre 1984[1]. Selon Nicole Roux, « on a la preuve plus qu’à 100% » que le meurtrier était Duchesneau. Entre autres choses, il avait pour habitude de laisser ses victimes dans la même position et de leur retirer une seule chaussure[2].

Si on se base uniquement sur la « signature » ou le mode opératoire, comment peut-on comparer ces éléments à d’autres scènes de crime dans lesquelles Duchesneau n’a jamais été officiellement reconnu coupable? La théorie ne s’en trouve-t-elle pas fragilisée?

Comme je l’ai mentionné dans mon article Les meurtres non résolus au Québec, il faut se montrer prudent car Duchesneau s’est suicidé en 1993. Il ne pourra donc jamais subir de procès. Le déclarer officiellement coupable sans procès, c’est brûler d’importantes étapes et aussi présenter un verdict rendu à la légère.

Le seul meurtre qu’on peut officiellement attribuer à Duchesneau s’est produit le 22 février 1973 dans la région de Québec. Comment peut-on l’affirmer? Parce qu’il a été reconnu coupable et a purgé une dizaine d’années de prison pour ce crime.

Pour tenter une comparaison honnête, pourquoi ne pas se baser sur ce fait établi? Est-ce que sa « signature » peut réellement le trahir? Son mode opératoire était-il déjà bien développé en 1973 ou s’est-il transformé par la suite?

Je crois l’avoir déjà mentionné : dans ma tentative de remonter aux sources, j’ai contacté l’an dernier le palais de justice de Québec, qui m’a appris que le procès de Duchesneau en 1973 avait été détruit. Le 11 juin dernier, cependant, je me suis tourné vers ce qui restait du dossier, c’est-à-dire l’enquête de coroner J. Armand Drouin. Voyons maintenant ce que peuvent nous apprendre les archives.

La petite Sylvie Tanguay a vu le jour le 22 novembre 1966. Ses parents étaient Jean-Marc Tanguay et Pierrette Rivard, tous deux mariés à Québec le 3 octobre 1964. En février 1973, le couple avait trois enfants – Alain, Sylvie et Chantal – et habitait au 1429 rue Lucien dans Ste-Foy[3].

Selon une source très fiable, les Tanguay et les Duchesneau étaient voisins. Et l’enquête du coroner le confirme. Jean-Baptiste Duchesneau, né le 11 janvier 1949, avait épousé Odette Marcoux le 15 juillet 1972. Le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien. Cette demeure appartenait au père de la mariée, qui résidait avec eux au moment du drame.

D’après les témoignages entendus devant le coroner, les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et ils s’appréciaient au point où la maison des Tanguay leur était toujours ouverte.

Le document décrit Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy alors qu’un peu plus loin on le désigne plutôt comme apprenti menuisier sur la construction. On y apprend aussi qu’au matin du 22 février 1973 Duchesneau se serait éveillé avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours. Un peu plus tard, il s’était blessé à un doigt, ce qui l’avait obligé à se rendre à l’hôpital pour recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard avait téléphoné à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants afin de lui permettre d’aller faire quelques courses. À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demanda Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail. Pour ce faire, il utilisa la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972. Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise dehors sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper. Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas. Son mari parti, elle pensait cependant que Sylvie se trouvait toujours sur la galerie.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt. N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre, mais le silence de la fillette persista.

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C’est dans une voiture comme celle-ci, une AMC Rambler Ambassador type familiale, que Duchesneau aurait tué sa victime.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs. Odette commença par lui demander s’il elle n’avait pas vu Sylvie dehors, mais ce n’était pas le cas. Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent alors que Sylvie était partie en compagnie de Duchesneau. À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances. On lui faisait donc confiance.

 

Entre 21h00 et 21h15, Pierrette et Odette revenaient de prendre une marche dans le quartier lorsqu’elles croisèrent Duchesneau, qui était revenu au volant de la Rambler appartenant à Léo Marcoux. Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie. Duchesneau expliqua avoir donné 10¢ à la fillette avant de partir. Ensuite, il ne l’avait pas revue.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?
  • Oui.

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier. On alla même vérifier une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines. Pendant ce temps, Duchesneau continua d’utiliser la voiture de son beau-père pour effectuer des recherches.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05. Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens. Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau, mais sans plus.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails. À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition. L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau. Selon ma source, le comportement étrange de ce dernier aurait apparemment suffit à attirer l’attention. Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler. Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets. À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang et dont les oreilles (partie servant à arracher des clous) comportaient des cheveux. Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte. Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux. L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay. Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route. Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles. Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[4].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime. Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie. Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique (je corrige donc l’erreur que j’ai faite dans un précédent article en disant qu’elle avait été violée). Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels. Puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne. S’il se montra d’avis que des plaies causées au visage avaient été faites par la tête du marteau, c’est-à-dire la partie servant à clouer, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par les oreilles du marteau.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier qui représentait les intérêts de Jean-Baptiste Duchesneau. Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre. D’autre part, Marcoux dut avouer qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea. Il se mit à la tutoyer et pratiquement à lui faire des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait entièrement confiance. Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

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Un oncle de la victime a créé toute une commotion durant l’enquête du coroner en criant à Duchesneau: « j’te jure que je vas te tuer ».  On voit ici des policiers en train de le maîtriser. (photo: Le Soleil)

Le Dr Authier précisa quant à lui qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité. Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête fait par un objet contondant, ce qui a causé de multiples fractures crâniennes. Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

 

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau lors de l’enquête du coroner. Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay. Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé. Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir. En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme. Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu. … L’enquête est close. J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, purgera dix ans de prison avant d’être libéré pour déménager loin de son crime. Il choisira de s’installer à Montréal. Peu de temps après, le 1er novembre 1984, trois jeunes garçons disparaissaient mystérieusement. Les corps de deux d’entre eux furent retrouvés. Un quatrième sera assassiné en 1985.

Que peut-on déduire en comparant les faits mentionnés en lien avec le meurtre de Denis Roux-Bergevin et celui de Sylvie Tanguay, ce dernier étant le seul crime officiellement commis par Duchesneau?

D’abord, le fait que le sexe des deux victimes soit différent ne peut être concluant, puisqu’il n’est pas rare de voir des tueurs en série qui s’en prennent autant aux filles qu’aux garçons.

Dans le cas de Roux-Bergevin on a aussi parlé de la position du corps et d’une seule chaussure retirée par l’assassin. Quoique les photos de la scène sont manquantes, le Dr Authier a dit devant le coroner en 1973 que la petite était complètement nue et qu’elle reposait sur le ventre. L’histoire ne dit pas ce que sont devenus ses vêtements, ou ses chaussures.

Ces deux crimes commis avec un écart de douze ans correspondent-ils? Avec aussi peu de détail, la réponse est donc non.

Dorénavant, devra-t-on classer Duchesneau parmi nos pires tueurs en séries, tels que Léopold Dion, Marcel Bernier, William Fyfe et les autres? En répondant par l’affirmative, peut-être que cela rassurerait certaines personnes, mais ce serait manquer d’honnêteté envers le public, qui n’a pas tous les outils pour tirer une conclusion rigoureuse et satisfaisante.

La seule chose dont nous pouvons être sûr, c’est qu’il subsiste encore de nombreuses questions.

 

[1] Si ma phrase prend pour acquis que ces trois bambins ont été assassinés, précisons que le corps de Métivier n’a jamais été retrouvé. Toutefois, puisqu’il était un ami de Lubin et qu’il a disparu en même temps que lui on en déduit généralement qu’il se trouve lui aussi au nombre des victimes.

[2] Pour voir le reportage avec Jean-François Guérin : http://www.tvanouvelles.ca/2016/05/31/le-meurtrier-de-denis-roux-bergevin-identifie-denis-va-pouvoir-reposer-en-paix

[3] Tout au long du document on hésite entre Ste-Foy et St-Augustin.

[4] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner. Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

L’affaire Viens-Métivier-Lubin

Maurice Viens
Maurice Viens

En 1984, Maurice Viens était âgé de 4 ans et vivait avec sa mère Francine et son frère Alexandre sur la rue Dorion dans un quartier pauvre du Centre-sud de Montréal, à quelques pas du pont Jacques-Cartier. Selon un texte d’André Cédilot publié en 1994 dans le cahier Les Grands Procès du Québec consacré à l’affaire Léopold Dion[1] on apprend que le 1er novembre 1984 Maurice rentrait de la prématernelle. Peu après, c’est sans demander la permission à sa mère qu’il se serait ensuite dirigé vers le parc Rouen avec son ami Emmanuel Gagnon, lui aussi du même âge. C’est ainsi que Cédilot décrivait ensuite l’enlèvement :

Sur le chemin du retour, les deux bambins s’amusent dans la ruelle de la rue Dorion, à deux pas de leurs foyers respectifs. Il est environ 13h15 quand un inconnu, au volant d’une voiture, s’immobilise et invite les enfants à monter, en leur promettant des bonbons. Le petit Maurice acquiesce, tandis que son compagnon, plus craintif, court avertir Francine Viens. « Maurice est parti avec un monsieur », annonce-t-il à celle-ci.

Dans un documentaire de 2014, la version du garçonnet devenu adulte laissa entendre qu’il n’avait rien vu. Il se serait simplement retourné sur le trottoir pour constater la disparition de Maurice. Alors, est-ce que Gagnon a vu le suspect et sa voiture ou rien du tout?

Mais revenons à Cédilot. Selon son texte de quatre pages, la police boucla rapidement le quartier avant d’organiser d’imposantes recherches auxquelles se greffèrent des bénévoles et 500 soldats.

Au cours de la même soirée du 1er novembre on rapporta les disparitions de deux autres garçons dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il s’agissait de Wilton Lubin, un haïtien de 12 ans, et son ami Sébastien Métivier, 8 ans. Les médias mirent du temps à parler de cette dernière affaire, en plus de repousser la thèse de l’enlèvement en préconisant celle de la fugue. Des amis les auraient aperçus dans le secteur du Stade olympique, ce qui n’était pas impossible puisque la police de la CUM[2] révéla que Lubin avait des amis dans le secteur du métro McGill. Toujours selon Cédilot, Lubin et Métivier seraient partis ce soir-là à la chasse aux voyous puisque la veille ils s’étaient fait voler leurs friandises récoltées dans le cadre de la fête de l’Halloween.

Sébastien Métivier a disparu le même jour que Viens.
Sébastien Métivier a disparu le même jour que Viens.

Trois jours plus tard, le blouson de Maurice fut retrouvé le long d’une route à Saint-Antoine-sur-Richelieu[3]. Le lendemain le policier Steven Lynch de la Sûreté du Québec de Portneuf et l’hypno-thérapeute Yvan Gagnon, mirent eux-mêmes sous hypnose un homme d’affaire de la rive nord de Montréal qui souhaitait garder l’anonymat. Ce Monsieur X, comme on le surnommerait par la suite dans les médias et sur Internet, se disait doué de sens extra-sensoriels. Il aurait « vu » un enfant s’amuser avec un homme, une étroite route de campagne, la traverse d’une voie ferrée et un chalet délabré. Le 6 novembre 1984, Yvan Gagnon se rendit au lieu indiqué, à savoir une maison abandonnée située à Saint-Antoine-sur-Richelieu. À l’intérieur se trouvait le corps mutilé de Maurice Viens. Une vingtaine de minutes plus tard, les policiers de la Sûreté du Québec débarquaient sur les lieux. Certains prétendirent que Maurice Viens aurait été sodomisé et violemment battu, alors qu’en 1994 Cédilot disait que le petit garçon n’avait subi aucun sévice sexuel. Voici ce qu’il écrivait à ce sujet : « le corps mutilé de l’enfant gît à demi-nu dans un trou du plancher… Ses pantalons et ses sous-vêtements sont rabattus sur ses talons, il a été battu, il porte des marques de violence sur le visage et sur le bas du dos. L’autopsie révèle qu’il a souffert le martyre avant de mourir des coups de bâton qui lui ont été assénés et qu’en dépit des apparences, il n’a pas subi de sévices sexuels ».

Quoi qu’il en soit, Monsieur X devint automatiquement le principal suspect. Pour sa part, Yvan Gagnon abandonnera ensuite l’hypno-thérapie et refusera de commenter l’affaire.[4]

Une lettre envoyée à la police de la CUM avant la découverte du corps laissa à penser que l’auteur était l’assassin puisqu’il y révélait des détails qui furent connus seulement à la découverte du petit cadavre.

Le 14 novembre 1984, on procéda à l’arrestation d’un chauffeur de taxi simplet âgé de 44 ans. En plein interrogatoire, il eut un comportement fort étrange, comme s’il s’adressait soudainement à une personne imaginaire se trouvant dans la pièce avec lui et les policiers. Bien que Jacques Duchesneau[5] et ses collègues aient alors été convaincus de sa culpabilité, aucune preuve ne pourra permettre de déposer la moindre accusation contre lui. Pendant ce temps, la Sûreté du Québec s’intéressait à un autre déficient mental dont l’identité ne sera jamais révélée pour les mêmes raisons.

Wilton Lubin
Wilton Lubin

Le 2 décembre 1984, le corps de Wilton Lubin fut retrouvé sur la rive du fleuve St-Laurent près de l’île Charron. Le garçon de 12 avait été étranglé et égorgé. Quant au corps de Sébastien Métivier, il ne sera jamais retrouvé. Dans son livre de 2013, le chroniqueur judiciaire Claude Poirier écrivait que « les policiers déclenchent tout de suite d’importantes recherches et ne négligent aucune piste. Tous les terrains vagues de l’est de Montréal sont ratissés, tous les édifices abandonnés du quartier sont fouillés et des affiches sont placardées d’un bout à l’autre de la ville. Mais les recherches ne donnent rien »[6].

En octobre 1987, on annonçait qu’un homme de 24 ans mentalement retardé venait d’avouer, mais l’affaire restera nébuleuse, sans aucun autre développement.

Jusque-là, le suspect le plus intéressant demeurait ce chauffeur de taxi mentalement qui « après avoir attaqué deux fillettes, avait été interné et déclaré inapte à vivre en société en 1975 », écrit Poirier. « Il avait été libéré de l’Institut Philippe-Pinel en 1992 dans la lignée des politiques de désinstitutionalisation amorcée dans les années 1960 au Québec. Je l’ai interrogé avec le reporter Georges-André Parent. Sa photo a paru en première page d’Allô Police, dans le but de recueillir des preuves contre lui. Mais cela n’a rien donné. Il a été interné de nouveau et on n’a plus jamais entendu parler de lui »[7].

La piste la plus sérieuse dans cette affaire fit son apparition en 1992. Grâce à des indices qui demeurent inconnues, la police fit certaines déductions qui la conduisirent à se tourner vers un certain Jean-Baptiste Duchesneau, alors âgé de 44 ans. Celui-ci, en plus d’avoir un lourd casier judiciaire, habitait à quelques rues seulement de Lubin et Métivier au moment des faits. Le 1er novembre 1993, les enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine rendirent visite à Duchesneau qui se trouvait alors derrière les barreaux à La Macaza, près de Mont-Laurier, pour avoir agressé sexuellement une jeune fille de 7 ans. Duchesneau fut surpris de se voir questionner sur le double meurtre de Lubin-Métivier mais il se montra ouvert à l’idée de passer le test du polygraphe deux jours plus tard. Or, le lendemain de cette rencontre, le 2 novembre 1993, alors que les enquêteurs effectuaient les démarches nécessaires pour obtenir sa libération temporaire afin de se soumettre au test, Duchesneau s’enleva la vie dans sa cellule. La veille, au moment de le quitter, Pilon et Préfontaine avaient constaté qu’il était « extrêmement tendu », pour reprendre les mots de Cédilot. Avant de se suicider, Duchesneau avait laissé une lettre aux policiers dans laquelle il ne s’incriminait cependant d’aucune façon.

Le plus intéressant, c’est que Duchesneau avait déjà commis un meurtre. En 1974, il avait assassiné Sylvie Tanguay, 7 ans, à coups de marteau. Il avait d’ailleurs été reconnu coupable à la suite du procès qu’il avait subi au palais de justice de Québec[8]. Selon Cédilot, il aurait été libéré en 1983 pour venir s’installer à Montréal.

Jean-Baptiste Duchesneau. À ce jour, il demeure le suspect le plus intéressant dans cette affaire.
Jean-Baptiste Duchesneau. À ce jour, il demeure le suspect le plus intéressant dans cette affaire.

Bien qu’il sera difficile un jour de prouver hors de tout doute raisonnable que Jean-Baptiste Duchesneau ait été le tueur du 1er novembre 1984, Cédilot mentionnait que le scénario le plus probable était à l’effet que Lubin et Métivier, à la recherche des voleurs de bonbons, soient tombés par hasard sur Duchesneau qui leur aurait proposé de les reconduire en voiture. En fait, Duchesneau avait été rencontré dès novembre 1984 lors de l’enquête de voisinage. Sa concubine de l’époque aurait d’ailleurs été bien avertie de ne pas parler de son lourd passé.

La lettre reçu par la police en novembre 1984 et qui semble avoir été écrite par l’assassin fut-elle comparée avec l’écriture de Duchesneau? Servira-t-elle un jour pour confondre un autre suspect? Certes, il faudrait d’autres preuves puisque l’analyse graphologique est insuffisante à elle seule pour faire condamner qui que ce soit.

Ce sont les événements entourant le triple drame du 1er novembre 1984 qui incitèrent Susan Armstrong et Marcèle Lamarche à créer l’organisme Enfant-Retour Québec[9]. En 2011, la mère de Sébastien Métivier, Christiane Sirois, informa Claude Poirier qu’une femme lui avait confié avoir obtenu les confidences d’un homme qui « lui avait déclaré qu’on ne retrouverait jamais Sébastien vivant parce qu’il l’avait découpé en morceaux. La même année, Nadia Fezzani, journaliste qui s’est spécialisée dans la rencontre de tueurs en série, mentionne la présence du tueur en série surnommé Montreal Boys Slasher[10]. Malheureusement, les probabilités d’élucider un jour cette affaire semblent minces.

Sylvie Tanguay n'avait que 7 ans lorsqu'elle a été sauvagement assassinée par Duchesneau dans la région de Québec.
Sylvie Tanguay n’avait que 7 ans lorsqu’elle a été sauvagement assassinée par Duchesneau dans la région de Québec.

Dans un documentaire de Loïc Guyot diffusé au Canal D, Jacques Duchesneau parlait de « cicatrice à l’âme » pour expliquer au public que cette affaire ne l’avait jamais quitté. Dans ce document visuel, les deux seules pistes envisagées sont celle du mystérieux chauffeur de taxi et de Jean-Baptiste Duchesneau[11].

(Pour en savoir davantage sur le sujet, je vous invite à lire la série d’articles Les Faucheurs d’enfants)

 

 


[1] André Cédilot, « Jeudi noir », Les Grands Procès du Québec, no. 5, 1994, Les Éditions de la rue Querbes, p. 28 à 31.

 

[2] Communauté Urbaine de Montréal. Aujourd’hui, on utilise l’appellation de SPVM pour Sécurité Publique de la Ville de Montréal.

[3] À noter que dans son livre de 2013, Claude Poirier situe plutôt la découverte de ce blouson trois jours après la découverte du corps de Wilton Lubin, ce qui nous rapporterait au 5 décembre 1984.

[4] Dans son livre de 2013, Claude Poirier fournira un peu plus d’information sur la vision qu’aurait eue ce sensitif. Les amateurs de paranormal n’hésitent pas à se servir de ce cas pour « prouver » l’existence de phénomènes inexpliqués, mais il faut comprendre qu’il serait imprudent pour la police de faire confiance trop rapidement à ce domaine. D’ailleurs, on n’a encore jamais vu une preuve obtenue par de présumés sensitifs être accepté en preuve devant un tribunal. Ce genre de manifestation représente d’ailleurs l’opposé d’une preuve probante.

[5] Jacques Duchesneau deviendra directeur de la CUM en 1994 avant de se produire un rapport d’enquête qui allait déclencher la Commission Charbonneau et de se lancer en politique au côté de François Legault pour la Coalition Avenir Québec (CAQ). Duchesneau sera élu dans Saint-Jérôme.

[6] Bernard Tétrault, Claude Poirier, 10-04, 2013, p. 116.

[7] Ibid., p. 118.

[8] En 2015, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ) me référa au palais de justice de Québec qui m’informa à son tour ne pas être en possession des notes sténographiques du procès de Duchesneau en 1974 et qu’il avait probablement été détruit.

[9] Www.enfant-retourquebec.ca

[10] Nadia Fezzani, Mes tueurs en série, 2011, p. 73.

[11] Pour voir ce documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=wGO0CIYO41A