La marâtre: les années d’incarcération (5/5)

Permis de libération de Marie-Anne, en date du 3 juillet 1935.

Le 26 mars 1932, Marie-Anne Houde s’adressait à l’aumônier Kingsley pour lui confier ses sentiments : « Je viens de recevoir un refus je suis vraiment découragée je suis sûre perdu tout espoir […]. Honnête Père je vais bientôt mourir si je reste ici plus longtemps […]. S’il vous plaît dites une prière pour moi aujourd’hui pour me donner le courage parce que je ne sais pas comment je vais pouvoir aller plus loin ».

Voilà qui a probablement touché l’aumônier, qui croyait cette manipulatrice pleine de miséricorde plutôt que les faits vérifiables et prouvés devant la justice.

Kingsley envoya donc la lettre de Houde au ministère de la Justice. Le 21 septembre 1932, elle s’adressa elle-même au ministre pour partager sa dépression et son interminable complainte.

Cette demande eut pour effet de forcer les autorités à procéder à une autre évaluation qui spécifia, encore une fois, que le confinement ne représentait aucun danger pour elle. Il semble que Marie-Anne Houde s’était remise de sa dépression. Cette mélancolie étai-elle authentique?

Le 1er décembre 1932, pour les mêmes raisons, le père Kingsley réécrivait au ministre de la Justice. Cette fois, il énuméra clairement les cinq principaux arguments utilisés pour plaider la cause :

  1. Houde avait purgé 12 ans de prison
  2. Son mari n’a fait que 5 ans sur une peine d’emprisonnement à vie;
  3. Sa conduite a toujours été exemplaire;
  4. Des encouragements doivent être donnés à ceux et celles qui font des efforts dans leur vie pour expier leur crime;
  5. Plusieurs endroits sont prêts à accueillir Houde, dont la résidence du Professeur Chabot du Collège Militaire Royal.

Encore une fois, ce fut peine perdue. Maurice Dupré répliqua au père Kingsley que son attitude n’avait pas changé depuis sa lettre du 16 décembre 1931. Toutefois, en quelques mois, la situation s’apprêtait à changer.

C’est sur un tout petit bout de papier, daté du 16 février 1933, qu’on retrouve une demande de rapport spécial d’un chirurgien pour « l’état de santé de cette femme ». Le nom de Houde n’apparaît pas sur ce billet, mais puisqu’il se trouve dans le dossier judiciaire relatif à l’affaire, le lien est plutôt enfantin.

Deux jours plus tard, le 18 février 1933, une évaluation fut réalisée sur la détenue. Cette fois, le document nous apprend que le 5 février Marie-Anne a subi une mastectomie en raison d’un cancer. Selon le directeur du pénitencier, John C. Ponsford, sa santé en serait à tout jamais affectée en plus de spécifier que son incarcération aggraverait son état. Dans un bref rapport daté du 28 février 1933, on souligne que son cancer était de type carcinome et que sa santé était très fragile. Ce mémo, qui porte la signature « F. W. A. » stipule qu’on devrait maintenant la considérer comme une personne invalide et que l’emprisonnement risquait de l’affecter davantage.

Pour la première fois depuis son arrivée à Kingston, en 1921, la marâtre avait un argument honnête pour plaider sa cause.

Le 1er mars 1933, étant donné les nouvelles circonstances, Gallagher écrivit que le cas était de nouveau à l’étude. En dépit des circonstances, il spécifia que le crime commis en était « un terrible » et que « les gens de la province de Québec frissonnent toujours à la mention de son nom ». Il souligna également que si elle avait l’intention de revenir au Québec – il semble que la dernière demande ne prévoyait plus de la placer à Kingston mais à Montréal – il fallait oublier toute possibilité de libération. C’est donc dire qu’il y avait une ouverture, pourvu qu’elle ne remette jamais les pieds au Québec.

Partie de la lettre que Télesphore Gagnon a écrit à sa femme en 1933.

Le 26 mai 1933, Houde fit rédiger une petite lettre d’un seul paragraphe pour dire qu’elle avait inclus dans son envoi une lettre de son mari. En effet, s’il y avait eu une rupture entre les deux, elle n’avait certes pas été définitive. Voici l’intégrale de cette lettre :

Bien cher [sic] épouse encore une fois je ne sais pas si tu est [sic] morte ou bien en vie. Je voi[s] bien que tu n’a[s] plus de mari car voilà douze lettr[es] que je t’envoi[e] pas de réponse de toi bien que tu ne [veuilles] plus sortir en tout cas si j’ai point de nouvelle de cette lettre je contrai [sic] que c’est la dernière pour moi. Je dirai que ma femme ne veux [sic] plus de moi si tu est [sic] encore ma femme envoie-moi ton portrait si c’est possible je désire bien la [illisible] chez moi. Comment est la santé? Pour moi je suis assez bien, mais c’est bien ennuis que d’être seul dans une maison il m’arrive il me semble que je te vois arriver à la maison. Tu ne saurais croire quelle surprise que j’aurais si je te voyais arriver à la maison. Je crois que je perdrais la carte bien cher [sic] épouse demande toi si tu a[s] encore un mari qui t’aime chez lui. Est-ce que tu penses sortir [de] ce terrible cachot que voilà 13 ans que tu es enfermé[e?]. Je crois fermement que la justice va te libérer. Je prie ben fort pour toi pour que tu reviennes me servir encore une fois. La vie est pénible. Je te quitte en t’embrassant bien fort en attendant le baiser de su tes petites lèvres pâles. Bien au revoir, à bientôt le travail ne manque pas pour toi. Je suis ton époux qui ne t’oublie pas.

Télesphore Gagnon

Non seulement cet homme nous prouve sa dépendance affective, mais ses idées partaient aussi dans tous les sens. Au début, il commençait par croire qu’elle ne voulait plus de lui avant de revenir à un ton mielleux pour manifester son désir de la revoir. Il va même jusqu’à laisser toute la place à son imagination en la voyant revenir à la maison. Évidemment, lorsqu’il souligne que « le travail ne manque pas pour toi », il nous montre qu’il était visiblement un homme de son temps. Une telle phrase ne donnerait certainement pas envie à une femme du 21e siècle l’envie de revenir auprès d’un tel conjoint.

Ce qui est sûr, c’est que par le ton de ce message il n’était pas au courant de son état de santé. En ce sens, le ministère a parfaitement joué son rôle en ne se précipitant pas pour lui accorder cette libération. En effet, l’état de santé de Marie-Anne Houde alla en s’améliorant.

Le 10 septembre 1933, le Dr G. A. Platt, le chirurgien qui avait opéré la célèbre meurtrière, écrivit au directeur de la prison pour lui signaler qu’au cours de l’hiver on avait commencé par lui enlever un sein en raison de la présence de carcinome. On l’avait ensuite traité au Rayon X. Ainsi, sa santé était demeurée stable. Toutefois, l’attention du médecin avait été attirée par d’autres manifestations du cancer. Au cours du mois d’août 1933 elle avait développé une protubérance de la glande lymphatique. Selon lui, c’était la preuve que le cancer était en train de se répandre et c’est pour cette raison qu’il expliqua que la vie en prison continuerait d’aggraver son cas.

Au cours des jours qui suivirent, on pensa à écrire au prêtre concerné afin de mettre Télesphore Gagnon au courant de l’état de santé de celle qui était encore sa femme. Bref, on se devait de l’informer que les symptômes des dernières semaines « malheureusement ne laissent entrevoir au médecin du Pen. Qu’une issue fatale à une date plus ou moins éloignée et elle réalise apparemment la gravité de sa condition et elle est vraiment anxieuse de voir ses enfants et de passer ce qui lui reste de vie avec sa famille ».

De plus, Gallagher n’omettait pas le fait qu’il faudrait également étudier la question de l’opinion publique face à cette éventuelle libération, en plus de planifier les soins qu’elle devrait recevoir à sa sortie.

Malgré cela, la marâtre ne sortirait pas de si tôt. Comme l’indique un autre document signé par un inspecteur W. H. Craig, on ne prévoyait pas réétudier sérieusement son cas avant 1935.

Le 20 octobre 1933, le curé M. Manseau de Ste-Sophie-de-Lévrard reçut d’Ottawa cette lettre confidentielle dactylographiée par M. F. Gallagher, Chef du Service des Pardons :

D’après nos informations, la détenue ci-dessus a dû subir une opération pour le cancer, il n’y a pas très longtemps, et elle a reçu tous les meilleurs soins et traitement; on a même pu entretenir l’espoir qu’une guérison complète s’ensuivrait. Mais, au cours de ces dernières semaines, on a remarqué quelques symptômes d’une rechute qui, malheureusement, ne laissent entrevoir au médecin du pénitencier qu’une issue fatale, à une date plus ou moins éloignée. Apparemment, cette personne réalise la gravité de sa situation, et elle désire ardemment revoir ses enfants et passer au milieu de sa famille le peu de jours qu’il lui reste à vivre.

Est-il dans l’intérêt public qu’elle recouvre sa liberté? Voilà ce qu’il s’agit de décider, et l’un des côtés à envisager sérieusement lors de la considération de la question sera certainement de savoir si cette personne pourra recevoir les soins et le traitement requis, advenant le cas où il lui serait accordé de retourner à sa résidence, à Sainte-Sophie-de-Lévrard.

J’ignore vraiment si le mari est au courant de l’état de santé de son épouse, ni même s’il serait préparé et en mesure d’en prendre soin.

Si ce n’est pas abuser de votre bonté, puis-je requérir votre concours à ce sujet et vous prier d’avoir l’obligeance de vous enquérir de la situation actuelle de la famille, afin que le Ministre puisse prendre connaissance des renseignements que vous jugerez utiles, dans les circonstances.

Avec mes remerciements anticipés pour votre bienveillante attention, veuillez agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments respectueux.

  1. F. Gallagher

Chef du Service des Pardons

P.S. Il est possible que l’époux de la détenue ne réside plus à Sainte-Sophie : une lettre de lui, adressée au pénitencier, est datée d’un endroit tout à fait illisible. Si vraiment il n’est plus dans votre paroisse, vous obligeriez infiniment le Ministre de la Justice en référant  au Curé de l’endroit où il vit actuellement – et que vous connaissez sans doute – la présente lettre confidentielle.

Le 27 octobre, le curé Manseau informait Gallagher que Télesphore n’avait jamais demeuré à Ste-Sophie et qu’il se trouvait plutôt à Fortierville. Selon les informations recueillies, « il est mieux qu’elle ne revienne pas dans sa famille, non parce qu’elle ne le mérite pas mais au contraire c’est son mari qui aurait dû purger la sentence. […] Je sais que son mari ni sa famille sont en état de la recevoir ».

Le curé termine en référant Gallagher au curé J. E. Giroux de Fortierville.

Ainsi, Gallagher réécrivit une lettre très similaire le 6 novembre 1933, mais cette fois adressée au curé Giroux de Fortierville. Le 7 décembre, apparemment sans réponse, Gallagher lui envoya une autre lettre. Les documents conservés dans le dossier laissent entendre que le curé Giroux n’a jamais donné suite à la demande d’informations de Gallagher.

En janvier 1934, on continuait de prodiguer des traitements à la marâtre, sans toutefois qu’on sache lesquels. Elle gagna un peu de poids. On aurait également réussi à réduire la masse autour de sa glande avec du radium. Toutefois, ce nouveau médecin, dont le nom est illisible au bas du document, affirmait qu’il était trop tôt pour se prononcer quant au succès ou à l’insuccès des traitements.

Le 22 janvier 1934, un autre rapport souligne un changement quant à la personne qui se disait prête à la recevoir : Mme Joséphine Lapointe, du 3718 St-Denis à Montréal. La condition de Houde à cette date était considérée comme « satisfaisante. Mais le pronostique ultime est mauvais. Je pense qu’un prolongement de son incarcération aggravera sa condition ».

En février 1934, Georges Gagnon écrivit au ministre de la Justice pour lui dire que parce que « je n’avais pas de chez nous, j’ai pensé que c’était presque impossible d’en prendre la responsabilité, mais aujourd’hui je suis installé chez moi, sur une terre, à mon profit. Je vous demande en grâce, si vous vouliez la laisser sortir, je pourrais en prendre bien soin et la faire vivre convenablement, ayez aucune inquiét[ude] à ce sujet. Sincèrement j’ai besoin de ma [mère]. Depuis tant d’années que je souffre d’être [illisible][1] ».

En post scriptum, Georges spécifiait que « j’ai changé de nom pour sauver la situation de ma mère ». On constate qu’il habitait près de Palmoral Via La Sarre, en Abitibi. Il ne donnait évidemment pas son nouveau nom.

Toutefois, dans une autre lettre du 21 février 1934, il rayait son nom de Georges Gagnon pour écrire juste en-dessous « aujourd’hui Tom Mainville ». Cette fois, il expliquait ne pouvoir être en mesure de prendre sa mère chez lui pour bien la soigner car il doit s’occuper de sa terre : « c’est très difficile de la prendre je vais vous dire pourquoi. Je suis [sur] une terre de colonisation et c’est très dangereux pour les feux de forêts et ensuite pour les traitement[s] de sont [sic] cancer je demeure à 22 mils du premier médecin pour le moment je ne peut pas la recevoir je pourrait la recevoir en juin 1934 ».

Georges Gagnon alias Tom Mainville conseillait de l’envoyer chez sa tante Joséphine Lapointe du 3718 rue St-Denis à Montréal. Pourquoi ce volte-face de la part d’un fils qui réclamait sa mère depuis tant d’années?

Dans mon livre de 2016, je n’avais pu retracer un quelconque épilogue concernant Georges Gagnon, ce qui s’explique par ce changement de nom. Dans le registre civil de Généalogie Québec, on retrouve un « Thomas Mainville Gagnon » qui a épousé Clarisse Michel le 18 avril 1942 dans la paroisse de Sainte-Brigitte, à Montréal. L’époux était âgé de 34 ans, ce qui veut dire que sa naissance remontait vers 1908, ce qui correspond au Georges Gagnon que nous cherchons. Or, s’il s’agit bien de lui, le bulletin du mariage le décrit comme un cuisinier. En raison des renseignements qu’il a donné à propos de sa vie en Abitibi, on pourrait en déduire qu’il a été cuisinier dans les chantiers.

Dans une lettre suivante, datée du 22 mai 1934, Georges, ou plutôt Tom Mainville, s’empressait de préciser cette fois que « je ne peut [sic] pas recevoir ma mère cette année[.] Pour cause de deux hernie[s] je suis incapable de travailler pour le moment ». En plus de signer sous son nouveau nom, il mentionnait qu’il se trouvait maintenant à Ste-Anne de la Pocatière, dans le comté de Kamouraska.

Le 26 août 1934, Marie-Anne Houde fit rédiger son avant-dernière lettre. Évidemment, elle avait maintenant un argument supplémentaire pour plaider sa cause devant Gallagher car « ma santé après les souffrances de deux cancers et dans le présent je souffre encore des douleurs que peut-être plus tard  déclareras d’autre et qui me rend tellement sur les nerfs que je suis obligé d’être placé à l’hôpital près d’un mois ».

Le 31 août, Gallagher écrivit à Joséphine Lapointe pour lui spécifier que Marie-Anne « a déjà été opérée pour un cancer, on espérait qu’une complète guérison s’en suivrait, mais en ce moment le chirurgien de la prison déclare qu’une rechute eut lieu et que probablement les suites en seront fatales dans un avenir plus ou moins rapproché. La malade réalise elle-même la gravité de sa condition, mais elle désire ardemment finir ses jours au milieu de ses parents, s’ils veulent bien la recevoir et lui donner les soins que son état de santé exige ».

Le 1er septembre, Joséphine Lapointe confirma à Gallagher qu’elle était prête à recevoir sa belle-sœur.  Ensuite, Gallagher écrivit au Commissaire de la Gendarmerie royale canadienne (GRC) pour l’en informer, sans doute pour que ce dernier soit au courant de l’adresse où la marâtre serait installée une fois sa sortie. Bien que la libération n’était encore qu’une supposition, on remarque néanmoins un changement de ton dans les échanges. Le commissaire de la GRC, R. Armitage, répondit à Gallagher le 29 octobre qu’après avoir fait enquête il s’avérait que Joséphine Lapointe était la cousine de Marie-Anne Houde et non sa belle-sœur. Il avait également appris que celle-ci était effectivement prête pour la recevoir.

Le rapport de l’agent F. J. Mead, commandant de la division C de la GRC, souligne que le policier W. H. Lewis de la GRC s’est rendu au 3722 St-Denis à Montréal pour interroger Joséphine Lapointe. Le nom qu’elle avait donné était son nom de fille puisque le nom de son mari était Arthur Morin. Elle expliqua au policier que Marie-Anne était sa cousine du côté de sa mère. Joséphine était aussi la mère de quatre enfants, deux garçons et deux filles, la plus jeune ayant 2 ans. L’enquêteur alla jusqu’à décrire l’intérieur du logis comme un lieu confortable et avec « un voisinage respectable ». Une chambre était déjà prête pour recevoir la célèbre meurtrière. De plus, on apprit qu’Arthur Morin travaillait comme boucher pour la Balltin & Co, St. Lawrence Market et il appuyait pleinement les démarches de sa femme. Le policer alla jusqu’à interroger l’employeur de Morin, qui lui confia que ce dernier était un employé fiable.

Ce rapport nous apprend que le Dr Jules Provost, du 3420 St-Denis, a informé l’enquêteur que les Morin étaient des gens respectables. Le détective fut d’ailleurs impressionné par la propreté des lieux et à quel point Joséphine comprenait la responsabilité que cela représentait de prendre soin de sa cousine.

Ce que ce rapport de la GRC ne dit pas, cependant, c’est que les Morin n’habitaient très certainement pas depuis longtemps dans cette résidence. Dans Le Devoir du 26 janvier 1933, on peut lire les détails de la mort subite du Dr G. A. H. Dufresne, décédé subitement en pleine rue. La partie la plus intéressante de cet article arrive vers la fin, lorsqu’on mentionne que « son corps sera exposé à sa demeure, 3722 rue Saint-Denis, et les funérailles seront annoncées plus tard ».

Par conséquent, les Morin ont peut-être acheté la maison de la succession du Dr Dufresne.

Mais revenons aux documents du dossier judiciaire. Un message daté du 6 novembre rédigé par Mme Alfred Gauthier (Angélina Gagnon) du 1103 de Bullion à Montréal, écrivait au ministère pour se dire en faveur de la cause de Marie-Anne Houde. Dans cette lettre, elle prétendait être sa sœur : « je voudrais vous demandé [sic] si vous vouslé magardé sa liberté pour noël. Je suis prête a lui faire un bon ché eux et aussi de tout faire pour la mette dans une bonne route ».

Le 29 novembre 1934, elle réécrivait au ministre pour corriger son erreur d’avoir prétendu être sa sœur. En réalité, elle était la belle-sœur de Marie-Anne Houde. Décidément, les erreurs de liens familiaux étaient monnaie courante dans cette affaire. Bref, Angélina Gagnon était la sœur du premier mari de Marie-Anne.

Le 3 janvier 1935, un secrétaire de la Chambre des Communes écrivait à M. F. Gallagher pour l’informer que « je vous envoie une lettre qui a été adressée par erreur à M. [Ernest] Lapointe ». Cette lettre semble être celle du 25 décembre 1934, écrite par Pauline Gagnon, la fille de Marie-Anne Houde :

J’ai une grâce à vous demander. La grâce que j’ai à vous demander c’est la libération de ma mère que je ne connait point. Voilà bientôt 15 ans qu’elle est renfermé elle doit avoir mérité son pardon. Je vous en supplie au nom du divin enfant nouveau né sa libération. Je suis en tête d’une besogne chez un habitant cultivateurs je ne sais rien faire, tant qu’on a personne pour nous le montré c’est bien difficile de faire une besogne. Mon père va se charger de sa femme pareille comme quand y on contracter le mariage. Cher monsieur le ministre, j’attendrai avec grand hâte la libération de ma mère pour commencer l’année 1935. Je reste pour la vie petite orpheline.

Pauline Gagnon

Ma mère c’est Marie Anne Houde épouse de Télesphore Gagnon

Le 24 janvier 1935, Angélina Gagnon récidivait en s’adressant à Gallagher pour lui demander encore la libération de sa belle-sœur, et cela avec ses nombreuses fautes d’orthographes habituelles.

Dans une simple note signée M. F. G. le 11 février 1935, Gallagher semble lâcher prise : « vu le nouveau rapport médical je n’insiste plus sur la libération de Marie Anne Houde – Vous pourrez me retourner le dossier ».

En fait, le 7 février le Dr Platt avait examiné la prisonnière et écrit dans un rapport adressé au directeur de la prison que la plaie résultant de la mastectomie avait guéri de façon pénible mais qu’il n’y avait aucune preuve du retour du cancer.

Si on doit en croire le Dr Platt, l’état de la marâtre s’est rapidement dégradé par la suite. Au cours des trois mois qui suivirent Houde confia elle-même avoir eu des écoulements. La seule mesure prise face à ce problème fut de la garder au lit. Le médecin prévoyait l’arrêt probable de ses menstruations. Malgré cela, cet état de santé précaire ne semblait pas l’affecter puisqu’elle travaillait tous les jours et qu’elle poursuivait ses activités avec vigueur.

Ce regain de santé convaincrait-il Gallagher de la garder encore derrière les barreaux pour quelques années?

Le 6 février 1935, la veille du rapport du Dr Platt, Marie-Anne Houde écrivit sa toute dernière lettre connue :

Je suis très peinée de vous troublé [sic] encore une fois, mais je suis absolument sans courage, j’aie tous perdu même la croyance car l’on m’a promises tant de fois et je suis suspendu sur la même sentence sans espérance.

Je sais que ce n’est pas ma conduite et ce n’est pas le publique [sic], car je prend votre parole que vous m’avez dit vous-même à votre dernière visite, et ce n’est pas un chez-moi car j’aie deux bonne[s] place[s] à aller à Montréal que je n’aurais pas seulement à travailler, et avec le peu d’argent que j’aurai d’ici dans laquelle je suis très reconnaissante je puis m’aider à me rétablir.

Mais cher monsieur ce qui me tient ici je ne peut jamais le deviné, j’aie écrit un pardon moi-même en août 1934 et pas de réponse. Si il y a des raisons que je ne peut pas sortir je vous [e]n remercierait beaucoup si vous étiez assez bon [illisible] me le laissé assavoir et je serait à quoi m’en tenir. Comme ceci c’est une grande souffrances à tous les jours. Jour après jour je pense que sa seras le dernier mais c’est comme dans le purgatoire souffrances mais pas grande espérance.

Cher monsieur je suis qu’une femme et j’aie mise tous mon pouvoir pour essailler à soustenir tous ses années mais à présent je ne suis plus capable, les forces et le courage me manque je ne me sens plus capable de faire une journée ici.

Bien cher monsieur j’espère que mes 15 années de souffrances seront considérés et soyez persuadés que si j’aie ma liberté que je s’aurai l’apprécier.

Je suis votre obéissante servante

Mary Houde

Le 14 mars 1935, Gallagher informait Pauline Gagnon de Fortierville que « depuis notre lettre du 5 janvier dernier, la cause de votre mère a été très attentivement reconsidérée, mais il n’y a malheureusement aucune possibilité quelconque de recommander l’exercice de la clémence. En effet, une décision dans ce sens ne saurait être justifiée à l’heure actuelle, et il faut nous en tenir à celle déjà prise ».

Le 16 mai 1935, Mme Alfred Gauthier demanda à Gallagher des précisions puisqu’elle avait entendu dire que Marie-Anne Houde aurait refusé les soins médicaux et qu’elle était très malade. De plus, elle envoya une lettre qu’elle avait reçue de Marie-Anne, ce qui est probablement la dernière trace écrite connue de la marâtre. Bien qu’un coin de ce document ait été déchiré, cette lettre semble datée du 13 mai 1935.

Bien chère belle sœur je viens justement d’avoir la permission de notre bon Warden pour t’écrir je t’assure que je suis contente j’aie certainement manqué tes lettres et je crois bien que tu pensait que je ne voulait plus t’écrire [illisible] non tu est trop bonne pour moi. Enfin comment est tu bien je l’espère pour moi je t’écrit dans mon lit ma vue fait bien défaut il va falloir que tu excuses l’écriture il y a un mois j’aie eut une pleurésie et là c’est la grippe comme tu voit ma santé n’est pas tu as besoin d’avoir bien de quoi pour m’engraissé car je suis comme un chat pleumé malgré que j’aie perdu toute espoir de sortir le jubilé était ma dernière espérance et les gens de vie ont rien du tout mais je sais  te […]

Publicité parue dans les journaux en mai 1952 pour annoncer la sortie en salle du film de Jean-Yves Bigras.

Le 15 mai, Gallagher répliqua que « cette cause est justement sous sérieuse considération, et vous pouvez être assurée qu’il sera tenu compte de tout ce que vous avez bien voulu nous représenter. Une décision ne devrait pas tarder beaucoup à présent, et vous en serez tout de suite prévenue ».

C’est par une lettre de Mme Alfred Gauthier, le 23 mai 1935, qu’on apprend que le dossier de la détenue H-600 était de nouveau à l’étude.

Le 22 juin, le Dr G. A. Platt envoya un rapport au directeur de la prison de Kingston et dans lequel il spécifiait qu’une radio au Rayon X a confirmé ses doutes quant à l’état du poumon gauche. Le cancer s’était étendu. Selon lui, il prévoyait que Houde n’en avait plus que pour six mois. Toutefois, il proposait un nouveau traitement qui avait connu un certain succès au General Hospital. Un certain Dr W. A. Jones acceptait de la soigner si toutefois Houde devait être libérée.

Selon un court rapport du Dr W. A. Jones daté du 25 juin, le cancer avait atteint le diaphragme et les poumons. La progression du cancer, selon lui, était très avancée.

Le même jour, R. M. Allen, le nouveau directeur du pénitencier, expédia le rapport du rayon X : « Il apparaît maintenant que cette détenue est en train de développer un état de santé critique et que son espérance de vie est une question de mois ». Il précisa aussi que le Dr Platt considérait qu’il serait plus facile de la traiter si elle pouvait sortir de prison. Advenant ce choix, il pouvait compter sur l’appui des docteurs Connell et Jones de la clinique du General Hospital.

Le 28 juin 1935, tous les documents nécessaires furent envoyés au solliciteur général afin de lui permettre de prendre une décision éclairée, tout en lui expliquant que certains traitements seraient dispensés uniquement si elle devait retrouver sa liberté.

C’est en date du 29 juin 1935 qu’apparaît le document de sa libération, ou « ticket of leave » comme il était courant de le dire à l’époque. Ainsi, au final, le solliciteur général conclut que « pour faciliter les soins et les traitements nécessaires pour sa condition physique, tous les arrangements doivent être fait à la satisfaction du directeur du pénitencier ».

Un billet daté du même jour informa le sous-secrétaire d’État. Le directeur du pénitencier reçut un télégramme similaire. Dans un document préparé par Coleman, il est bien spécifié qu’on accepte de la libérer pour qu’elle puisse subir des soins. Historiquement, il ne faut donc pas commettre l’erreur de dire qu’elle a été libérée en raison de la pitié qu’on aurait pu avoir face à sa santé précaire. Elle n’était pas libérée  sans aucune condition non plus. Ces idées pourraient laisser croire que le système ait eu pitié d’elle. En fait, ce qu’il faut probablement dire c’est qu’on l’a laissé sortir pour que, humainement parlant, elle ait droit à vivre encore un peu.

Le véritable permis de libération ne tarde pas à venir, car il est signé le 3 juillet 1935. Depuis le temps qu’elle attendait ce moment, Marie-Anne Houde pouvait enfin sortir du pénitencier de Kingston pour la première fois depuis 1921. L’ironie se situe dans le fait qu’on connaît trop bien ses jérémiades par ses lettres tandis qu’on ignore tout à propos de ses impressions et de sa vie après sa sortie de prison.

Le permis de libération prévoyait qu’on la laisse sortir dans les trente jours. On lui imposa cependant les quatre conditions suivantes :

  1. La porteuse [du permis] doit conserver son permis, et le représenter lorsqu’elle en est requise par un magistrat ou un agent de la paix.
  2. Elle doit s’abstenir de toute violation des lois.
  3. Elle ne doit s’associer habituellement avec des personnes notoirement de mauvaises mœurs, tels que voleurs et prostituées réputés tels.
  4. Elle ne peut mener une vie oisive et dissolue, sans moyens visibles d’une existence honnête.

Selon un pli du directeur du pénitencier daté du 2 juillet, on était prêt à la libérer dès le lendemain.

Peut-on imaginer que, hors des traces écrites qui sont parvenues jusqu’à nous, on l’ait obligé à demeurer discrète au 3722 rue St-Denis?

Si le Québec avait appris où demeurait la marâtre à sa libération, y aurait-il eu débordement?

Une fois sortie, Marie-Anne a-t-elle subi les traitements médicaux promis? À quelle date a-t-elle réellement emménagée chez sa cousine à Montréal?

Les spéculations de commères pourraient certainement apporter bien des versions à ces trous historiques, mais les documents légaux s’arrêtent de parler le jour où la plus célèbre meurtrière du Québec a été libérée.

En fait, le dossier se termine par un petit papier qui était probablement destiné à informer le ministre, stipulant que la GRC a été informé de la mort de Marie-Anne Houde le 13 mai 1936 à Montréal. Elle s’était éteinte la veille. À 46 ans, elle avait « profité » d’un peu moins d’une année de liberté.

A-t-elle reçu la visite de ses fils? A-t-elle revu son mari? Sa belle-fille Marie-Jeanne?

Quoi qu’il en soit, son dossier était définitivement clos au ministère de la Justice.

Peu après la publication de mon livre en février 2016, j’ai eu droit à quelques confidences, dont certaines sur les derniers jours que Marie-Anne Houde aurait vécu à Montréal. On l’aurait vu ici ou là, mais ces informations comptent bien peu comparativement à la force légale des archives judiciaires. Je sais, certains lecteurs me trouveront « plate » ou « casseux de party », mais je souligne dans L’affaire Aurore Gagnon à quel point il est important de se fier uniquement à la preuve entendue lors d’un procès si on souhaite honnêtement se faire une idée.

Comme tous les cas célèbres, la machine à rumeur a fait son œuvre, et ses ravages. Les commères ont prétendu des choses et entretenu d’autres histoires. En 1990, le romancier André Mathieu a affirmé, sans avoir lu le dossier judiciaire, que Marie-Anne Houde était morte d’un cancer du cerveau. Force est d’admettre que d’après les informations contenues dans le dossier judiciaire il est impossible d’envisager cette option. D’autres m’ont écrit à propos de l’endroit exact où elle a été enterrée. Elle reposerait dans le cimetière du Repos Saint-François. Si certains pointilleux souhaitent d’autres précisions, je leur laisse cette tâche. Le fait de savoir où elle est enterré précisément – une vieille habitude mêlant la curiosité aux traditions catholiques – cela ne m’importe peu, du moment que son exhumation ne servirait strictement à rien.

Mais, comme on le sait, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la mort de la marâtre.

Il nous est assurément permis de croire que Télesphore Gagnon ait pu rompre à un certain moment, mais en 1933 il ressentait toujours une forte attirance pour Marie-Anne. Évidemment, cette pensée vient avec le fait que ce document ait réellement été écrit de sa main. Il a même attendu qu’elle soit morte, dans la plus pure tradition catholique, pour se remarier. En effet, le 8 janvier 1938 il épousait Marie-Laure Habel. Si vous souhaitez en savoir plus quant aux rumeurs le concernant, il vous suffira d’aller jouer les touristes ou les enquêteurs amateurs dans la région de Fortierville.

Toutefois, la vie publique du père d’Aurore n’était pas encore tout à fait terminée.

Au cours de l’été 1951, Jean-Yves Bigras a tourné le film Aurore l’enfant martyre, directement inspiré de l’affaire criminelle et de la pièce de théâtre qui avait, dit-on, été joué à environ 6 000 reprises depuis son lancement en janvier 1921. Janette Bertrand y tiendra le rôle de Catherine, un personnage directement inspiré de la voisine Exilda Lemay, qui fut parmi les premiers témoins au procès. Puisque sa biographie est avare de commentaire sur le sujet, j’ai écrit à Janette Bertrand au cours de l’hiver 2018 afin de connaître les souvenirs qu’elle gardait de ce tournage. Malheureusement, je n’ai obtenu aucune réponse de sa part.

Or, Télesphore eut vent que se tournait un film à propos des sévices endurés par sa fille. Il intenta un procès à France-Film, le producteur. Au cours de l’automne 1951, Télesphore a témoigné sur certains épisodes de sa vie. Il semble que le principal argument qui a joué en faveur de France-Film est à l’effet que Télesphore était au courant qu’une pièce de théâtre jouait la même histoire sur les planches depuis 1921 et qu’il n’avait jamais intenté la moindre poursuite contre cette production.

Au cours des recherches qui m’ont conduites à la publication de mon livre, j’ai découvert que ce procès civil n’a pas été conservé ou qu’il demeure introuvable. Quoi qu’il en soit, le film est apparu sur les grands écrans québécois en mai 1952. En dépit de sa médiocrité presque légendaire, il s’apprêtait à marquer la conscience de millions de Québécois, et cela sur plusieurs générations.

En conclusion, les lettres de la marâtre conservées dans le dossier sont à l’image d’une femme désespérée et manipulatrice qui cherche constamment à attirer la pitié, et cela dans le seul but de retrouver sa liberté. Par certains de ses propos, on a vu qu’elle s’y prenait très mal pour convaincre le ministre de la Justice et les autres personnes influentes du gouvernement fédéral. Selon toute vraisemblance, elle n’a d’ailleurs jamais compris la différence entre son acte d’accusation et celui de son mari. Est-ce suffisant pour affirmer que tous ces détails vont dans le sens d’une femme dont l’intelligence se situait sous la moyenne?

Je vous laisse en juger.

Ce qui frappe, aussi, c’est que dans tous ces documents, autant ceux émanant de la main de Marie-Anne Houde que de ses fils ou même Marie-Jeanne, personne ne mentionne le nom d’Aurore. Personne – sauf le juge Pelletier – ne fait directement allusion au crime que les Québécois jugent pourtant comme l’un des pires de leur histoire. Voulait-on l’oublier volontairement? Que se passait-il dans la tête de ces personnes faisant partie de l’entourage de la marâtre?

En fait, on a vu que Marie-Anne a parlé d’Aurore, mais sans la nommer et en utilisant sa mémoire en faveur de sa demande de libération. Le juge Pelletier avait clairement démontré lors du procès à quel point cette femme était manipulatrice. Tout indique que ces années d’incarcération n’avaient pas suffi à la transformer.

Gérard Gagnon est décédé à Montréal le 13 décembre 1967. Il avait 59 ans. Pauline, le dernier enfant que Marie-Anne avait mis au monde en liberté et qui a été bercée dans les bras de sa demi-sœur Aurore, épousa Léopold Bourdages en 1944. Leur couple n’eut qu’un seul enfant, un fils. Pauline s’est éteinte plus que centenaire en 2013.


Médiagraphie

Canadian Criminal Justice Association.  « CCJA history since 1919… ». Consulté le 26 mai 2018. Accès : https://www.ccja-acjp.ca/pub/en/about-ccja/history/

Bibliothèque et Archives Canada. R. vs. Marie-Anne Houde. 1920.

Jedwab, Jack. Bickerdike, Robert. Dictionnaire biographique du Canada. Consulté le 26 mai 2018. Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

Veillette, Eric. L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde. Lanoraie : Éditions de l’Apothéose, 2016. 436 p

[1] Le fait qu’un coin de cette lettre ait été déchiré nous empêche de lire certains mots.

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La marâtre: les années d’incarcération (1/5)

Seule photo connue de Marie-Anne Houde

Lorsque le mot marâtre est prononcé quelque part, on l’associe, la plupart du temps, aux sévices corporels. En effet, c’est de maltraitance qu’est morte sa belle-fille, Aurore Gagnon, vers 19h00, dans la soirée du 12 février 1920. Toutefois, dans la présente série d’articles, il sera question des années que Marie-Anne Houde a passé à l’ombre, c’est-à-dire de 1920 à 1935.

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en février 2016, le jour même du 96e anniversaire de la mort de cette pauvre enfant de 10 ans, je ne me suis pas particulièrement attardé à cette période d’incarcération, quoique l’épilogue fournissait de nombreux détails. Le but du livre était plutôt de donner la parole au procès et ainsi permettre au lectorat de tirer ses propres conclusions d’après les témoignages entendus devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Malgré le fait que mon livre ait permis de rétablir plusieurs faits, j’entends ou je lis toujours certaines fausses idées reçues.

Puisqu’il y a dans le dossier judiciaire, préservé à Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC) à Ottawa, de nombreux documents concernant la période d’emprisonnement de la marâtre, j’ai cru bon d’en partager avec vous les grandes lignes, pour ne pas dire la quasi-totalité. Loin de moi l’intention mercantile, mais je tiens à souligner que ceux et celles qui auront d’abord lu mon livre sur l’affaire pourront mieux comprendre certaines situations. Car, je le répète, pour juger d’un verdict et d’une sentence, il faut avoir l’honnêteté de lire d’abord le procès car c’est lors de ce dernier que les jurés ont forgé leur décision.

Nous verrons que cette étude soulèvera un questionnement, sinon un dilemme, à propos de sujets qui resteront d’actualité pour encore longtemps. Ainsi, j’ai nommé la peine de mort et la réhabilitation. Devons-nous pardonner pour des actes qui ont bouleversé toute une population? Les « monstres » de notre société – je parle ici de ceux et celles qui commettent les crimes les plus graves et révoltants – sont-ils réhabilitables? Est-il possible et même raisonnable de penser que nous pouvons réintroduire dans nos vies des gens qui ont commis le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien?

D’un autre côté, même si l’étude du procès a déjà répondu à cette question, il sera possible de revenir sur l’état d’esprit de Marie-Anne Houde. Était-elle folle ou non? Et, justement, comment interprétons-nous cette folie?

Tout d’abord, revenons brièvement sur les événements. Sans refaire la généalogie familiale, soulignons qu’une semaine après avoir perdu sa première femme – Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore – Télesphore Gagnon, un cultivateur de Fortierville, épousait Marie-Anne Houde. Celle-ci avait aussi perdu un mari qui portait le nom de Gagnon. Elle vivait déjà sous le toit de Télesphore, apparemment pour l’aider dans ses tâches ménagères et peut-être aussi pour lui offrir quelques « extras », pour reprendre un langage moderne.

Né à Trois-Pistoles le 2 février 1857, Louis-Philippe Pelletier fait ses études classiques au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l’Université Laval. Il est admis au Barreau le 13 juillet 1880. À l’époque de l’affaire Louis-Riel, il se montre nationaliste et contribue à l’élection de Mercier. Élu en 1888 dans le comté de Dorchester, il restera en poste jusqu’en 1908. Il sera procureur général en 1896 et 1897. Réélu en 1911, il entre dans le cabinet Borden comme ministre des Postes. Le 18 novembre 1914, il est nommé juge à la Cour supérieure et le 20 août 1915 à la Cour du Banc du Roi. Il s’éteint à Québec le 8 février 1921, moins d’un an après avoir présidé le célèbre procès de Marie-Anne Houde.

Sans qu’on sache pourquoi, Marie-Anne Houde finira par développer une aversion morbide envers Aurore Gagnon, la fillette de son nouveau mari, qui n’est âgée que de 10 ans. Les sévices auraient commencé au cours de l’été 1919, peut-être même avant. Après un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec au cours de l’automne 1919, pour une blessure à un pied qui ne guérissait pas, Aurore revient à la maison. À partir de cet instant, ce sera pour elle un véritable calvaire. Elle rend l’âme le 12 février 1920, alors que le matin même sa belle-mère la traitait encore de « vache » parce qu’elle la trouvait trop paresseuse. L’autopsie ne détectera aucune blessure dite morelle. La cause de la mort sera établie par l’infection des plaies. Le Dr Albert Marois, qui a pratiqué l’autopsie à l’intérieur même de l’église de Fortierville, dira lors de son témoignage avoir dénombré 54 plaies sur le corps de l’enfant.

Le 14 février, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et conduits à la prison de Québec. La famille est déchirée. Au cours de l’enquête du coroner, Marie-Jeanne Gagnon, la sœur naturelle d’Aurore qui a 12 ans, refuse d’incriminer sa belle-mère. Toutefois, les autorités ont déjà compris que la plus coupable dans ce couple maudit est celle qu’on surnomme déjà la marâtre. Elle sera d’ailleurs accusée de meurtre, ce qui veut dire homicide avec préméditation, tandis que son mari sera accusé d’homicide involontaire, ou communément appelé dans le jargon judiciaire manslaughter. La distinction est importante puisqu’elle nous aidera à mieux interpréter plus tard certaines lettres écrites par la meurtrière.

Le procès s’ouvre le 13 avril 1920 au palais de justice de Québec, devant le juge Louis-Philippe Pelletier. L’avocat de la défense, Me Joseph-Napoléon Francoeur, réussira à faire dire au Dr Marois que son autopsie avait été incomplète et que la voisine Exilda Lemay avait des antécédents criminels. Malgré ses efforts, les chances de sa cliente s’envolent lorsque Marie-Jeanne Gagnon, 12 ans, apparaît dans la boîte des témoins. Son témoignage, interrompu de sanglots, sera percutant. Les sévices décrits par la jeune fille stigmatiseront à tout jamais cette histoire d’horreur.

Le 16 avril 1920, Georges Gagnon, qui en réalité est né du premier mariage de Marie-Anne Houde, témoigne contre sa mère. Le garçon de 9 ans corrobora en grande partie les sévices décrits par Marie-Jeanne. Pour entendre le témoignage de Gérard Gagnon, 11 ans, la Cour dut se déplacer à l’hôpital Saint-Louis-de-France puisque ce dernier était alité pour des soins.

Les témoignages des enfants s’avérant dévastateurs, Me Francoeur n’eut d’autre choix que de se tourner vers la stratégie des pauvres, c’est-à-dire plaider la folie. Les spécialistes n’eurent qu’une fin de semaine pour examiner l’accusée. Un débat des experts s’ensuivit, au cours duquel la préméditation fut prouvée sur au moins deux points. Le juge livra une adresse au jury qui n’a pas été parfaitement impartiale, mais comme la cause n’a jamais été portée en appel, le verdict a été officiellement accepté. Il n’a donc pas lieu de le remettre en question. Le jury n’a pas cru en la thèse farfelue de la défense; un point c’est tout!

Le 21 avril 1920, le jour même de son 30e anniversaire, Marie-Anne Houde était reconnue coupable de meurtre. Automatiquement, comme le voulait la tradition judiciaire, le juge Pelletier enfila ses gants noirs et se coiffa du tricorne noir afin de prononcer la sentence de mort.  Il fixa son exécution au 1er octobre 1920. Certes, ce délai était généralement plus court, mais le juge expliqua par la suite qu’il avait repoussé la pendaison afin de permettre à la condamnée de poursuivre sa grossesse jusqu’à terme.  En effet, il était apparu au cours du procès qu’elle était enceinte d’au moins six mois.

Comme cela était prévu à l’époque, lorsqu’il y avait condamnation à mort, le juge Louis-Philippe Pelletier prit le temps de s’asseoir le 22 avril afin de rédiger son rapport destiné au département du Secrétaire d’état fédéral.  Le dossier arriva à Ottawa le 24 avril 1920.

Certaines personnes ont prétendu que la sentence avait été commuée en emprisonnement en raison du fait que Marie-Anne Houde était enceinte. Ce qu’il faut préciser, c’est que son état a été dévoilé lors du procès. Sur ce point, le juge Pelletier écrivait que « le jury a trouvé l’accusée coupable de meurtre et elle a été condamnée à être pendue, le vendredi, premier octobre prochain, à 8 heures du matin. La raison pour laquelle l’exécution de la sentence a été fixée à une époque aussi éloignée est que l’accusée est enceinte de six mois et demi à peu près ».

Donc, la date de l’exécution a été fixée pour lui permettre de mener à terme sa grossesse. Quant à savoir si la commutation de sa sentence, qui arriva plus tard, ait un lien avec cette même grossesse, nous en étudierons les détails plus tard.

Le 26 avril 1920, le sous-secrétaire d’État Thomas Mulvay répondait par écrit au juge Pelletier afin de lui confirmer qu’il avait bien reçu son rapport, qui fut aussitôt transféré au ministre de la Justice du gouvernement fédéral.

Parmi les premiers documents du dossier se trouve une lettre dactylographiée de 7 pages rédigée le 18 mai 1920[1] et qui est signée « Welfare Work ». En anglais, on s’adressait au gouvernement fédéral afin de souligner à quel point la peine de mort était une pratique archaïque. Le ou les auteurs de cette missive vont jusqu’à se questionner à savoir si Houde méritait un nouveau procès ou une libération, tout en articulant qu’elle avait plaidé la folie. Ensuite, les propos se perdent dans un discours religieux fort ambigu qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.

Si vous avez encore des doutes sur la question de l’aliénation mentale, je vous invite à lire ou relire le procès. C’est seulement alors qu’on peut se poser des questions quant à la pertinence de ces commentaires, comme c’est toujours le cas de nos jours lorsqu’un procès est médiatisé. Ainsi, on se demande si le ou les auteurs de cette lettre ont assisté au procès. Savaient-ils de quoi ils parlaient?

En fait, il semble que non. La théorie de l’aliénation mentale présentée par Me Francoeur a frôlé le ridicule. Le juge Pelletier l’a même souligné dans son adresse, visant principalement l’attitude du Dr Albert Prévost. Le verdict était pleinement justifié. Et par conséquent, il faut rejeter toute possibilité de folie. Et ici, il faut y voir la « folie » judiciaire et non médicale. Autrement dit, une personne souffrant d’une maladie mentale peut aussi bien être jugée coupable pour avoir prémédité un meurtre en toute connaissance de cause sans que sa maladie ait influencé son geste. Je ne dis pas non plus que Houde souffrait d’une quelconque maladie mentale.

Après la médiatisation de son crime, il semble que Marie-Anne Houde s’était développé – probablement malgré elle – un fan club chez les anglophones. En effet, c’est une autre lettre écrite dans la langue de Shakespeare qui arriva sur le bureau du Gouverneur général du Canada le 14 mai. Malheureusement, sa calligraphie est tellement mauvaise qu’il faudrait un spécialiste pour la décoder. À tout le moins peut-on y voir que l’auteur est une certaine Mme Broville de Brooklyn, dans l’État de New York.

  1. D. Clarke, l’adjoint au ministre de la Justice, Charles Joseph Doherty, prit le temps de lui répondre le 20 mai, simplement pour lui assurer que sa lettre avait été acheminée au ministre de la Justice. Soulignons au passage que Doherty, juge et enseignant en droit, occupait ce poste depuis 1911[2].

Le fait de recevoir une réponse, quoique brève, semble avoir donné des ailes à Mme Broville. Le 27 mai 1920, elle récidiva en s’adressant cette fois directement à J. D. Clarke. Il en accusa poliment réception le 31 mai.

Charles J. Doherty était ministre de la Justice fédéral depuis le 10 octobre 1911. Juge et homme politique, Doherty avait vu le jour à Montréal en 1885. Il a étudié à McGill et enseigné le droit civil et international. Il a été « juge à la Cour supérieure du Québec de 1891 à 1906 ». Il est élu député en 1908. En 1918 et 1919, il avait représenté le Canada à la Conférence de la paix à Versailles. En 1912, il avait également fondé l’Association du Barreau canadien. Doherty sera nommé Conseil privé britannique en 1921 et la même année quitte son poste de ministre de la Justice. Il décédera le 28 juillet 1931, alors que Marie-Anne Houde croupissait toujours derrière les barreaux.

Le 22 juin, c’est depuis sa résidence de Rivière-du-Loup que le juge Pelletier envoya un télégramme au ministre et dans lequel il soulignait à quel point il avait fait son possible pour rassembler tous les documents relatifs à l’affaire « mais le sténographe m’a déçu. J’essaierai que tout soit expédié au cours des premiers jours de juillet ».

Le 28 juin, c’est un télégramme envoyé de Québec par le greffier de la Couronne, Alphonse Pouliot, qui parvenait jusqu’à Thomas Mulvey à Ottawa.  Le greffier lui assurait que « deux coles [colis] expédiés samedi apres[-]midi par compagnie messageries Dominion j’envoie autres documents par malle ». Pouliot faisait allusion au dossier judiciaire, celui qui est aujourd’hui conservé à BAC et que j’ai consulté en 2015.

Le lendemain, 29 juin, c’est par lettre que Mulvey assurait que « j’ai l’honneur de vous informer que deux colis sont parvenus, hier, au Secrétariat d’État concernant la cause capitale de Marie-Anne Houde. Ils ont été immédiatement transmis au Ministre de la Justice ».

Le 30 juin, J. D. Clarke, Chef de la Branche des Pardons (Remission Branch) et assistant du sous-secrétaire d’état, assurait avoir reçu deux colis contenant les transcriptions du procès et autres documents, incluant les pièces à conviction.

Le 8 juillet 1920, comme si cette cause était destinée à la théâtralité, Marie-Anne Houde causa une autre surprise en accouchant de jumeaux. Le jour même, Cléophas Blouin[3], shérif de Québec, écrivait au Secrétaire d’État à Ottawa pour lui signaler que « quoiqu’il n’y ait aucune disposition du Code [criminel] qui m’oblige de le faire, je crois de mon devoir de vous informer que Marie Anne Houde, condamnée à être pendue le 1er octobre prochain et maintenant internée à la prison de Québec, a mis au monde ce matin des jumeaux, un garçon et une fille.  La mère et les enfants se portent très bien, et nous avons pris toutes les précautions que requiert la condition de la dite prisonnière, pour elle-même et pour les nouveaux nés ».

Sur l’extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de Québec, qui font partie des documents envoyés un peu plus part au ministre de la Justice Doherty, on peut lire ces précisions : « Le huit juillet mil neuf cent vingt, nous prêtre soussigné dûment autorisé, avons suppléé les cérémonies du baptême de Roch-Jean, né le même jour, et baptisé validement par le Docteur Joseph Gosselin, à cause du danger de mort, fils légitime de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, de Sainte-Philomène de Lotbinière. Le parrain a été Jean-Baptiste Carbonneau soussigné avec nous, le père étant absent ».

Pour la sœur de Roch-Jean, qui fut baptisée Jeanne d’Arc, on fait face à un texte similaire, à la différence près qu’on n’y retrouve aucune mention du genre « à cause du danger de mort ». Il semblerait qu’il nous soit permis d’en déduire que la santé de Roch-Jean était plus fragile que celle de sa sœur.

Le 20 juillet, toujours depuis ses retranchements de Rivière-du-Loup, le juge Pelletier écrivit cette lettre au ministre Doherty que je retranscris ici dans son intégralité :

La Pointe, Rivière du Loup, 20 juil, [19]20

Honorable C. J. Doherty,

Ministre de la Justice,

Ottawa.

Monsieur le Ministre,

  Re Marie-Anne Houde, épouse de Télesphore Gagnon condamnée par le soussigné à subir la peine capitale le premier octobre prochain.

  Après le verdict de meurtre et la sentence, j’ai fait un bref rapport au Secrétaire d’État. Cette femme lors de son procès et du verdict était enceinte : c’est pour cela qu’en prononçant la sentence de mort j’ai fixé la période éloignée du premier octobre.  Je me réservais pour vous faire un rapport subséquent après son accouchement.

  Le moment est maintenant arrivé pour cela, car l’accouchement a eu lieu le 8 juillet courant.

  Comme vous le constaterez par la lecture de la preuve et par ma charge (contre laquelle aucune objection n’a été faite, le crime commis par cette femme est tellement odieux qu’il dépasse toutes les limites de la méchanceté et de la criminalité[)].

  Elle était mariée en secondes noces avec un veuf qui avait trois enfants de son premier mariage et elle avait elle-même des enfants de son premier mariage.  Le second mari était un cultivateur possédant trois terres et un grand nombre d’animaux.  Elle a demeuré avec lui pendant deux ans – la première femme était folle et internée comme telle.  Cette dernière étant morte le mariage a eu lieu et elle a trouvé moyen de se faire consentir un contrat de mariage en vertu duquel les enfants du premier lit étaient déshérités à son bénéfice.

  Mais sa cupidité ne s’arrêtait pas là. La première épouse était commune en biens avec son mari et comme conséquence du décès de cette dernière les enfants du premier mariage se trouvaient à hériter de leur mère.  Si l’un de ces enfants mourait le père était l’un des bénéficiaires et l’héritage de Marie-Anne Houde se trouvait – vu le contrat de mariage – à devenir d’autant meilleur.

  Après le second mariage un des très jeunes enfants de Télesphore Gagnon est mort : la preuve ne révèle pas comment et je ne tiens aucun compte des rumeurs qui ont circulé à ce sujet.

  Restaient deux enfants du premier mariage, Marie Jeanne et Aurore.  C’est à cette dernière que Marie-Anne Houde a fait subir un long martyre [sic] dont le but – qui a été atteint – était de la faire mourir.  Et c’est pour cela qu’elle a été trouvée coupable de meurtre.

  Je ne vous décrirai pas les raffinements de cruauté et de méchanceté dont elle s’est servie : la preuve vous le révèle et elle a fait frémir d’horreur et d’indignation tous ceux qui la connaissent.

   Elle espérait cependant échapper à la justice et elle croyait avoir organisé assez de faux serments pour cela, mais la Providence est intervenue et les enfants, sur le parjure desquels elle comptait, sont venus dire la vérité : deux de ses propres enfants ont prouvé contre elle des faits révoltants.

  Écrasés sous cette avalanche de preuve[s] son avocat se lève en présence du jury et elle déclare par sa bouche qu’elle n’entend pas essayer la contredire.  Son propre avocat ajoute même que si tout cela est vrai – et la preuve formidable qui l’établit n’est pas contredite – sa cliente est un monstre à figure humaine.

  Et alors l’accusée nous annonce qu’elle va plaider [la] folie – laquelle est si souvent le dernier refuge des criminels dont la retraite est coupée.

  Quant à la preuve de folie, je n’entre pas dans les détails; ma charge vous dit ce que j’en pense et ce que le jury en a pensé; elle constituait même peut-être, tsnt [tant] elle était frivole – une véritable tentative de tromper la justice.

  Il y a cependant deux autres faits sur lesquels je désire attirer votre attention.

  Par deux fois dans ma charge j’ai rappelé aux jurés qu’ils avaient le droit – s’ils le jugeaient opportun – de recommander cette femme à la clémence.  Le jury – écho fidèle du reste de la conscience publique indignée – n’en a rien fait.

  Pourtant le jury ne connaissait pas alors l’autre [fait] important que je désire vous signaler.

  Après le procès de la femme est venu celui du mari – Télesphore Gagnon – pour le même crime. Ce dernier n’a été trouvé coupable que de manslaughter parce que le jury a cru qu’il n’avait été que la victime inconsciente de sa femme.

  Le même avocat qui avait défendu la femme défendait aussi le mari et sa défense a consisté à dire que les tortures abominables que le père avait lui-même infligé à son enfant étaient le résultat des mensonges odieux que sa femme lui faisait.

  Elle a (grâce à ces mensonges) fait battre l’enfant à peau nue par son père jusqu’à ce que le sang rejaillisse sur le plancher et sur la cloison [mur]. Elle lui a fait manger des excréments pris dans son pot de chambre et elle s’est arrangé pour qu’elle en ait encore dans la bouche et sur la figure quand le père arriverait à la maison.

  Voilà quelques[-]uns des faits qui n’avaient pas été prouvés lors du procès de la femme et qui l’ont été lors du procès du mari.

  Il me semble inutile d’en dire davantage et je vous laisse le soin de conclure si – à moins que la peine de mort soit – comme on le demande isolément ici et là – pratiquement déclarée non applicable aux femmes – la clémence royale doit être exercée.

  Pour ma part, je n’ai aucune hésitation pour partager l’avis du jury et pour dire que je suis d’opinion que la loi doit suivre son cours.

  J’ai l’honneur d’être, monsieur le Ministre,

  Votre bien dévoué,

Louis P. Pelletier

J.C.B.R[4].

En dépit de ce que pensait le juge, Marie-Anne Houde pouvait compter sur des supporteurs. Le 6 septembre 1920, une pétition initiée par un prêtre du nom de Joyal, ainsi qu’un collègue, fut présentée au bureau du ministre de la Justice. Le paragraphe de présentation demandait à ce que la peine soit commuée « parce qu’il est pénible de voir monter une femme sur l’échafaud et qu’elle vient de mettre au monde deux enfants jumeaux ». Quoique signée par une majorité de francophones, on pourrait soupçonner le manque d’objectivité derrière cette doléance parce qu’on y retrouve plusieurs personnes portant le nom de Houde, dont un « Trefflé Houde » qui était probablement le père de la condamnée.

Le 9 septembre, moins d’un mois avant la date prévue de l’exécution, Charles Doherty reçut un télégramme signé par Robert Bickerdike du Committee of the prisoners Welfare Association. En voyant ce nom, le ministre devait savoir ce dont il était question. Bickerdike disait avoir eu vent de sa prochaine visite à Montréal et qu’il voulait l’y rencontrer pour discuter de la cause Marie-Anne Houde. Bickerdike avait cependant été mal informé puisque Doherty dut lui répondre que son agenda ne prévoyait aucune visite à Montréal à court terme.

Né à Kingston en 1843, Robert Bickerdike a été l’un ds plus fervents militants pour l’abolition de la peine de mort au Canada. Politicien dans l’administration Laurier et homme d’affaires impliqué dans de nombreuses activités, il a pris la défense de Marie-Anne Houde en septembre 1920 afin de lui éviter la pendaison.

Arrêtons-nous un instant pour voir qui était Bickerdike. Car il est évident que Doherty savait de qui il s’agissait avant même de décacheter l’enveloppe.

Né à Kingston en Ontario en 1843, Bickerdike était le fils d’un fermier prénommé en mémoire d’un ancêtre exécuté en 1585 en raison de sa foi catholique. Voilà qui a probablement influencé sa décision de militer en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il étudia au village de Beauharnois et c’est probablement là qu’il apprit le français. À 17 ans, il quitta la ferme familiale pour aller s’installer à Montréal. Pour gagner sa vie, il dut se faire boucher. En 1875, c’est avec un associé qu’il créait la Robert Bickerdike Company, une entreprise dans le domaine de la viande qui englobait un abattoir et se situait dans le quartier Saint-Henri. Il se mit ensuite à exporter des bovins, une industrie au sein de laquelle il allait devenir l’un des plus prospères.

En 1881, il fondait la Dominion Abattoir and Stock Yards Company Limited, qui aura un capital évalué à 200 000$. Il étendit ses activités au domaine de l’assurance. Parmi ses nombreuses activités, il s’occupa au début du nouveau siècle d’assurances à Québec en lien avec les accidents causés par le feu. En 1910, il faisait partie du conseil d’administration de plusieurs compagnies d’assurance. Élu au Parti Libéral fédéral, il profitera de sa tribune au Parlement pour se prononcer sur plusieurs questions sociales, allant à l’encontre de sa tradition familiale qui était plutôt conservatrice. Il siégea aux communes durant la majeure partie du régime de Wilfrid Laurier.

En 1917, totalement en désaccord avec la position de Laurier contre la conscription, Bickerdike remet sa démission. Il se démarqua par une tendance à plaider en faveur des minorités. Tout au long de sa vie, il a défendu les droits des citoyens, sans tenir compte de leurs pratiques religieuses. Dès 1917 il se prononçait en faveur du droit de vote des femmes. Il prôna également une réforme pénitentiaire. Il n’est donc pas surprenant de le voir intervenir en faveur de l’abolition de la peine de mort. Le texte biographique de Jack Jedwab consacré à Bickerdike sur l’Encyclopédie Canadienne[5] souligne que l’abolition de la peine de mort a probablement été le combat de sa vie. « Rares furent ceux qui se prononcèrent avec autant de vigueur ou d’éloquence que lui en faveur de cette réforme. En 1914 et de nouveau en 1916, il présenta un projet de loi visant à remplacer la peine capitale par l’emprisonnement à perpétuité. Il s’opposait à la peine de mort pour de multiples raisons. Selon lui, elle était insulte au christianisme et à la religion en général et une honte pour toute nation civilisée. « Rien n’est plus dégradant pour l’ensemble de la société […] que la peine de mort », déclara-t-il aux Communes. Il parla aussi des disparités de classes en signalant que ce châtiment était administré bien plus souvent aux pauvres qu’aux riches. Il réfutait la thèse selon laquelle les exécutions sous l’égide de l’État avaient un effet dissuasif et il prévenait contre le risque d’erreur ».

Bickerdike avait vu juste. Dans les pays qui ont aboli la peine de mort, partout on s’est rendu compte qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Au contraire!

On comprend maintenant pourquoi il a participé en 1916 à la fondation de la National Prison Reform Association. En 1919, cette organisation dont il fut le président fusionna avec la Honour League of Canada. Il en résultat l’Association canadienne pour le bien-être des prisonniers. En plus de créer des pressions contre la peine de mort, cette association venait en aide aux familles des prisonniers et trouvait même du travail à certains détenus remis en liberté. En 1917, Bickerdike « présenta à la Chambre une résolution offrant à tous les prisonniers la possibilité de s’enrôler dans l’armée active : ainsi, ils pourraient se racheter tout en servant leur pays »[6].

Bickerdike s’est éteint le 28 décembre 1928 dans sa maison de Lachine.

Une lettre anonyme datée du 12 septembre 1920 arriva sur le bureau du ministre de la Justice. Elle était signée par « un groupe de québécoises ».  Bien qu’elle ait été écrite à la main, cette missive est suffisamment bien rédigée pour la retranscrire ici sans erreur d’interprétation et dans son intégralité :

Honorable Ministre de la Justice

  Nous soumettons respectueusement à votre attention les points suivants :

  1. Aucune requête, au sujet de la commutation de peine de la femme Gagnon, ne nous a été présentée, d’ailleurs nous ne l’aurions pas signée. Cette marâtre n’a aucun droit à la pitié, après avoir pendant un an, torturé une enfant sans défense et obligée de lui obéir.
  2. Nous vous demandons d’user de votre loyauté en protégeant la société et en laissant la justice suivre son cours, parce que le crime se propage d’une manière alarmante dans notre ville, et rien n’arrêtera les meurtriers s’ils n’ont plus peur de la pendaison.

Les pénitenciers sont trop doux, personne ne les craint, les coupables ont toujours l’espoir de s’évader où [sic] d’être libérés après quelques années de détention.

Nous exposons, bien humblement, ces opinions à votre haute considération.

Un groupe de québécoises.

Le 16 septembre, une lettre de 4 pages écrite en anglais sur du papier portant l’en-tête de la Chambre des communes arriva sur le bureau de J. C. Doherty. En fait, il s’agissait d’une pétition signée par dix des douze jurés qui avaient prononcé le verdict contre Marie-Anne Houde en avril. L’enveloppe contenait également les certificats de naissance de ses jumeaux, ainsi qu’un rapport signé par un médecin attestant qu’il était essentiel que Houde materne ces deux poupons. En douze points, la lettre présentait autant de raisons pour lesquelles on devait commuer la sentence de la condamnée. Parmi ces arguments, on retrouve évidemment le fait qu’elle avait donné naissance à deux enfants depuis sa condamnation, qu’elle avait contribué à sauver leur vie, et qu’il fallait aussi tenir compte de l’aspect humain. On peut y lire : « il semble que la communauté se soit assez vengé et qu’elle est protégée par le confinement perpétuel de cette personne dans un pénitencier ».

Dr Joseph Gosselin, médecin à la prison de Québec en 1920.

On se servait aussi de l’argument selon lequel le fait de mettre en prison cette femme plutôt que de la pendre ferait une différence énorme dans la vie de tous ses enfants. De plus, on mentionnait qu’il n’existait aucun exemple concret dans la jurisprudence à l’effet qu’on avait pendu une femme enceinte. Cependant, cet argument était vide de sens puisque Marie-Anne Houde n’était plus enceinte. Son dernier accouchement s’était produit deux mois plus tôt. De plus, il existait déjà une certaine jurisprudence à cet effet.

En 1867, Sophie Boisclair a été condamné pour avoir empoisonné son mari avec l’aide de son amant, Modeste Villebrun dit Provencher. Ce dernier a été pendu le 3 mai 1867 alors que la sentence de mort prononcée contre Sophie a été commuée en emprisonnement à vie puisqu’on a découvert qu’elle était enceinte. Qui était le père de cet enfant? Qu’est devenu cet enfant?

On ne peut aujourd’hui répondre à ces questions, mais Sophie Boisclair a été incarcérée durant au moins 19 ans pour son crime. Donc, le juge Pelletier avait eu raison d’informer les jurés lors du procès de la marâtre à l’effet que la justice canadienne ne pendait pas les femmes lorsqu’elles étaient enceintes.

En 1920, l’affaire Sophie Boisclair était probablement le seul cas du genre connu. Était-ce un échantillonnage suffisant pour bien se faire une idée de la situation?

Cette même lettre du 16 septembre remettait carrément en question les conclusions des experts de la Couronne, qui avaient tous déclaré Marie-Anne Houde saine d’esprit. On reprenait donc le faux argument de la défense selon lequel il faudrait excuser son comportement parce qu’elle était constamment enceinte et que cet état influençait son comportement. Si on doit en croire la naïveté de cette théorie, on pourrait se demander pourquoi elle n’avait pas pété les plombs en plein procès puisqu’elle se trouvait alors en pleine grossesse. La conclusion du procès s’est pourtant montrée très clair sur cette question, au point de faire paraître la stratégie de la défense pour un spectacle ridicule.

Le plus étonnant, c’est que ce document est signé par dix des douze jurés qui ont jugé la cause en avril. Je ne pense pas qu’il faille voir ce document comme une volte-face, puisqu’il est important de comprendre que le rôle des jurés lors d’un procès est de rendre un verdict. Ils n’ont rien à voir avec la teneur de la sentence, qui arrive automatiquement avec un verdict de culpabilité. Devant les preuves, leur travail était de décider si Marie-Anne Houde était coupable ou non de ce dont on l’accusait. Ils n’avaient pas à donner leur opinion quant à la peine de mort. La seule importance qu’on puisse leur accorder c’est le fait d’avoir été juges des faits, d’avoir entendu toute la preuve.

Dans le texte qu’ils ont envoyé au ministre de la justice, on peut lire : « Dans son adresse, à nous faite, par l’Honorable Juge Pelletier, Président du procès, aux pages 86 et 88, l’Honorable Juge nous a suggéré que nous pouvions la recommander à la clémence de la Cour; Après ces suggestions de l’Honorable Juge, nous n’avons pas songé alors à recommander la dite Marie-Anne Houde, tout en la trouvant coupable, à la clémence de la Cour; Étant donné ces remarques de l’Honorable Président, au procès, la naissance de ses deux enfants depuis son emprisonnement, et en songeant surtout à l’avenir de ses enfants, nous prenons la liberté de la recommander à votre clémence et à la commutation de la sentence de mort en emprisonnement à vie ».

Il est étonnant de les voir se servir de cet argument alors que l’état de grossesse de l’accusé avait été clairement mentionné durant les audiences du procès. À moins que les douze jurés se soient endormis en même temps, ils ne pouvaient pas ignorer ce fait. Alors pourquoi se réveiller soudainement? Et surtout pourquoi deux des jurés n’ont pas signé?

Évidemment, on trouve certaines explications dans le fait que cette requête a été motivée par l’intervention de Me Joseph-Napoléon Francoeur, celui qui avait assuré la défense de la marâtre. D’ailleurs, celui-ci ne s’en cachait pas car il a envoyé un mot signé de sa main pour accompagner la pétition. Et pour expliquer l’absence des deux jurés il écrit : « les deux autres jurés, Charles Léveillée et Adjutor Thibaudeau devaient passer à mon bureau pour apposer leur signature, mais ne sont pas venus ».

Pourquoi ne sont-ils pas venus? On ne le saura probablement jamais.

Si on en croit Me Francoeur, les douze jurés étaient unanimes pour changer d’avis quant à l’aspect de la clémence et non du verdict, faut-il le préciser.  Le 21 avril 1920, ils avaient condamnés l’accusée pour meurtre tout en lui refusant la clémence et maintenant, parce qu’elle avait donné naissance à des jumeaux et qu’elle avait un autre enfant d’un peu plus d’un an à la maison, Marie-Anne Houde attirait soudainement la pitié. Pourquoi? Et surtout comment?

Est-ce que le fait d’avoir su à l’avance le triste sort de ces jumeaux aurait changé quelque chose à cette prise de décision? En effet, ceux-ci ne devaient pas vivre très longtemps.

Finalement, cet envoi contenait également un document complété par le Dr Joseph Gosselin, qui prenait soin de la marâtre depuis son internement à la prison de Québec. Parmi les précisions supplémentaires qu’il apportait au dossier, on note que depuis la naissance des jumeaux « c’est elle [Houde] qui les allaite ». Pour justifier la commutation de peine, il prétendait que « le fait par la dite Marie-Anne Houde de pouvoir allaiter ses enfant[s] a contribué beaucoup à la conservation de leur vie pendant la saison des chaleurs; il est indispensable, dans l’intérêt de ces deux enfants, que l’alaitement [sic] maternel soit continué ».

Tous ces arguments suffiraient-ils à sauver la vie de la déjà célèbre marâtre?


[1] Selon le sceau postal.

[2] Encyclopédie canadienne, consulté le 22 juin 2018 : https://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/doherty-charles-joseph/

[3] Cléophas Blouin, shérif à l’époque de la commutation de peine de Houde en 1920, s’est éteint le 24 janvier 1934.

[4] Initiales pour Juge de la Cour du Banc du Roi.

[5] Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

[6] Ibid.

L’affaire Aurore Gagnon, le film de 1952 face au dossier judiciaire

ScreenHunter_503 Feb. 28 20.10            Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde je m’attarde principalement à présenter les témoignages entendus lors du procès, ce qui a pour avantage de plonger le lecteur dans ce qui a été reçu légalement en preuve devant le jury. Dans ma conclusion, je me suis permis un retour sur certaines interprétations culturelles de cette affaire de meurtre, dont le premier film, réalisé par Jean-Yves Bigras en 1951 et sorti en salle l’année suivante.

Maintenant, le film est entièrement disponible sur YouTube. Pour vous, je me suis amusé à relever certaines comparaisons entre le film et le dossier judiciaire.

D’abord, comprenons que les noms des personnages ont été changés. Le comédien Paul Desmarteaux jouait le rôle de Théodore Andois, que l’on devine aisément être Télesphore Gagnon, le père d’Aurore. Marie-Anne Caron, sa première femme, devient Delphine alors que Marie-Anne Houde se transforme en Marie-Louise. Pour une meilleure clarté, j’utiliserai principalement les noms authentiques.

Dès les premières scènes, on nous montre la mère d’Aurore alitée, sous les soins d’ailleurs très discutables de Marie-Anne Houde. Cela permettra de confirmer dès le départ la méchanceté de cette dernière car elle l’empoisonne jusqu’à la faire mourir.

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Aurore auprès de sa mère, Marie-Anne Caron, qui vient de rendre l’âme.  Dans la réalité, celle-ci est morte à l’asile de Beauport.  C’est l’une des erreurs majeures du film.

Pour ceux et celles qui ne font pas la différence entre le cinéma et le documentaire historique, c’était un très mauvais départ. Marie-Anne Caron n’est pas morte à la maison, mais plutôt à l’asile de Beauport le 23 janvier 1918. Pour des raisons que j’explique dans mon livre, on ignore la cause exacte de son décès mais on sait que son corps fut rapatrié et inhumé le 26 janvier 1918 dans le cimetière de Fortierville.

 

Dès le départ, le pointage est donc de 1 à 0 pour le dossier judiciaire.

Après un séjour chez une parente, Aurore est récupérée par son père qui la ramène vivre à la maison. Entre temps, celui-ci s’était remarié avec celle que la fillette connaissait comme la meurtrière de sa mère. Dans les faits, Télesphore s’est remarié à Marie-Anne Houde le 1er février 1918, quelques jours seulement après la mort de sa première femme. Jusque-là, pas trop de problème avec le véritable contexte historique. Mais les choses se gâtent rapidement lorsqu’Aurore, incarnée par la comédienne Yvonne Laflamme, revient à la maison. La famille reconstituée est alors dépeinte avec les parents, Aurore, le petit Maurice, et un bébé qui a pour nom Marcel (ou Marcelle?).

Or, il y avait beaucoup plus de monde dans la maison des Gagnon en 1919 et 1920. Le film avait donc fait le choix d’oublier Georges et Gérard, les deux fils de Marie-Anne Houde, pour les remplacer par un seul, Maurice. C’était aussi oublier l’existence de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore, et son frère Georges-Étienne. Quant au bébé, il ne s’appelait pas Marcel ou Marcelle. Le 8 juin 1919, c’est Pauline qui naissait de cette union entre Télesphore et Marie-Anne Houde. Pauline Gagnon devait survivre jusqu’en 2013.

Où en est le pointage? Difficile à dire, quoique le film risque de faire face à un blanchissage.

Pour justifier le mobile du crime, ou si vous préférez la raison pouvant expliquer cette haine que la marâtre ressentait envers sa belle-fille, le scénario offrait deux hypothèses. D’abord, celle où la fillette a été témoin du meurtre de sa mère naturelle entre les mains de Houde, ce qu’elle finit par lui remettre sur le nez assez rapidement. Ensuite, on voit Aurore qui refuse de l’appeler « maman », s’entêtant à utiliser le titre de « madame ». Cette appellation semblait pourtant naturelle puisque la voisine Catherine, incarnée par la jolie Jeannette Bertrand, conseillait elle-même à Aurore d’utiliser le mot « maman » pour désigner la nouvelle femme de son père.

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La fameuse chute forcée dans l’escalier.  Au procès, le petit Georges, 9 ans, sera le seul à mentionner ce fait.  Il sera contredit sur ce point par son frère et la sœur d’Aurore.

Or, on ne retrouve aucune de ces deux hypothèses dans le dossier judiciaire. Comme on le sait maintenant, la première est impossible puisque Marie-Anne Caron est décédée loin de la portée de Houde. Quant à savoir si l’utilisation du titre « madame » est suffisant ou non pour expliquer cette escalade de violence, jugez-en par vous-même. Ce qui est sûr, c’est que le procès n’en fait aucune mention. En conclusion de mon livre, j’élabore d’ailleurs sur le sujet du mobile du crime, entre autres sur des détails ayant été mentionnés dans les directives du juge au jury.

 

Voilà pourtant les seules options qu’offrait le film de Bigras pour expliquer le mobile.

Vous me demandez où en est le pointage? J’ai cessé de compter, pas vous?

D’autre part, le film faisait aussi le choix, d’après quelques subtiles allusions, de croire que le caractère de Marie-Anne Houde était affecté par ses grossesses. Ce sera aussi le choix du film de 2005. Si cette idée provient directement du procès, puisque la théorie de la défense était à l’effet que sa cliente devait être déclaré irresponsable pour aliénation mentale, les auteurs ont oublié que l’étude approfondie du dossier judiciaire leur aurait imposé la réflexion. Sans fournir tous les détails, puisqu’il faut se donner la peine de se laisser entraîner dans le contexte et bien lire le débat des experts sur cette question, cette théorie s’est avérée tout à fait ridicule. En fait, c’est à se demander si la défense n’a pas perdu son temps à plaider de telles inepties.

Revenons au film. L’escalade de la violence débute lorsque Houde décide d’utiliser la carte du dénigrement en forçant Aurore à porter une robe défraîchie pour laver le plancher. Maurice, le fils fictif de la mégère, prend la fillette en pitié en lui distribuant discrètement de la nourriture. Puis Houde la bouscule alors qu’Aurore s’éreinte à transporter un sceau d’eau beaucoup trop lourd pour ses muscles d’enfant. Elle finit par l’échapper, ce qui lui vaudra au moins un coup de strappe. Sans tarder, elle prend la fuite au champ.

C’est la première correction physique, mais pas nécessairement le premier sévice puisque cette sanction ne se démarque pas tellement de certaines pratiques courantes de l’époque.

Évidemment, Marie-Anne usera de ses charmes auprès de son mari pour dénigrer sa fille et ainsi la faire passer à ses yeux pour une enfant difficile et menteuse. Bref, Houde se fait hypocrite, affabulatrice, manipulatrice et méchante.

Dès que le personnage de Catherine fait remarquer que la beauté des cheveux d’Aurore était comparable à ceux de sa défunte mère, Houde lui enfonce la tête dans les chardons. Ce sera le premier véritable sévice du film. Abraham, le prétendant de la jeune Catherine joué par le comédien Jean Lajeunesse, est témoin de la scène et il ne manquera pas de faire une allusion cinglante à la marâtre. Mais à quoi bon? Ce sera infusant pour faire prendre conscience à cette écervelée l’ampleur de ses gestes.

Évidemment, les chardons donneront lieux à un deuxième sévice, celui-là psychologique, car Houde utilisera ce prétexte pour lui couper les cheveux. C’était aussi une façon de la dépersonnaliser, de la briser moralement. Lors du procès, on a effectivement établi qu’Aurore Gagnon avait les cheveux courts comme un garçon. Cependant, on ne parla jamais de la raison de cette coupe radicale. Par conséquent, les chardons représentent une autre interprétation des scénaristes car ils n’ont pas été prouvés devant les jurés.

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Le supplice de la barre de savon.  Selon le dossier judiciaire, la scène ne s’est pas produite tout à fait de cette façon.  La marâtre utilisa plutôt du lessi, un produit caustique destiné à laver les planchers.  Ce détail causa sa perte car il prouvait du même coup son intention criminelle, la préméditation du meurtre de sa belle-fille.

D’un certain point de vu, le film s’est montré plus doux que la réalité. En effet, le scénario prêta à Aurore un confident en la personne du petit Maurice. Par deux fois, il la rejoint lors de ses fugues, la prend par la main, tente de la réconforter, la fait sourire et lui apporte même un fruit. Or, le dossier judiciaire est malheureusement plus criant de vérité : on ne connaissait à la martyre aucun confident ni ami digne de ce nom. Pas même sa sœur ou son frère. Au contraire, certains témoins ont affirmés qu’il y avait une tension constante entre Aurore et Marie-Jeanne.

 

Ce sera ensuite le supplice du pain de savon, qu’Houde lui fait avaler de force pour avoir trop parlé. En réalité, Marie-Anne Houde a utilisé de la lessi, un caustique liquide destiné à laver les planchers. D’ailleurs, cette torture servit à démontrer aux jurés la préméditation puisque l’accusée devait savoir que ce produit dangereux risquait d’occasionner la mort. Et comme on le sait, il faut étayer la préméditation du geste pour en arriver à une condamnation pour meurtre, ce qui, à l’époque, donnait lieu à un aller simple sur l’échafaud.

Après avoir vu Houde se lever en pleine nuit pour gifler Aurore parce que celle-ci contemplait une photo de sa mère, le supplice suivant sera celui du fer à friser. Enfin, le film marquait un point en rejoignant la véracité du dossier judiciaire. Lors du procès, c’est Marguerite Leboeuf, la nièce de 15 ans de l’accusée, qui viendra confirmer ce fait. Bouleversée, elle dira avoir vu de ses yeux sa tante utiliser ce fer pour brûler le cuir chevelu de la petite. À un certain moment, d’ailleurs, Marguerite avait eu si peur de ce qui se passait dans cette maison qu’elle sortit pleurer dans la cour.

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Aurore se confiant au curé.  Or, le curé n’a jamais été appelé comme témoin au procès.  On ne saura jamais si Aurore s’est réellement confié à lui.

Le film de Bigras nous montre aussi qu’Aurore avait eu l’occasion de confier son malheur à deux adultes : Catherine et le curé. Lors de la visite de ce dernier à la maison, le curé dit à Aurore : « ne te décourage pas. Prie bien le Bon Dieu, il t’aidera ».

 

Était-ce un clin d’œil sarcastique pour dénoncer subtilement l’indifférence du clergé?

Quoi qu’il en soit, le film prend pour acquis qu’au matin du dernier jour de vie d’Aurore la marâtre l’a carrément lancé au bas de l’escalier. Au bas de celui-ci, elle se heurtait violemment la tête contre le poêle. Au procès, le petit Georges, 9 ans, fut le seul à mentionner cette chute forcée. Les autres témoignages illustrèrent plutôt que Houde lui aurait administré quatre coups de grâce à l’aide d’un manche de fourche, et cela au matin du 12 février 1920. Vers 11h00, la fillette sombrait dans le coma et devait s’éteindre sans un cri à 19h00, le même soir.

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Marie-Anne Houde (Lucie Mitchell) apprenant le verdict à la fin de son procès.  Le film imagine aussi une scène de rupture avec son mari, alors qu’en réalité les archives démontrent que Télesphore était toujours amoureux d’elle en 1933.

En dépit de sa médiocrité, le film de Bigras reste unique car pour la première fois, la culture québécoise réalisait un film sur un épisode de son passé. Critique sociale ou simple regard sur elle-même, la culture québécoise, en dépit de ses grossières erreurs, permit ensuite d’entretenir et d’immortaliser la mémoire de celle qui allait devenir la plus célèbre enfant martyre du Québec.

 

Ceci dit, la culture a fait son travail. Reste maintenant au dossier judiciaire à faire le sien!

Pour ceux et celles qui souhaitent en savoir davantage, je serai au Salon du livre de Trois-Rivières le 19 mars prochain, de 14h00 à 16h00, pour présenter et dédicacer mon livre concernant cette inoubliable affaire. Au plaisir de vous y rencontrer.

 

Pour voir le film sur YouTube :

Aurore l’enfant martyre

96ème anniversaire du décès d’Aurore Gagnon

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Selon plusieurs, il s’agirait de la seule photo d’Aurore Gagnon, en compagnie de sa mère biologique, Marie-Anne Caron.

Il y a 96 ans aujourd’hui, le 12 février 1920, Aurore Gagnon, une fillette de 10 ans, décédait des suites des mauvais traitements infligés par ses parents et les autres enfants de la famille, mais surtout par sa belle-mère, Marie-Anne Houde. Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, maintenant disponible en librairie, on apprend que l’autopsie pratiquée par le Dr Albert Marois a déterminé la présence de 54 plaies. Cependant, aucune d’elles n’était mortelle. Le Dr Marois dira lors du procès, deux mois plus tard, que la mort avait été causée par l’infection de ces blessures.

 

Pour sa dernière nuit, du 11 au 12 février 1920, Aurore dormit sur une paillasse déposé sur le plancher, à l’étage de la petite maison des Gagnon, située dans le 7ème rang de Fortierville. Au matin, Télesphore Gagnon, son père, se leva comme d’habitude. En dépit de la condition alarmante de sa fille, il décida tout de même d’aller travailler au bois.

Retrouvant ainsi le contrôle de la maisonnée, Marie-Anne Houde, alors âgée de 29 ans, monta à l’étage. Selon le témoignage livré au procès par Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore, la belle-mère aurait alors dit : « elle restera pas couchée toute la journée cette vache-là! ».

Aurore se tenait à peine debout. Forcée par sa belle-mère de se remettre à l’ouvrage, la petite martyre descendit l’escalier. Au bas de celui-ci, elle aurait eu un malaise qui la fit s’effondrer contre le poêle. Plutôt que de lui venir en aide, Marie-Anne Houde s’empara d’un manche de fourche et la frappa à trois reprises. Ainsi, Aurore « a rachevé d’écraser », dira sa sœur de 12 ans devant le juge.

Selon le témoignage de Georges Gagnon, le fils de 9 ans de Marie-Anne Houde, Aurore se serait traîné dans l’escalier. « Elle descendait à quatre pattes », précisera-t-il avant d’ajouter que « Maman voulait pas et puis elle l’a fait remonter en haut. Elle lui a donné un coup de pied dans le ventre et Aurore a tombé en bas de l’escalier. Et ça, je l’ai vu faire bien des fois ».

Les propos du petit Georges entraient cependant en contradiction avec les affirmations de Marie-Jeanne, qui refusa de parler d’une chute provoquée dans l’escalier. Gérard Gagnon, l’autre fils de 11 ans de Marie-Anne Houde, viendra corroborer les dires de Marie-Jeanne à l’effet qu’Aurore n’avait pas été projetée dans l’escalier ce matin-là, isolant ainsi son petit frère comme étant le seul témoin à prétendre en l’existence de cet incident. D’ailleurs, Georges sera aussi le seul à parler du supplice des mains sur le poêle.

Après avoir encaissé les trois violents coups de manche de fourche, Aurore aurait été remise sur pied par sa sœur. Par la suite, Houde l’aurait lavé avec une brosse à plancher avant de l’installer dans un lit[1]. Puis elle lui demanda si elle avait faim, mais la fillette fit signe que « non » de la tête, trop faible pour parler. Peu de temps après, Aurore commença à délirer.

Vers 11h00, elle sombrait dans le coma et, à une heure qui ne fut jamais précisée, Marie-Anne Houde se décida à téléphoner à sa voisine Exilda Auger Lemay, 50 ans. À l’arrivée de celle-ci, Houde téléphona[2] au Dr Andronic Lafond, qui avait traité Aurore au cours de l’été 1919, pour lui demander de venir de toute urgence. Pour sa part, Exilda se chargea de saisir le téléphone à son tour pour communiquer avec le curé Ferdinand Massé, qui à son tour alerta le juge de paix Oréus Mailhot. Massé et Mailhot firent d’ailleurs le trajet ensemble pour se rendre à la maison des Gagnon, où ils arrivèrent entre 13h00 et 13h30.

En constatant l’état lamentable de la fillette, le curé Massé lui administra les derniers sacrements. Puisque l’enfant était emmitouflée jusqu’au cou, il demanda à la mère de la retourner légèrement. Mailhot dira plus tard que Marie-Anne Houde lui parut alors « très énervée ».

Ce fut à la demande du curé que Mailhot retira la couverture pour mieux examiner la fillette, inconsciente. Ainsi, il détecta de nombreuses blessures, au point où cette vision d’horreur lui arracha quelques larmes. À un certain moment, Marie-Anne Houde lui dira que si Aurore avait été sa propre fille elle aurait « certainement » contacté le médecin plus tôt, mais que c’est son mari qui s’y refusait.

Finalement, on envoya quelqu’un chercher Télesphore, qui revint chez lui vers 16h00. Aurore s’éteindra doucement vers 19h00.

Pendant qu’Aurore agonisait, il est vraisemblable de penser que les autorités s’organisaient discrètement, bien que le dossier judiciaire ne permette pas de détailler cette partie de l’histoire. Quoi qu’il en soit, on contacta certainement le coroner Jolicoeur assez rapidement car c’est sur son ordre qu’on effectua l’autopsie dès le lendemain et que son enquête tenue au soir du 13 février déclara les parents criminellement responsables. La culture populaire n’a jamais accordé beaucoup d’importance aux docteurs Georges William Jolicoeur et Albert Marois, et pourtant ce n’étaient pas la première fois que leur duo marquait l’histoire. En 1917, suite aux émeutes de Québec en lien avec la conscription, Jolicoeur et Marois s’étaient mérité le respect du peuple en témoignant sous serment que les projectiles utilisés par les militaires étaient explosifs et donc illégaux, un fait que niera catégoriquement l’armée canadienne.

De plus, l’affaire concernant le meurtre d’Aurore Gagnon ne sera pas le dernier cas où les deux hommes eurent l’occasion de travailler ensemble. Quelques mois plus tard, en juillet 1920, ils furent directement impliqués dans l’enquête sur le meurtre de Blanche Garneau, une autre affaire célèbre de notre patrimoine judiciaire.

Mais pour en revenir au verdict rendu par l’enquête du coroner Jolicoeur sur le corps d’Aurore Gagnon, il est probable qu’on ait attendu de rendre la décision publique. Car le lendemain, on permit à Télesphore Gagnon et sa femme d’inhumer le corps de leur victime avant que le détective Lauréat Couture, accompagné de deux constables, procède à leur arrestation. Quoique le film Aurore de 2005 mettait en scène cette arrestation dans la sacristie de l’église de Fortierville, il faut admettre que le dossier judiciaire parle aussi du fait que l’incident aurait pu se produire à l’hôtel Demers. Objectivement parlant, il faut cependant avouer que le dossier judiciaire ne permet pas d’être catégorique sur le lieu de l’arrestation.

L'affaire Aurore GagnonCertes, Aurore Gagnon ne fut pas la seule enfant tuée par la violence des adultes, mais la date de sa mort ne devrait pas uniquement symboliser un triste événement, mais aussi le fait qu’un peuple soit prêt à admettre ses erreurs pour ensuite mieux se corriger. Selon Marie-Aimée Cliche[3] par exemple, les cas de dénonciation de maltraitance fait aux enfants ont explosé suite au célèbre procès de Marie-Anne Houde.

 

Pour en savoir plus :

Lire l’introduction du livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde

[1] Selon le témoignage de Georges Gagnon.

[2] Dans les interprétations que la culture québécoise nous a données de cette affaire durant près d’un siècle, on a ignoré le fait que la famille Gagnon disposait du téléphone à la maison. Ce fait a été mis en preuve lors du procès.

[3] Marie-Aimée Cliche, Fous, ivres ou méchants, 2011.

L’affaire Aurore Gagnon, l’introduction

IMG_20160119_101325Le troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire aux Éditions de l’Apothéose, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, sortira officiellement en librairie le 12 février prochain, le jour même du 96ème anniversaire du décès de celle que l’on surnomme encore l’enfant martyre.

Le livre, qui compte 436 pages et plusieurs photos, sera en vente au coût de 29,95$ dans toutes les bonnes libraires (ISBN : 978-2-92421-94-1). Pour ceux et celles qui ne peuvent attendre, il est possible de s’en procurer dès maintenant en me contactant par courriel : eric.veillette@hotmail.ca. En attendant, je vous partage ici l’intégralité de l’introduction. Bonne lecture!

Introduction

(L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde)

À moins d’avoir vécu sur une autre planète, tous les Québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon. Nous l’avons virtuellement adoptée comme l’enfant martyre de notre folklore. Le sujet a été abordé à d’innombrables reprises dans les chaumières. Tout semble avoir été dit. Alors, pourquoi une autre publication sur cette affaire? Un siècle plus tard, peut-on encore y apporter quelque chose?

J’hésitais à me lancer dans l’étude du dossier judiciaire, justement parce que je croyais que le sujet avait été épuisé, pressé à l’extrême comme un citron. Aurore avait été torturée par le fer à friser, les chardons dans les cheveux, les gifles, le manche de hache de son père, et quoi encore! Incontestablement, elle avait souffert avant même de pouvoir profiter de la vie.

Ce fut d’abord par simple curiosité que j’ai cherché à mettre la main sur les transcriptions du procès, question de vérifier de manière informelle à quel point les informations véhiculées tout au long du 20ème siècle étaient exactes. Car n’importe quel observateur aura déjà remarqué, par exemple, les contradictions entre les deux films que la culture québécoise a consacrés à cette affaire. Il en va de même pour la littérature.

Dans la popularisation d’un tel fait historique, il faut nécessairement mieux connaitre les responsables de cette passation de la mémoire collective, et surtout comprendre le mécanisme de ce développement qui s’est étalé sur plusieurs générations. Quels furent donc les buts de ces créateurs et interprètes? Ont-ils vraiment voulu nous transmettre les faits ou leur vision du drame?

Dès janvier 1921, moins d’un an après les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, une pièce de théâtre intitulée Aurore l’enfant martyre, écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin, s’inspirait des faits survenus à Ste-Philomène de Fortierville pour présenter au public, faut-il le dire, une certaine vision de la réalité. Or, quand on apprend que les citoyens auraient été expulsés du prétoire dès la deuxième journée du procès de Marie-Anne Houde en avril 1920, il est tout à fait légitime de se demander sur quoi ces auteurs se basaient pour reconstituer les faits? Sur les articles de journaux ou la rumeur populaire?

Certainement pas sur les notes sténographiques, qui ne furent déposées aux archives que bien plus tard. Par conséquent, me dis-je, il devait bien y avoir dans le souvenir que l’on garde d’Aurore une certaine part de ouï-dire, de ragots. La question était de savoir dans quelle mesure.

Puisque la pièce de Petitjean et Rollin a été jouée à environ 6,000 reprises, dit-on, et cela durant une trentaine d’années, il est bien évident que cette première œuvre a imprimé dans la mémoire collective une image difficile à remodeler.

Plusieurs romanciers présentèrent ensuite leur propre version, dont Robert DeBeaujolais qui publia, une dizaine d’années après la mort d’Aurore Gagnon, La petite martyre victime de la marâtre : roman sensationnel. En 1951, Jean-Yves Bigras, directement inspiré de la pièce de Petitjean et Rollin ainsi que du roman d’Émile Asselin La petite Aurore, tournait son film en noir et blanc à l’Île Bizard. En dépit de sa médiocrité, ce long métrage connut un immense succès dès sa sortie, le 25 avril 1952.

La même année, Benoît Tessier, sous le pseudonyme d’Yves Thériault, publiait Le drame d’Aurore. Puis il y eut encore un roman, celui d’Hubert Pascal, Le roman d’Aurore la petite persécutée avant que la pièce de Petitjean et Rollin se retrouve elle-même sous format littéraire en 1982 grâce au travail de recherche d’Alonzo Leblanc.

En 1986, la pièce L’obsession de Marie-Anne G., œuvre de Denis Giguère, fut diffusée à la radio. Cette fois, on s’attardait davantage au séjour de Marie-Anne Houde dans l’aile psychiatrique de la prison de Kingston. Or, comme on le verra plus tard, les informations contenues dans le dossier judiciaire ne permettent pas d’appuyer cette hypothèse selon laquelle, à un moment ou un autre de sa vie, elle ait reçu des soins psychiatriques.

En 1990, André Mathieu sortait sa version romanesque sous le titre Aurore la vraie histoire. Pour un roman – selon le Larousse une « œuvre d’imagination, constituée par un récit en prose d’une certaine longueur, dont l’intérêt est dans la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractères, l’analyse de sentiments ou de passions » – le titre était audacieux. Toutefois, l’œuvre de Mathieu connut un tel succès qu’il servit à jeter les bases pour le scénario du film de Luc Dionne, sorti en salle en 2005, en plus de débloquer les fonds nécessaires pour l’érection d’une pierre tombale à la mémoire d’Aurore.

Avant même sa sortie en salle, le film de Dionne raviva l’intérêt public pour le triste destin de la jeune fille, comme quoi la passion populaire ne s’était pas estompée. Entretemps, en 1994, le téléfilm Les grands procès du Québec consacrait l’un de ses épisodes à Aurore.

Exception faite de cette dernière production, était-il raisonnable de soupçonner que les québécois aient pu se faire raconter une « histoire vraie » tirée d’un fait judiciaire alors que les véritables témoignages entendus sous serment continuaient de dormir dans les archives?

Ce qui frappe dans cette énumération, c’est que la majorité de ces versions proviennent du milieu artistique et, par conséquent, il s’agit là d’interprétations. D’abord une pièce de théâtre, des romans et deux films. Où sont les essais et autres ouvrages documentaires?

En ce sens, l’épisode de 45 minutes de la série Les grands procès du Québec est pratiquement le seul de sa catégorie avec une réelle intention de s’attarder aux faits judiciaires, c’est-à-dire la source même de toute cette affaire. Mais encore là, depuis que Me Clément Fortin a démontré que les transcriptions du procès de Cordélia Viau, cette femme de St-Canut pendue en 1899 pour le meurtre de son mari, ne correspondaient pas à l’image que Les grands procès du Québec offrait de cette autre affaire, j’entretenais donc mes propres doutes[1]. Et comme nous le verrons en conclusion, les auteurs de ce téléfilm n’ont, eux non plus, jamais consulté le dossier judiciaire.

En 1981, Hélène-Andrée Bizier réservait à Aurore un chapitre dans La petite histoire du crime au Québec, mais la qualité de son résumé fait en sorte que je passerai outre.

En 1982, le livre d’Alonzo Leblanc qui, en plus de reproduire sur papier la fameuse pièce de théâtre créée en 1921, tentait, le temps d’un chapitre, de reconstituer les faits entourant les deux procès. Mais celui-ci comporte des erreurs suffisamment importantes pour soulever d’autres questions quant aux sources d’informations consultées. Leblanc avait beau dire que sa principale source était le dossier judiciaire qu’il disait avoir consulté au palais de justice, lorsque venait le temps de citer des extraits de ces mêmes procès il se tournait vers les journaux d’époque.

Bien sûr, il y eut en 1999 le livre de l’historien médical Guy Grenier Les monstres, les fous et les autres, mais il ne consacrait que quelques pages au procès de Marie-Anne Houde, en plus de s’attarder principalement à l’aspect de l’aliénation mentale évoquée dans cette cause. Comme Leblanc, ses notes de bas de page ne citent que des journaux d’époque.

Ces questions rattachées à l’idée d’authenticité versus création artistique ont donc rapidement suscité mon intérêt. Y avait-il une différence si marquée entre les versions que nous avons digérées au fil du dernier siècle et la réalité entendue dans le prétoire et sur laquelle douze jurés ont dû rendre un verdict au meilleur de leur connaissance?

La révision du dossier était donc amplement justifiée, d’autant plus que certains de ces auteurs ou interprètes ont remis en question des parties du procès. André Mathieu, fort de ses recherches sur le terrain, incluant ses rencontres avec des descendants des protagonistes de cette histoire, a d’ailleurs apporté quelques critiques à la fin de son roman. Selon lui, Marie-Anne Houde aurait dû être déclarée inapte à subir son procès. Ensuite, il nous dit que le juge a « chargé à fond de train » l’accusée. Or, il ne fournissait pas le moindre argument solide pour appuyer ces deux affirmations. En fait, allais-je comprendre plus tard, Mathieu, comme la plupart des autres d’ailleurs, n’a jamais lu le dossier judiciaire.

Leblanc pointait lui aussi du doigt le juge Louis-Philippe Pelletier pour avoir mené une charge « accablante ». Pourtant, lorsque se présente le moment de commenter l’adresse du juge, il cite Le Soleil qui écrivait à l’époque que « le juge L.-P. Pelletier se livra à une charge accablante contre l’accusée Marie-Anne Houde. […] Les vieux plaideurs du Palais de justice ne se rappellent pas avoir entendu une charge plus complète et surtout plus écrasante contre un accusé de toute leur carrière pourtant longue »[2].

Le commentaire reste pourtant vague. Les arguments plutôt pauvres. En quoi véritablement l’adresse du juge au jury – j’ai tendance à rejeter l’utilisation du mot « charge » même si le juge Pelletier l’utilisa lui-même dans certaines correspondances – fut-elle si accablante à l’endroit de Marie-Anne Houde? Si tel fut le cas, l’avocat de la défense avait des recours pour faire valoir ce genre de point. Qu’en fit-il? Il n’y eut aucune cassation dans cette affaire. Le dossier judiciaire ne contient d’ailleurs aucun document relatif à la Cour d’appel.

Voilà pourquoi il sera important de reproduire dans leur intégralité les directives du juge et ainsi voir par nous-mêmes s’il y a matière à critiquer les propos utilisés par le juge Pelletier. Dans les transcriptions originales, ces directives s’étendent sur 89 pages et il faudra donc m’excuser la longueur de ce chapitre d’autant plus que les plaidoiries n’ont malheureusement pas été prises en sténographie.

Leblanc ajoutait même qu’au moment de prononcer la sentence à l’endroit de l’accusée, le juge Pelletier s’était effondré en sanglots sur son pupitre. Est-ce possible? Est-ce véritablement ce qu’il a lu dans le dossier judiciaire?

Toutes ces questions méritent qu’on s’y attarde, car ni Leblanc ni les autres ne m’ont donné l’impression d’avoir véritablement consulté les transcriptions du procès de Marie-Anne Houde. Donc, en tant que lecteur moi-même, je restais sur mon appétit; sur ma soif de savoir. Et cette étude me révéla quelques surprises. On ne nous avait pas encore tout dit sur cette affaire.

Si au cours des prochains chapitres je présente les témoignages tels qu’entendus lors du procès, je me suis permis, comme je l’ai fait dans mes ouvrages précédents, de corriger quelques erreurs afin d’en améliorer la lecture. Depuis ma première publication du genre en 2014 – L’affaire Dupont une saga judiciaire – je dois rectifier, ou tout simplement répéter, que le lecteur a aussi un devoir d’honnêteté et d’objectivité. Pour se permettre de juger correctement l’issue d’un procès, il faut faire l’effort de se mettre dans la peau des jurés. Ce sont eux, ces douze représentants de notre société, qui ont le fardeau d’entendre toute la preuve avant de donner leur verdict au meilleur de leur connaissance. Avant de crier à l’injustice, il faudrait donc avoir la franchise et surtout le courage soit d’assister au procès ou alors de lire l’ensemble de la preuve, c’est-à-dire les transcriptions des témoignages entendus sous serment.

En raison d’une trop grande demande, le bureau de Bibliothèque et Archives nationale du Québec (BANQ) à Québec, a numérisé les documents relatifs au dossier qu’elle détient concernant les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, les rendant ainsi publics via son site web. D’autre part, le site Canadian Mysteries.ca présente de longs extraits des témoignages entendus au procès de Marie-Anne Houde. De plus, ce site rend accessible aux internautes la correspondance de Houde entre 1920 et 1935. Malgré cette grande ouverture d’esprit, le site ne présente pas les directives du juge au jury en plus d’escamoter les dépositions de plusieurs témoins, empêchant la diffusion d’informations importantes en lien avec cette affaire. Je suis d’avis que pour juger d’une histoire qui repose sur un procès, il faut prendre le temps de se laisser imprégner de tous les témoignages. Parfois, des réponses d’apparence anodines permettent de comprendre la position d’un témoin; de savoir s’il dit la vérité, etc.

Avant de prétendre pouvoir présenter l’histoire de ce procès, il me fallait donc pouvoir le consulter dans son intégralité. Ce fut à Ottawa, aux Archives nationales du Canada, que j’ai pu le faire le 21 avril 2015, jour même du 95ème anniversaire du verdict. C’est là que se situe le cœur de toute l’affaire. Qui dit vrai? C’est le dossier judiciaire qui pourra nous l’apprendre près d’un siècle plus tard.

En 1999, Guy Grenier écrivait que « si l’on veut bien comprendre l’impact du procès de la marâtre Gagnon, il importe de lier celui-ci aux rôles respectifs accordés à l’époque aux parents, particulièrement la mère, et aux enfants. La correction physique appliquée aux enfants « désobéissants » est alors pratique courante. La sévérité de celle appliquée à la petite Aurore ne dépasse qu’en degré ce qui se pratiquait couramment »[3].

Certes, il faut éviter de juger un dossier historique avec nos yeux contemporains. Toutefois, l’une des questions que nous devrons nous poser est de déterminer si la correction physique peut expliquer cette lâcheté de dénoncer, comme le prétendent certains. Le film de Luc Dionne a largement exploité ce thème, allant jusqu’à prétendre que tous les villageois de Fortierville étaient au courant de ce qui se passait sous le toit des Gagnon mais que personne n’a jamais levé le petit doigt pour venir en aide à la petite. Symboliquement, serait-il exagéré d’affirmer que tout le village fut coupable d’homicide involontaire?

D’autres questions nous accompagneront tout au long des prochains chapitres. De manière précise, quels sévices Aurore a-t-elle subi? Marie-Anne Houde souffrait-elle d’aliénation mentale? Jusqu’à quel point le père d’Aurore fut-il responsable de ces atrocités? Pourquoi la marâtre s’en est-elle prise uniquement à Aurore et pas aux autres enfants? Que fut le réel mobile de ce meurtre? Sur quels éléments la justice a-t-elle pris la décision de déposer des accusations? Est-ce que la pression populaire a influencé le verdict? Était-ce un cas de meurtre prémédité ou une négligence criminelle hors du commun? La marâtre était-elle condamnée à l’avance? Quel rôle le commérage a-t-il joué dans cette affaire?

Pour mieux apprécier l’aspect juridique, il faudra donc aborder le procès de manière objective et faire abstraction de tout ce qu’on a pu lire ou entendre à propos de la cause. Car au premier jour de ce procès, bien que l’exercice puisse être inconcevable pour une majorité de lecteurs, Marie-Anne Houde était considérée comme innocente jusqu’à preuve du contraire. Qu’on le veuille ou non, le bénéfice du doute doit toujours profiter à l’accusé(e).

Je me dois également de préciser que si j’ai modifié ou corrigé légèrement les dépositions – les initiés comprendront aisément que les notes sténographiques comportent bien souvent une bonne part d’erreurs, qu’elles soient d’orthographe, de syntaxe ou autre – afin d’en améliorer la lecture, en aucun temps je n’ai voulu les dénaturer. Au contraire, les expressions d’époque sont demeurées telles qu’elles sont sorties de la bouche des témoins, parfois avec certaines explications. Les inscriptions apparaissant entre crochets [ ] sont de moi, que ce soit pour souligner une erreur, compléter un ou plusieurs mots manquants ou pour apporter une précision. Pour éviter toute confusion, le système 24h00 sera utilisé.

Pour ceux et celles qui ne sont pas familier avec mon style – qui s’inspire d’ailleurs fortement de celui de Me Clément Fortin, pour qui j’ai un énorme respect et qui, sans le savoir, m’a appris le respect des notes sténographiques et des dossiers judiciaires – je dirais qu’il faut principalement « coller aux preuves » comme on le dit parfois dans le milieu policier. S’engager sur des pistes qui reposent sur des éléments fragiles et de simples soupçons conduit parfois vers des avenues sans issue. Ce style, donc, m’a permis déjà de mieux comprendre ou de démystifier des causes frôlant souvent la mythomanie. Ce fut le cas en 2014 dans L’affaire Dupont, une saga judiciaire et plus particulièrement dans mon dernier ouvrage Denise Therrien, une affaire classée, sorti en librairie en juillet 2015. L’ouvrage que vous tenez entre vos mains s’inscrit d’ailleurs comme le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, lancée en collaboration d’abord avec les Éditions Première Chance de Sylvain Vallières. Collaboration qui s’est poursuivie avec les Éditions de l’Apothéose, toujours du même éditeur.

En conclusion, après nous être bien imprégnés des détails relatifs au procès, nous reviendrons sur une analyse sommaire des principales œuvres et autres sources d’informations auprès desquelles le public n’eut d’autre choix que de s’abreuver pour satisfaire sa curiosité sur le triste destin d’Aurore Gagnon. Ce sera uniquement à cette étape que nous pourrons mieux comprendre à quel point les œuvres de fiction se rapprochent ou s’éloignent de la réalité.

Eric Veillette

www.historiquementlogique.com


[1] Me Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, 2013.

[2] Alonzo Leblanc, Aurore l’enfant martyre, 1982, p. 38.

[3] Guy Grenier, Les monstres, les fous et les autres, 1999.