Octobre 70: Le Technicien (4)


16 septembre 1966.

Ce matin-là, l’enquête du coroner Laurin Lapointe sur les circonstances entourant la mort violente de Thérèse Morin, 64 ans, put reprendre après que Lapointe eut averti les journalistes de ne pas publier les noms de certaines personnes puisque des témoins attendus n’avaient pas encore 18 ans.

Serge Demers, qui déclina son adresse comme le 105550 Place L’Acadie, appartement 2, demanda immédiatement la protection de la Cour.

  • Vous savez ce que c’est la protection de la Cour, lui expliqua le coroner. Ça veut dire que le témoignage que vous allez rendre ici aujourd’hui ne pourra pas servir contre vous dans une autre Cour.  Cependant, c’est conditionnel, vous devez dire toute la vérité et si vous ne dites pas la vérité on peut vous rechercher pour parjure.  Vous comprenez ça?
  • Oui, monsieur.

Interrogé par Me Jean-Guy Boilard, Demers confirma qu’à la maison de sa mère de St-Philippe de Laprairie, au cours de la fin de semaine de Pâques, c’est-à-dire les 9 et 10 avril, se trouvaient Pierre Vallières et Charles Gagnon.  C’est là qu’il s’est tenu une première réunion.

  • Voulez-vous nous dire qui participait à cette réunion?
  • Pierre Vallières, Charles Gagnon, un monsieur Faulkner, je crois que c’est Marcel, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, un dont le pseudonyme était Gilbert et dont je ne sais pas le nom, et moi-même. Est-ce que ça fait sept?
  • Il y avait sept personnes en tout?
  • Oui.
  • Ces sept personnes qui se sont ainsi réunies chez vous à la date susdite faisaient-elles partie d’une organisation, d’un mouvement?
  • Oui.
  • Quel était le nom de ce mouvement?
  • Front de Libération du Québec.
  • Quel était le but ou la raison de cette réunion qui s’est tenue chez vous tel que vous venez de le dire?
  • Le but … au début, il y avait seulement deux personnes qui dirigeaient le mouvement et ces deux personnes-là voulaient avoir d’autres personnes pour partager les responsabilités avec eux autres.
  • Qui étaient ces deux personnes?
  • Charles Gagnon et Pierre Vallières.
  • Au cours de ce meeting qui a eu lieu, a-t-il été question de la manufacture Lagrenade?
  • Oui.
  • Voulez-vous nous dire ce qui a été dit au cours de cette réunion au sujet de Lagrenade?
  • On discutait des actions à venir dans les prochains mois et puis, parmi les actions suggérées, a été celle de mettre une bombe chez Lagrenade.
  • Pour quelle raison a-t-il été suggéré de déposer une bombe à la manufacture Lagrenade?
  • Il a été dit que la grève durait depuis un an et puis qu’elle était en train de mourir et que si ça finissait comme cela, si ça mourrait, eh bien alors le cas se reproduirait ailleurs et puis ça pourrait devenir comme une coutume quoi!
  • Est-ce qu’il y a une date fixée pour déposer cette bombe à la manufacture Lagrenade lors de cette première réunion?
  • Je ne me souviens pas s’il y a eu une date de fixée.
  • Est-ce que des gens ont été choisis pour faire ce travail, toujours au cours de cette première réunion des 9 et 10 avril 1966?
  • Moi, j’ai été nommé pour m’en occuper et je devais demander à un qui s’appelait Antoine de s’en occuper avec moi.

Au début de mai 1966, la mère de Demers avait vendu sa maison pour s’installer à Montréal avec son fils, sur la 8e avenue à Ville Saint-Michel.  Vallières et Gagnon avaient dû se relocaliser dans un chalet loué à St-Alphonse de Joliette.  Juste avant, fin avril, s’était tenue une autre réunion avec les mêmes membres qui se surnommaient eux-mêmes le Comité Central.

  • Donc, le travail devait consister en quoi principalement?, demanda Me Boilard.
  • À organiser la vie du mouvement.
  • Lors de cette deuxième réunion qui a été tenue à St-Alphonse, qu’est-ce qui a été dit au sujet de l’action à être faite chez Lagrenade?
  • À la deuxième réunion, ça n’avait pas encore été fait parce que la première fois le Technicien ne s’était pas rendu au rendez-vous pour apporter le matériel nécessaire et puis celui qui devait venir avec moi, c’est-à-dire Antoine, devait passer un médical, devait commencer à travailler à la Northern Électric, alors ç’avait dû être remis. Alors, à ce moment-là, on a dit qu’on ferait appel à Gaétan Desrosiers pour le remplacer.
  • Entre la première réunion et la deuxième réunion, est-ce que vous avez rencontré le Technicien dont vous venez de parler?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Maintenant, quel est son nom véritable?
  • Richard Bouchoux.
  • Combien de temps à peu près après le meeting de St-Philippe de Laprairie avez-vous rencontré Richard Bouchoux?
  • Je crois que c’est la semaine suivante.
  • À quel endroit l’avez-vous rencontré?
  • À Montréal, au restaurant Le Lorraine.
  • Est-ce que vous le connaissiez avant de le rencontrer à ce moment-là?
  • Je l’avais déjà rencontré mais je ne me souvenais plus de sa figure.

Lors de cette rencontre avec Bouchoux, Demers se trouvait en compagnie de Réal Mathieu et de Maurice Montpetit, alias Antoine.

  • Qu’est-ce qui a été discuté lors de cette rencontre que vous avez eue avec Bouchoux?
  • Des diverses actions qui avaient été décidées. Ce qui était nécessaire.  Comment il devait y avoir de matériel selon ce qui devait … selon l’objectif et puis de voir à éviter … à trouver un moyen pour éviter les accidents, tout cela, le [côté] technique.
  • Est-ce qu’il a été question de l’engin dont vous deviez vous servir pour Lagrenade lors de cette rencontre que vous avez eu avec Bouchoux?
  • Oui.
  • De quoi avez-vous parlé au sujet de cet engin-là avec Bouchoux?
  • On a parlé, en fait, du mécanisme. Le genre de mécanisme qui devait être employé et puis quand ça devait être fait, combien il devait y avoir de bâtons dans la chose, ces choses-là.
  • Est-ce que vous avez décidé quel mécanisme employer?
  • Le Technicien nous a parlé de différents mécanismes qui pouvaient exister et qu’il connaissait et puis il nous a dit qu’il y en avait un en particulier qui était assez sécuritaire, qui donnait une marge de temps suffisant pour avertir avant et qu’on pouvait se servir.
  • Et quel était ce mécanisme?
  • C’était avec un cadran et un fil.
  • Et j’imagine des piles électriques?
  • Oui.
  • Maintenant, qui devait s’occuper de monter l’engin?
  • C’est moi qui devais monter l’engin.
  • Est-ce que quelqu’un devait vous remettre les pièces?
  • Le Technicien devait me donner le cadran monté et puis avec un petit croquis pour savoir comment assembler les pièces ensuite.
Réal Mathieu

Le mardi suivant, Demers s’était rendu à un rendez-vous auquel Bouchoux avait brillé par son absence.  C’est alors qu’on avait organisé une deuxième réunion au cours de laquelle il fut décidé que Montpetit serait remplacé par Gaétan Desrosiers, un adolescent de 17 ans.  C’est Réal Mathieu, un felquiste convaincu qui continuera d’ailleurs de faire les manchettes au-delà même du 20e siècle, qui devait contacter Desrosiers pour lui expliquer le plan.  À son tour, Desrosiers avait fait faux bond à un premier rendez-vous et on avait dû en fixer un second.  Pendant ce temps, Bouchoux avait remis le mécanisme à Demers.

Le jour du drame, Demers s’était présenté sur sa moto[1] à l’heure du dîner devant l’auditorium du Plateau, c’est-à-dire l’école de Gaétan Desrosiers.  Demers avait fixé la bombe à sa moto.  Lorsque Desrosiers s’était présenté, les choses s’étaient rapidement bousculées.  Après s’être assuré que le jeune étudiant avait été briefé sur ce qu’il y avait à faire, Demers lui avait dit « on y va tout de suite ».  En jetant un œil à sa montre, il savait qu’il restait 25 minutes avant l’explosion.

  • Et qu’est-ce que vous faites, là?
  • À ce moment-là je lui ai expliqué qu’il y avait deux fils et que ces deux fils-là avaient été posés là volontairement et que ça devait servir si jamais il était pris sur la rue ou … qu’il y avait beaucoup de monde ou quelque chose du genre. Dans le but d’éviter les accidents, il devait tout simplement défaire les fils et automatiquement la bombe était désamorcée.
  • Ces fils-là où se trouvaient-ils, à l’intérieur ou à l’extérieur de la boîte?
  • Les deux fils dépassaient la boîte.
  • Et qui les avait raccordés?
  • Je les ai raccordés et j’ai mis un scotch tape [ruban adhésif] par-dessus pour que ça tienne et ensuite il est parti.
  • Quand il est parti est-ce que vous lui avez donné des indications ou des conseils avant qu’il ne parte avec le colis?
  • Je lui ai dit qu’il restait encore 20 minutes et que ça devait prendre 5 minutes à pied et qu’ensuite je l’attendrais au coin de Moreau et Sherbrooke.
  • Est-ce que vous lui avez parlé de l’endroit où il devait aller?
  • Il le savait. Il avait été mis au courant lorsqu’il avait été contacté.
  • Est-ce que de fait il est parti avec le colis?
  • Oui.

Tandis que Desrosiers marchait vers la fabrique à chaussures, Demers s’était déplacé pour attendre sur sa moto, au coin des rues Moreau et Sherbrooke.  Peu après, Desrosiers était revenu en courant et s’était réinstallé derrière lui avant de filer.  Plus loin, les deux jeunes terroristes s’étaient arrêtés devant une cabine téléphonique, que Demers utilisa pour téléphoner à la fabrique Lagrenade, apparemment pour les avertir qu’une bombe était sur le point d’exploser.  Selon lui, il restait encore 9 minutes au moment de cet appel.

  • Et qu’est-ce que vous avez dit au téléphone?
  • J’ai dit : « il reste cinq minutes, une bombe a été déposée chez vous, vous devez évacuer », et j’ai fermé la ligne.
  • Et après avoir fait ce téléphone-là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai conduit Gaétan Desrosiers au coin de Calixa Lavallée et Rachel et moi je me suis en allé chez Eaton et j’ai passé l’après-midi là.

Évidemment, ce n’était pas exactement la même version que celle d’André Lagrenade, qui n’avait parlé d’aucun appel lui permettant de savoir qu’une bombe venait d’être déposée sur son lieu de travail.

Après avoir acheté un exemplaire de La Presse, Demers s’était rendu dans une taverne pour confier à Gérard Laquerre qu’un « accident » venait de se produire.  Le lendemain, il s’était rendu à Saint-Alphonse-de-Joliette pour rendre son rapport au Comité Central.

  • Et là, qu’avez-vous fait?
  • Là, on a discuté de ce qui s’était passé à Montréal et puis j’ai dit qu’on devait peut-être cesser pour un bout de temps, que ce n’était pas le temps de faire cela et puis là la discussion … on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore et là-dessus on s’est quitté.
  • Est-ce qu’au cours de d’autres meetings il a été question encore une fois de l’incident qui s’était déroulé chez Lagrenade, à la suite, n’est-ce pas, de ce meeting qui a eu lieu un jour ou deux après l’incident en question?
  • Peut-être dans la conversation mais je ne m’en souviens pas.
  • Maintenant, combien de bâtons de dynamite avez-vous utilisé pour fabriquer l’engin?
  • Un et demi.
  • Vous rappelez-vous de la force de ces bâtons de dynamite?
  • Dessus, c’était écrit 50%.
  • Vous-même, monsieur Demers, savez-vous d’où venait cette dynamite?
  • Oui.
  • D’où venait-elle?
  • De South Stukely.

Demers reconnut donc avoir volé la dynamite en mars 1966 en compagnie de Robert Lévesque et Réal Mathieu.  La Volkswagon blanche utilisée pour ce vol appartenait à Charles Gagnon, précisera-t-il.  Ce fut ensuite qu’on fit entrer dans la salle d’audiences ses complices pour permettre à Demers de les identifier officiellement.  Ainsi défilèrent Réal Mathieu, alias Pierre, 19 ans; Claude Simard, alias René, 19 ans; Marcel Faulkner, alias André, 21 ans; Gérard Laquerre, alias Alain, 24 ans; Robert Lévesque, alias Michel, 26 ans; Maurice Montpetit, 19 ans; Richard Bouchoux, alias Tek ou Le Technicien; et Gaétan Desrosiers, 17 ans.

Ensuite, Me Boilard voulut savoir si, lors de la réunion tenue après l’attentat, Demers avait fait un rapport au Comité Central.  Or, c’est à Pierre Vallières et Charles Gagnon que Demers avait expliqué que Montpetit ne pouvait pas se présenter puisqu’il avait commencé à travailler.

  • Vous avez vous-même participé à la fabrication de cette bombe?
  • Oui.
  • Et vous êtes certain d’avoir téléphoné chez monsieur Lagrenade au moins cinq minutes avant l’incident?
  • Je suis certain qu’à ma montre qui était fixée selon le cadran il restait huit minutes, j’ai dit cinq pour être plus certain.
  • Et est-ce que c’est une voix d’homme ou une voix de femme qui vous a répondu?
  • Une voix d’homme.
  • Est-ce que cette personne-là s’est identifiée?
  • Non, elle a dit simplement : « H. M. Lagrenade Ltée », ou quelque chose comme ça.
  • Et on vous a répondu, on n’a pas fermé la ligne?
  • Non, on n’a pas fermé la ligne. C’est moi qui ai fermé la ligne.
  • Et vous êtes certain qu’il restait à ce moment-là huit minutes?
  • Oui, j’ai vérifié avant d’entrer dans la cabine.

Le témoin suivant fut Gaétan Desrosiers, ce jeune homme de 17 ans qui s’était chargé d’aller livrer la bombe meurtrière à la fabrique Lagrenade.  À son tour, il demanda la protection de la Cour avant de dire à Me Boilard qu’il avait connu Serge Demers sous le pseudonyme de Jean.  Si l’enquête du coroner ne permet pas de clarifier ce point, peut-être pourrions-nous nous demander si ce jeu des surnoms n’était pas destiné à prévenir les dénonciations entre membres du FLQ.  Si tel fut le cas, cependant, force est d’admettre que la stratégie ne fut pas un grand succès.

Me Jean-Guy Boilard est plus tard devenu juge. Il rédige aujourd’hui des ouvrages sur le droit.

Tout comme Demers, Desrosiers répondra honnêtement à toutes les questions, corroborant d’abord le fait qu’il avait fait son entrée dans le mouvement en novembre 1965 et que Demers était venu le chercher à son école entre 12h00 et 12h15 le jour même de l’attentat.

  • Quel genre de petit service vous avait-il demandé de rendre?
  • En premier, il ne m’en avait pas parlé et après il m’avait dit : « c’est seulement aller porter une petite bombe de fabrication domestique ». Il m’a dit : « il n’y a aucun danger ».  Et puis il m’a dit : « l’endroit où tu vas aller la porter, on va avertir les gens de quitter les lieux après pour avoir encore plus de sécurité ».
  • Est-ce que l’endroit a été mentionné?
  • Oui.
  • Quel était l’endroit?
  • L’édifice Lagrenade.

Puisque Desrosiers était l’un des seuls à savoir ce qui s’était réellement produit dans les minutes précédant l’explosion, laissons-lui la parole :

  • Il [Demers] m’a dit de m’en aller à l’édifice, d’entrer, d’aller voir … il m’a dit qu’il était supposé y avoir soit un homme ou une femme dans le bureau en haut. Là, il m’a dit : « tu lui donnes le paquet et tu as rien qu’à dire que c’est un retour de Bentley Shoe Store et que ton patron va le rappeler dans l’heure du dîner ».  Ça fait que j’ai fait cela.

En partant du parc, Desrosiers s’était donc dirigé en solitaire vers la fabrique à chaussures de la famille Lagrenade, pendant que Demers l’attendait sur sa moto au coin des rues Fullum et Sherbrooke.

  • Est-ce que vous êtes entré à l’intérieur de l’édifice?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai donné la bombe à monsieur Lagrenade. Je lui ai dit que c’était un retour de Bentley Shoe Store et que mon patron était supposé l’appeler dans l’heure du dîner.
  • Après avoir remis le paquet est-ce que vous êtes resté là ou si vous êtes sorti?
  • Je suis sorti.
  • Et où êtes-vous allé?
  • Rejoindre monsieur Demers sur le coin de Fullum et Sherbrooke.

Desrosiers corrobora aussi l’appel téléphonique passé par Demers dans une cabine.  Peu après, il le reconduisait à son école.  Desrosiers est retourné en classe comme si de rien n’était.

  • Pour quelle raison alliez-vous mettre une bombe chez Lagrenade?
  • Bien, ils m’avaient dit, Demers et Mathieu, ils m’avaient dit qu’il y avait une grève depuis un an et puis que … il dit : « on doit faire quelque chose. C’est rien que pour faire une peur ».

Gérard Laquerre, 24 ans, corrobora principalement les témoignages de Demers et Desrosiers à propos des hommes impliqués dans l’affaire.  Afin d’éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, Me Jean-Guy Boilard chercha évidemment à connaître les détails à propos des réunions du Comité Central, et en particulier à savoir qui avait dit quoi.

  • Au cours de cette réunion, monsieur Laquerre, voulez-vous nous dire de ce dont on a parlé?
  • On a parlé entre autre de poser une bombe à l’édifice de Lagrenade Shoes.
  • Est-ce qu’il y a une époque qui a été décidée pour poser cette bombe à cet endroit?
  • Vous voulez dire une date?
  • Une date ou une époque plus ou moins précise, comme disons dans une semaine, dans trois jours?
  • C’est très suggestif, s’objecta Me Gérard Beaudry.
  • Ça devait se faire mais il n’y a pas eu de date de fixée, répondit tout de même Laquerre.
  • Est-ce que cette entreprise avait été confiée à quelqu’un en particulier?, reprit Me Boilard.
  • À ma connaissance, à personne en particulier.
  • Est-ce que ç’avait été confié à un comité?
  • Pour répondre à votre question, à un réseau.
  • Ce réseau-là, sous quel nom le connaissait-on?
  • Le Réseau de l’action.
  • Est-ce que le Réseau de l’action faisait partie du mouvement général du Front de Libération du Québec?
  • Oui.

Laquerre ne se rappelait pas qui avait été le premier à proposer l’idée de l’attentat chez Lagrenade.

  • Sûrement que quelqu’un l’a proposé, dit Laquerre.  Je ne sais pas qui l’a proposé en premier, si ç’a été discuté par l’ensemble de ceux qui étaient présents et puis il y a eu consensus, je pense.
  • Tout le monde était en faveur?
  • Il y avait consensus.
  • Après cette réunion qui eut lieu à Saint-Philippe, réunion de ce Comité Central, est-ce que quelqu’un a fait rapport de l’incident Lagrenade à une réunion subséquente du Comité Central?
  • Il n’y a pas eu de rapport présenté comme tel officiellement au Comité Central.
  • Est-ce qu’il y eut un rapport officieux, disons?
  • Officieusement, oui.
  • De qui?
  • De Serge Demers.
  • À quelle occasion?
  • À une réunion du Comité.
  • Qu’est-ce qu’il a dit, monsieur Demers?
  • Il a raconté qu’en fait … le déroulement de l’opération.

Finalement, Laquerre reconnut que le FLQ possédait encore des explosifs, sans toutefois pouvoir dire où.

  • Me Boilard, fit le coroner, j’aimerais à éclaircir un point. On nous a amené tout à l’heure une personne pour identification du nom de Bouchoux, alors … il n’avait pas l’air trop en point, est-ce que vous pourriez nous donner une explication, qu’est-ce qui est arrivé?

Pour répondre à la question du coroner, on appela le témoin Marcel Allard, sergent-détective pour le Sûreté municipale de Montréal.

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’état physique où il se trouve présentement et nous dire ce que vous avez fait relativement à son état?, demanda Me Boilard.
  • Monsieur Bouchoux a été appréhendé le 14 septembre alors que nous étions en possession d’un mandat du coroner à cet effet. C’est alors qu’il fut conduit au quartier général de la police.  À son arrivée, au quartier général de la police, le sergent-détective Julien Giguère lui a lu la mise en garde et lui a dit qu’il était détenu dans la cause de la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue à la maison Lagrenade le 5 mai 1966.  Après avoir entendu ces paroles de monsieur Giguère, monsieur Bouchoux s’est mis à rire aux éclats et il n’a pas dit un mot, il est resté assis sur une chaise en compagnie de deux policiers qui en assuraient la garde.  Alors que nous étions occupés à autre chose.  À un certain moment donné, le constable est venu nous voir pour nous dire que monsieur Bouchoux, là, n’avait pas l’air à se sentir bien et que peut-être il n’avait pas mangé.  Alors, nous sommes allés voir monsieur Bouchoux, qui était assez pâle et puis il a demandé à boire.  Nous l’avons conduit à l’abreuvoir et en cours de route monsieur Bouchoux a perdu connaissance.  Quand il est revenu à lui nous l’avons conduit à la garde-malade du quartier de détention, qui nous a raconté que monsieur Bouchoux semblait être sous l’effet d’un choc nerveux.  Alors il fut conduit à l’hôpital Saint-Luc où il fut vu par un médecin de l’institution.  Après l’avoir ausculté et avoir pris sa pression, le médecin a mentionné que l’individu était dans un état très dépressif et qu’il avait besoin de soins psychiatriques.  Il lui a donné une injection de Lybrium et puis il nous a demandé si on avait à le garder, nous avons dit que oui.  Si c’était possible de le garder hors de l’hôpital.
  • Est-ce qu’il a été vu par un médecin depuis le 14?, demanda le coroner.
  • Oui, il est entré de nouveau à l’hôpital hier à la suite d’une autre crise et la deuxième fois encore il a été sorti de l’hôpital, le médecin constatant qu’il n’y avait pas nécessité de le garder dans l’institution.

Me Gérard Beaudry eut une dernière question pertinente pour le témoin Allard.

  • Est-ce qu’il a eu des traitements psychiatriques depuis?
  • Non, il a dit : « si vous le gardez quelques jours, je vais vous donner des médicaments et par la suite je suppose que s’il va à Bordeaux il sera conduit à l’hôpital ».

Après avoir entendu tous ces témoins, le jury du coroner put rendre son verdict.  Ainsi, celui-ci déclara que « d’après l’évidence des témoignages entendus la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue le 5 mai 1966 à l’hôpital Notre-Dame de Montréal est une mort violente pour laquelle Gaétan Desrosiers, Richard Bouchoux, Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu et Marcel Faulkner doivent être tenus criminellement responsables.

Le 21 septembre 1966, le coroner Laurin Lapointe se réunit une fois de plus au 2145 Cambridge Road à Ville Mont-Royal avec sensiblement les mêmes personnes, mais cette fois pour conduire l’enquête sur une autre victime du FLQ.  En effet, un autre drame s’était produit au cours de l’été.  Mais avant de procéder dans cette autre cause, me Gérard Beaudry demanda à entendre d’autres témoins dans l’affaire Thérèse Morin afin de démontrer, selon lui, que le drame aurait pu être évité par une intervention du personnel de la fabrique Lagrenade.  Pour faire valoir son point, il dira, entre autres, que : « il nous reste quand même à nous l’impression que si monsieur Lagrenade avait agi autrement, la différence qu’il existerait aujourd’hui ce serait que tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée et à ce moment-là la personne … si vous me permettez, ce ne sera pas long, et à ce moment-là il n’y aurait pas eu décès parce que tous les gens auraient évacué ».

Heureusement, le coroner Lapointe refusa de prendre cet avenue et rappela plutôt à l’avocat les raisons pour lesquelles ces audiences avaient eu lieu, c’est-à-dire éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, et qu’il fallait garder à l’esprit la nature de l’acte criminel, à savoir la pose d’une bombe qui avait causé la mort.

  • Je vais vous répondre, fit encore Me Beaudry. Ceci n’enlève pas, je le dis bien, n’enlève pas la responsabilité de ceux qui ont déposé la bombe mais ceux qui ont déposé cette bombe ont pris tous les moyens à ce moment-là, tous les moyens nécessaires, l’ont fait dans un but peut-être utopique, mais ils ont pris tous les moyens nécessaires pour éviter qu’il y ait un décès et le décès est survenu à cause, croyons-nous, d’une négligence qui est celle d’une autre personne.

Si l’intention du FLQ avait réellement été d’éviter de blesser qui que ce soit, ses membres auraient dû ne fabriquer aucune bombe.  En installant ainsi des engins explosifs fonctionnels il y avait nettement de la négligence criminelle, sinon une intention purement criminelle.  Si certains felquistes comme Serge Demers ont fini par démontrer une intention de prendre leurs distances par rapport au mouvement terroriste, on verra que pour d’autres les remords étaient à exclure.  Bref, si le FLQ s’était voulu réellement pacifique, alors il aurait utilisé des moyens pacifiques.  Au lieu de cela, on a posé des bombes qui ont fini par tuer des innocents.  Voilà une intention qui rappelle le classique du braqueur qui se présente à la banque avec une arme chargée mais qui affirme lors de son procès n’avoir jamais eu l’intention de tuer qui que ce soit.  À la base, si on devait suivre sa logique de ne vouloir de mal à personne, il aurait simplement dû rester chez lui ou se rendre sur le marché du travail.

Malheureusement, comme on vient de l’aborder brièvement, avant même la fin de cette enquête, le comportement délinquant du FLQ avait eu le temps de causer la mort d’une autre personne.  Nous en étudierons les détails la semaine prochaine dans le chapitre 5 de notre série documentaire.


[1] Une moto de marque Java de couleur noire.

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Octobre 70: Thérèse Morin, un nom à retenir (3)


Le 5 mai 1966, vers 12h20, alors que la majorité des employés se trouvaient dans la cour pour le dîner, un jeune homme entra dans la fabrique de chaussure Lagrenade, située au 2496 rue Rachel à Montréal.  Rapidement, il remit à André Lagrenade, fils du propriétaire, une boîte à chaussures en disant qu’il s’agissait d’un retour de la Bentley Shoe Store et que son patron l’appellerait dans quelques minutes pour lui fournir plus d’explications.  Alors que le jeune inconnu rebroussait chemin vers la porte de sortie, André Lagrenade tenta de le retenir pour en savoir davantage mais le téléphone sonna en même temps.  Le jeune homme disparut dans la rue.  Un compagnon l’attendait plus loin, assis sur une motocyclette.  Peu après cet échange d’apparence banal, un vacarme épouvantable ébranla tout le quartier.  Une bombe venait d’exploser à la fabrique Lagrenade.

À leur arrivée sur les lieux, les policiers découvrirent André Lagrenade blessé.  La secrétaire principale de l’entreprise, Thérèse Morin, se trouvait à quelques pieds de lui seulement au moment de la déflagration.  Ce qui restait de son corps gisait par terre, ensanglanté.  La femme qui comptait 40 ans de services pour l’entreprise Lagrenade était âgée de 64 ans.

« La bombe, composée d’explosifs violents, probablement de la dynamite, avait été placée dans une boîte à souliers et déposée sur un pupitre de métal.  Au moment de l’explosion, Mme Morin entrait dans le bureau, suivie des deux frères André et Henri La Grenade.  Ces derniers ont été grièvement blessés aux jambes, aux mains et au visage.  Une autre jeune femme, Mme Viateur Sirois[1], âgée de 23 ans, du 5647 9e Avenue à Rosemont, était derrière un comptoir au moment de la détonation.  Mme Sirois, qui est enceinte de huit mois, a été grièvement blessée à la figure et l’on craint qu’elle ne perde la vue »[2].  Trois autres employés – Bernard Lemay, 35 ans, Mlle Marie Leblanc, 22 ans, et Jocelyne Milette, 24 ans – furent hospitalisés pour choc nerveux.

L’enquête s’annonça difficile puisqu’aucun indice ne semblait être suffisant pour suivre une première piste.  De son côté, La Presse ajouta que « les dégâts causés à l’immeuble indiquent que l’explosif était de grande puissance.  Des portes ont été arrachées de leurs gonds et complètement démolies, des tuiles du plancher ont été soulevées par le souffle de l’explosion.  Les carreaux ont volé à une vingtaine de fenêtre et des lambeaux de vêtements trainaient ça et là au milieu des décombres ».

L’usine de chaussures était en grève depuis le 25 avril, ce qui pouvait laisser entrevoir un mobile possiblement relié au FLQ.  Comme de fait, « la grève a été marquée de plusieurs autres incidents dans le passé et même, à un moment, les membres du Front de libération québécois, qui ont causé des actes de terrorisme ailleurs dans la métropole, il y a deux ans, avaient fait savoir qu’ils pourraient sévir contre la compagnie.  Toutefois, rien n’indique qu’ils soient les auteurs de la catastrophe d’hier après-midi »[3].

Dans le même numéro de La Presse, l’éditorialiste Roger Champoux livra un texte lucide et réaliste :

Un crime odieux

Comment qualifier l’attentat de jeudi?  Une monstruosité.  Qui a tué Madame Thérèse Morin?  Qui a blessé les frères André et Henri LaGrenade, Madame Viateur Sirois, enceinte de huit mois (qui perdrait la vue) et trois autres membres du personnel de cette fabrique de chaussures?  Pour l’instant, on n’en sait rien et il faudra sûrement des jours avant de découvrir les auteurs de ce crime affreux.  L’absurdité à sa plus totale dimension et une fois de plus nous offrons au monde canadien – sans parler des dépêches qui déjà trouvent leur chemin dans la presse internationale – un spectacle démentiel.  Nous avons honte!  En arriver là, c’est dépasser l’aberration.

Le ou les criminels finiront bien par être coffrés … quand on a du sang sur les mains, cela se voit!  Quel cerveau a pu concevoir une telle chose?  Que les mains qui ont réuni à un mouvement de réveille-matin une pile d’un volt et demi et ce que l’on croit être quatre bâtons de dynamite, actuelle version de la police, n’aient pas même tremblé, et que froidement elles aient déposé l’engin de mort sur un pupitre; que pas un seul instant le ou les criminels n’aient songé à leurs virtuelles victimes … tout de suite, vous dites ce sont des fous.  Et bien! Non.

Le crime a été étudié, préparé, minuté.  Il a été voulu et il s’est trouvé un « messager » pour obéir à des ordres.  Ce jeune « porteur » ne tiendra pas le coup longtemps.  Le temps travaille contre lui : il se livrera aux limiers et il parlera.  Nous saurons alors beaucoup de choses.  Les révélations seront ahurissantes et par le jeu des dénonciations en chaîne, plus rien de ce drame demeurera inconnu.  N’anticipons pas.

Si le dossier de l’enquête du coroner dans l’affaire du meurtre de Wilfrid O’Neil n’a pas été conservé dans les archives, Historiquement Logique a eu plus de chance dans le cas de Thérèse Morin.  Ainsi, le dossier de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant le décès de Thérèse Morin, qui compte un peu plus de 150 pages, nous apprend qu’elle habitait au 6417 rue Louis-Hémon et avait pour numéro de téléphone le 721-1758.  C’est un docteur du nom de Champoux qui avait constaté le décès à l’hôpital Notre-Dame.

L’enquête du coroner Laurin Lapointe s’ouvrit le 31 août 1966.  Le fait que la police n’avait toujours pas attrapé les responsables de l’attentat expliquait probablement ce délai de quelques mois.  Roland Morin, le frère de la victime, avait identifié le corps.  C’est par lui qu’on apprit que Thérèse était née le 24 septembre 1902.  Elle était la fille d’Omer Morin et de Rosa Charrette.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, qui s’était chargé de l’autopsie, précisera que « Thérèse Morin est décédée d’un état de choc consécutif aux hémorragies internes et externes à la suite de multiples lacérations (cœur, poumons, rate, estomac, cuir chevelu, jambe gauche etc.).  À noter qu’il y avait multiples fractures de côtes, une fracture de la colonne dorsale et fracture et délabrement de la jambe gauche.  Le tout causé par la poussée et les projectiles lors d’une explosion vraisemblable à l’arrière de la victime ».

Le premier témoin d’importance fut André Lagrenade, 46 ans, qui se décrivit comme un comptable habitant au 11405 Drouart, à Montréal.  Interrogé par Me Gabriel Grenier, il expliqua que son père, Henri B. Lagrenade Sr., et ses frères étaient les propriétaires de la manufacture.  Parmi les autres propriétaires, tous des frères, on retrouvait Henri, Raymond[4], André, Jacques, Jean-Paul, Denis et Lucie Lagrenade Valiquette.

N’oublions pas qu’André Lagrenade avait lui aussi été blessé lors de l’explosion, qui était survenue, selon lui, entre 12h20 et 12h25.  Il dira avoir seulement entrevu l’individu qui était venu porter le paquet.

  • Est-ce que vous avez vu la personne se présenter?
  • Oui, je l’ai vu se présenter au bureau … Quand mon frère l’a reçu il lui a adressé la parole. À ce moment-là, j’en ai eu connaissance.
  • Lequel de vos frères?
  • Henri junior.
  • Alors, voulez-vous nous décrire cette personne-là au meilleur de votre connaissance?
  • Je ne l’ai pas vu de face, je l’ai entrevu, il quittait les lieux. Il s’en allait vers la porte, je l’ai vu de dos, un grand type noir, assez maigre et grand, medium maigre.
  • Est-ce que vous l’avez vu entrer?
  • Non.

Sur une photo qui n’a malheureusement pas été conservée au dossier de l’enquête du coroner, le témoin reconnut la manufacture appartenant à sa famille.  Ensuite, Me Grenier lui demanda ce qui s’était produit après la sortie de l’individu.

  • Sur l’entrefaite, le téléphone a sonné. Le type s’est présenté pour laisser un paquet et en même temps que le type est venu pour partir le téléphone a sonné.  Mon frère l’a pris pour répondre, le type a filé vers la porte, ça fait qu’il lui a dit : « un instant, monsieur », et le monsieur a dit : « on vous appellera » et il a continué son chemin.
  • Est-ce que vous avez vu quel genre de paquet c’était?
  • Une boîte à chaussures.
  • Maintenant, est-ce qu’il l’a donnée à votre frère Henri ou s’il l’a déposée …
  • On a un comptoir au bureau et puis d’après ce que mon frère m’a dit …
  • Non, le coupa immédiatement Me Grenier, ce que vous avez vu, vous.

Il faut comprendre que la preuve par ouï-dire est inacceptable en Cour, même devant le coroner, dont les enquêtes ressemblaient à cette époque à de mini-procès.  Le témoin devait donc s’en tenir uniquement à des faits qu’il avait vus de ses propres yeux.

  • Maintenant, reprit Me Grenier, est-ce que vous connaissiez Mlle Morin?
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était sur les lieux à ce moment-là?
  • Oui.
  • Quelle était son occupation?
  • Elle était gérante du bureau et secrétaire principale de mon père.
  • Alors, si je comprends bien, à un moment donné il s’est produit une explosion?
  • Oui.
  • Vous, où vous trouviez-vous à ce moment-là?
  • J’étais à peu près à quatre pieds de Mlle Morin et de mon frère.

On utilisa un plan et des photos des lieux pour aider le témoin à déterminer l’endroit précis où se trouvait Thérèse Morin au moment de la déflagration, mais d’après les transcriptions cela ne nous aide pas tellement à une meilleure compréhension des faits.  D’ailleurs, soulignons que ni les photos ni le plan n’ont été conservés dans le dossier.  Néanmoins, on comprit qu’il se trouvait tout près de son frère Henri Jr mais aussi de Mme Sirois (Thérèse Labbé) et de Thérèse Morin.

Yvon Constantineau, constable pour la Ville de Montréal, se trouvait à bord de la voiture-ambulance 17-15 avec son confrère Brien au moment de recevoir l’appel vers 12h40, le 5 mai 1966.

  • En arrivant sur les lieux nous sommes pénétrés, nous avons pénétré dans la bâtisse, nous avons trouvé une femme gisant à environ un pied de la deuxième porte d’entrée.

À son tour, il se servit du plan pour indiquer l’endroit, juste avant d’ajouter :

  • Alors, nous avons pris cette dame, nous l’avons conduite à l’hôpital Notre-Dame et le Dr Champoux l’a examinée et a constaté son décès.
  • Est-ce que vous étiez présent lorsqu’il a constaté le décès, est-ce que vous avez entendu les paroles que le médecin a prononcées?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a dit au juste?
  • Qu’elle était morte, qu’il n’y avait plus rien à faire.
Serge Demers

Puisque la police poursuivait ses recherches afin de retrouver les responsables de l’attentat, le procureur Grenier expliqua qu’il s’agissait là de toute la preuve qu’il pouvait présenter pour le moment.  Ainsi, le jury du coroner rendit un verdict ouvert, à savoir que la mort de Thérèse Morin impliquait « une ou plusieurs personnes inconnues [qui] pourraient être tenues criminellement responsables et demandons à la police de continuer ses recherches et d’en faire rapport au coroner ».

Fort heureusement, l’enquête policière progressa rapidement.  Quelques jours plus tard, on procéda à quelques arrestations, dont un jeune homme de 21 ans répondant au nom de Serge Demers.  Celui-ci accepta de passer à table.  Le 15 septembre, il livrait des aveux complets qui nous permettent aujourd’hui de reconstituer des faits qui, jusqu’ici, semblent avoir été ignorés par la plupart des auteurs, en particulier ceux qui prennent la défense du FLQ.

C’est donc vers la fin d’octobre 1965 que Demers aurait fait son entrée au MLP, qui lui avait soumis un questionnaire comprenant « une question qui demandait si on était pour ou contre la violence.  J’ai répondu que dans certains cas peut-être ça serait bon ».  Au moment de la grève des apprentis-plombiers, il avait reçu un appel téléphonique de Pierre Vallières, qui lui avait demandé de transporter des manifestants sur une ligne de piquetage.  Demers avait dû refuser par contrainte de temps.  Mais peu après, Vallières l’avait rappelé, cette fois pour lui demander pour déménager des livres.  « Je suis allé au M.L.P. sur la rue St-Denis près de la rue Roy, en face des sourds et muets.  C’est là que j’ai rencontré Réal Mathieu ».  Mathieu lui avait alors appris que le travail consistait plutôt à transporter une machine à imprimer destinée à la création d’un journal clandestin.  Avec le camion de son père, un Fargo 1965 de couleur verte, Demers avait aidé Mathieu à faire le travail.  La machine avait donc abouti dans un appartement de la rue Sherbrooke, au-dessus d’une pizzéria.

En octobre 1965, Demers s’était rendu à une réunion sur la rue St-Denis, près du Carré St-Louis, où se trouvaient Pierre Vallières, Réal Mathieu et un autre jeune homme prénommé Jean qui avait cependant abandonné le mouvement immédiatement après cette soirée.  On avait confié à Demers la livraison du journal La Cognée, dont certains exemplaires étaient destinés à l’Université de Montréal, ainsi que des collèges.  Il occupa cette fonction jusqu’à la mort de son père, à la fin de décembre.  Demers avait alors pris une pause jusqu’à la mi-janvier.

Toutefois, c’est à la fin de décembre 1965 que « Pierre Vallières m’a demandé si je voulais aller dans l’action.  Je lui ai dit oui.  On m’a demandé pour recruter des membres.  J’ai essayer [sic] dans St-Henri mais ça ne marchait pas ».  Peu après, Demers avait connu un peu plus de succès en recrutant Maurice Montpetit, dont le père était épicier.  Mais puisque la mère de Demers se retrouvait veuve et qu’elle avait besoin d’argent, elle avait accepté des pensionnaires, parmi lesquels se trouvaient Pierre Vallières et Charles Gagnon.  Ces deux têtes fortes du FLQ furent ses logeurs jusqu’en mai 1966, c’est-à-dire au moment de l’attentat contre la fabrique de chaussures.

Une partie de la déposition de Serge Demers.

En mars 1966, Demers avait également fait la connaissance de Robert Lévesque, alias Michel.  « Plus tard il fut question de dynamite.  Pierre Vallières disait qu’on avait besoin de dynamite ».  Demers et Vallières avaient ensuite rencontré un professeur à Saint-Hyacinthe qui prétendait pouvoir obtenir de la dynamite dans une carrière.  À la fin de mars ou au début d’avril 1966, Demers avait donc volé de la dynamite avec l’aide de quelques complices dans une cabane appartenant à une compagnie de construction, à South Stukely.  Les explosifs et les détonateurs avaient ensuite été entreposés dans un appartement loué par l’organisation sur la rue Sherbrooke, près de Bleury.  Une semaine plus tard, on déménageait le tout dans un autre logement de la rue Roy, près de la rue Henri-Julien.  « Le vendredi avant Pâques Mathieu, je veux dire Pierre Vallières, a mentionné qu’on avait besoin d’armes.  Ça resté là ».  Lors d’une autre occasion, cependant, Vallières s’était fait une fierté de lui montrer la présence une vingtaine d’armes dans un placard de la rue Roy.

Demers raconta également aux détectives les détails de son implication dans la pose de la bombe qui avait coûté la vie à Thérèse Morin.  Suite à ces aveux, il restait cependant à savoir si le jeune homme accepterait de répéter son histoire sous serment. Son témoignage devant le coroner était prévu pour le lendemain, le 16 septembre 1966.


[1] Son nom de fille était Thérèse Labbé.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Raymond Lagrenade, fils de Henri Lagrenade et de A. Mayer est né en 1918.  Il est décédé le 5 février 1989.  Il avait pour conjointe une certaine Mme Forest.

Octobre 70: Et maintenant, les banques! (2)


Au cours du mois de mai 1963, des bombes explosèrent à la caserne du régiment des Blackwatch à Montréal, à l’Unité des services techniques de l’Aviation militaire canadienne à Mont-Royal et près des réservoirs de raffineries de la Golden Eagle de Pointe-aux-Trembles.  Une autre fut désamorcée à temps au bureau central des postes.  Mais, comme on l’a vu avec la mort de Wilfrid O’Neil au chapitre précédent, ces attentats ne connurent pas toutes des fins heureuses, ou du moins sans dommage humain.  Le FLQ jouait avec le feu; un feu qui risquait de brûler n’importe qui à tout instant.  Bref, ils jouaient avec les vies humaines de cette même société qu’ils prétendaient défendre.

Le 17 mai 1963, le FLQ plaça dix bombes dans dix boîtes aux lettres du quartier Westmount[1].  Cinq de ces dix engins explosèrent vers 3h00.  Walter Leja, sergent de l’armée canadienne, fut grièvement blessé en tentant de désamorcer l’une d’elles.  Le lendemain, on pouvait lire dans La Presse : « tôt ce matin, le sergent-major Walter Rolland Leja était encore entre la vie et la mort à l’hôpital St-Mary’s après que les médecins eurent travaillé durant plusieurs heures pour lui amputer le bras gauche et lui faire subir une trachéotomie des voies respiratoires, en plus de traiter ses nombreuses blessures à la poitrine et au visage ».

Le sergent-détective Léo Plouffe aurait lui-même désamorcé une autre bombe.  Et La Presse d’ajouter : « cette série d’événements tragiques a fait du vendredi 17 mai 1963 la journée la plus mouvementée de l’histoire de Westmount.  Les cinq premières explosions survenues vendredi matin ont suffi pour jeter la consternation chez les paisibles habitants de cette ville ordinairement calme pour mettre la police sur un pied d’alerte ».

Le sergent-major Leja survécut à ses blessures.  Il s’est éteint à l’âge de 71 ans, le 22 novembre 1992.

Que ces bombes fassent des victimes collatérales ou non, ce n’est certes pas la prise de conscience ni la sensibilité envers autrui qui allait arrêter le FLQ.  Trois jours plus tard, ils récidivaient.  Le 20 mai, 75 bâtons de dynamites explosèrent près de la salle d’armes du 1er bataillon des services techniques de l’Armée canadienne à Montréal.  Le tout fut surnommé « opération Chénier » en l’honneur de Jean-Olivier Chénier, l’un des Patriote criblé de balles lors de la Bataille de Saint-Eustache en décembre 1837.  Plus tard, comme on le verra au cours de la série d’articles, la cellule Chénier, composée de quelques individus dont les frères Rose, deviendra la plus célèbre au cours de la Crise d’octobre.

Le 16 juin 1963, 18 personnes soupçonnées d’être associées au FLQ furent arrêtées.  Le lendemain, dans La Presse, le journaliste Jean Sisto se concentra principalement sur François Giroux, qui sera le 19ème à comparaître, écrivant que le présumé felquiste recouvrait sa liberté jusqu’à son enquête préliminaire prévue pour le 21 juin.  « La Couronne, représentée par Me Jacques Bellemare, n’a porté contre le jeune homme de 20 ans, originaire de Gentilly, comté de Nicolet, qu’une seule accusation passible d’un maximum de 14 ans de pénitencier : celle d’avoir conspiré, avec les autres présumés membres du FLQ, pour causer des dommages à la propriété publique, aux édifices du gouvernement du Canada plus précisément.  Le juge [Irénée] Lagarde accorda à Giroux jusqu’à 1h de l’après-midi pour trouver deux personnes pouvant fournir les deux cautionnements de $950 chacun qu’il avait fixés.  Un oncle et un ami de l’accusé s’étant présenté peu avant 1h, au greffe de la paix, Giroux a recouvré sa liberté »[2].

Walter Leja s’est éteint en 1992.

Giroux était inscrit à l’école Polytechnique et devait passer ses examens d’admission la même semaine.  Il s’était livré lui-même vendredi soir vers 18h30 en compagnie de son avocat, Me Antoine Mayrand.  On s’étonna qu’il n’y ait qu’une seule accusation contre lui alors que les 18 autres présumés terroristes se partageaient 165 accusations.  Ce nombre fut sans doute réduit puisqu’à l’ouverture de leur enquête préliminaire, le 21 juin, La Presse parlait de 154 accusations.  Parmi eux, Jean Cloutier, 24 ans, qui habitait chez ses parents sur la rue Chambord, fut relâché.  « Il s’était livré plus tôt dans la journée sachant qu’il était recherché par la police de Montréal après avoir été tenu, à l’enquête du coroner, criminellement responsable de la mort du gardien O’Neill.  Les procureurs de la Couronne n’avaient cependant, à la suite de l’enquête, retenu aucune accusation contre le jeune homme.  « Du moins pas pour l’instant », avait déclaré Me Ducros, un des représentants de la Couronne.

Une accusation de meurtre non qualifié fut portée contre quatre terroristes, soit Georges Shoeters, 33 ans, étudiant en économie politique; Gabriel Hudon, 20 ans, dessinateur industriel; Raymond Villeneuve, 19 ans; Jacques Giroux, 19 ans, un photographe; et Yves Labonté, un commis de 18 ans.  Les présumés fondateurs du FLQ – Shoeters, Hudon et Villeneuve – se trouvant maintenant derrière les barreaux, devenait-il raisonnable de croire que le FLQ sombrerait avec eux dans l’oubli?

L’enquête préliminaire, qui se déroula devant le juge Émile Trottier fut cependant ajournée rapidement lorsque trois des accusés déclarèrent que « mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Qu’on y voit une forme de solidarité ou d’entêtement, il n’en reste pas moins que cette scène marquait le début d’une histoire qui allait se répéter en 1970 devant le coroner Trahan.  « Le tribunal devait affirmer par la suite que c’était là, de toute évidence, un mouvement « concerté » de la part de ces témoins, mais que la cour ne souffrirait pas que l’on entrave de cette façon le cours de la justice »[3].

La Couronne était représentée par les avocats Gabriel Lapointe, Jacques Bellemare et Jacques Ducros.  Ceux-ci demandèrent que les trois clowns – Georges Schoeters, Raymond Villeneuve et Jacques Giroux – soient reconnus coupables d’outrage au tribunal.  De plus, comme si ce cirque n’était pas suffisant, le juge Trottier dût ordonner l’arrestation d’un individu qui cria le mot « Gestapo » dans la salle lorsqu’on lui demanda de se taire.  L’individu en question se nommait Guy Caza, un dessinateur industriel de 23 ans.  « Caza qui, par on ne sait quel stratagème, avait réussi à prendre place au milieu des avocats, dans le prétoire, se leva ensuite pour déclarer qu’il voulait être témoin de la défense »[4].

« C’est Jacques Giroux, encore une fois, qui a déclenché la conspiration … du silence.  Le jeune photographe de 19 ans, après avoir consenti à prêter serment, se tourna vers Me Lapointe avec un air de défi qui laissa vite deviner ce qui allait se passer.  Le procureur de la Couronne lui demanda pas moins : « Les lettres FLQ, cela vous dit quelque chose? ».  Immédiatement, le jeune homme répondit : « Monsieur, mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Le juge Trottier intervint alors : « La raison que vous donnez n’a aucune force légale en cour ».  « Elle en a pour moi », enchaîna vivement le photographe »[5].

Lorsqu’on appela Raymond Villeneuve, considéré « par plusieurs comme le dur du FLQ »[6], le scénario se répéta.  En fait, la Couronne ne parvint même pas à l’assermenter.  À son tour, il répéta la phrase du jour : « il m’est interdit par mes principes politiques de témoigner ».  Décidément, les membres du FLQ s’étaient entraînés à répondre dans ce genre de circonstances.  Et, malheureusement, ce cirque allait se répéter en 1970 dans un mépris total de la justice.

Malgré tout, La Presse en savait suffisamment pour présumer que la bombe ayant causé la mort du gardien O’Neill avait été fabriquée en une vingtaine de minutes par Gabriel Hudon, alors considéré comme l’expert en explosif du FLQ.  Cette information sortit du témoignage d’Yves Labonté, qui avoua avoir déposé la bombe sur la rue Sherbrooke.  Labonté raconta également comment Raymond Villeneuve l’avait recruté pour faire exploser le monument McDonald au carré Dominion.  « Chez Villeneuve il a rencontré un peu plus tard Hudon, qui y arrivait avec un petit sac de voyage contenant tous les éléments de la bombe du 20 avril.  C’étaient un cadran, des fils, sept ou huit bâtons de dynamite et un fer … à friser »[7].

         Le témoignage de Labonté permit aussi de reconstituer les faits : « la bombe prête, donc, il quitta le domicile de Villeneuve avec Hudon pour aller rencontrer, angle de la rue Saint-Denis et du boulevard Saint-Joseph, Jacques Giroux qui, prévenu, les attendait.  Puis on descendit carré Dominion à pied.  Là, toutefois, Giroux trouva qu’il y avait trop de monde.  Et probablement des policiers parmi ce monde.  Il fallait un « meilleur » endroit.  On remonta donc vers la rue Sherbrooke, où on repéra le centre de recrutement de l’armée.  Il était 9h30 ou 9h45.  Et la bombe était amorcée pour 10h.  Pendant que Giroux se tenait à l’entrée de la ruelle, au sud de la rue Sherbrooke, le jeune homme dit avoir déposé l’engin entre le mur de l’édifice et un coffret contenant des poubelles.  On s’en fut ensuite dans un restaurant du voisinage pour prendre une liqueur douce, et on revint sur place pour se rendre compte que rien n’avait sauté.  Labonté déclare qu’il a alors voulu reprendre la bombe, mais que Giroux l’a dissuadé de ce faire, en lui expliquant qu’elle pourrait lui sauter dans les mains, à n’importe quel moment ».

Bref, on a compris l’amateurisme que l’on soupçonnait déjà depuis le début, ce qui ne minimise cependant en rien la gravité du geste.  Après cela, chacun des individus seraient rentré chez eux et c’est seulement le lendemain matin que Villeneuve leur montra un journal annonçant la mort du gardien de nuit.

Il est sans doute permis de croire que ces arrestations et procédures judiciaires contre les membres fondateurs du FLQ puissent avoir changé un peu l’image de l’organisation.  Les jeunes écervelés qui prirent la relève choisirent alors un autre moyen de se faire valoir.  Le 26 septembre 1963, on explora une nouvelle méthode, celle du hold-up.  Voici comment La Presse rapporta les faits : « La police a poursuivi trois voleurs de banque et en a arrêté deux à quelques coins de rue de la scène d’un hold-up commis hier après-midi à une succursale de la Banque Royale du Canada dans l’ouest de la métropole.  Les voleurs s’étaient emparés de $6,209.  Une bombe à la dynamite, qui avait été lancée devant la banque, à l’angle des rues Sherbrooke et Décarie, probablement par les bandits, a été désamorcée par les policiers.  Appelée par un témoin oculaire de l’extérieur de la banque, la police est arrivée au moment où les voleurs s’enfuyaient ».

Gérard Pelletier attribue ce vol de banque au FLQ, mais en parcourant brièvement La Presse on se rend compte que le même jour ou dans la même semaine on rapportait plusieurs hold-up dans la région de Montréal.  Étaient-ils reliés eux aussi au FLQ ou était-ce simplement « la mode » des braquages?

Quoiqu’il en soit, les noms des deux jeunes hommes arrêtés au cours de ce vol étaient Jules Duchastel et Claude Soulières.  Que sont-ils devenus?  Nous l’ignorons, mais nous ne les reverrons plus au cours de la présente série d’articles.

Les activités du FLQ se poursuivirent le 30 janvier 1964 avec un autre cambriolage, cette fois un vol d’armes à la caserne des Fusilliers Mont-Royal à Montréal.  Le montant de ce vol fut évalué à 20 000$, ce qui comprenait 59 mitraillettes de type FN 7,62, 4 mitrailleuses Bren, 34 mitraillettes Sten, 4 mortiers de 60 mm., 3 lance-roquettes, des grenades et 5 pistolets Browning.  Au total, les voleurs sont aussi repartis avec une réserve de 13 000 cartouches

Tout comme la première vague de violence commise sous l’effet des bombes, celle-ci allait connaître son apogée lorsque, le 29 août 1964, vers 18h00, deux individus entrèrent au magasin d’armes à feu International Firearms sur la rue Bleury, à Montréal.  Au commis, qui avait pour nom Sotriades Pamayotis, les prétendus acheteurs demandèrent à examiner une carabine FN-M31.  Pamayotis retira le chargeur avant de leur présenter l’arme.  Toutefois, l’un des individus sortit de sa poche un chargeur qu’il inséra sous le mécanisme avant de la pointer et d’hurler : « C’EST UN HOLD-UP! ».  Immédiatement, deux autres bandits pénétraient dans le commerce pour s’emparer d’armes et de munitions, qu’ils engouffrèrent ensuite dans une Pontiac 1964.

Le gérant du magasin, Leslie McWilliams, 58 ans[8], tenta d’intervenir mais il fut aussitôt abattu d’une rafale.  L’alarme ayant été secrètement activée, les premiers policiers arrivés sur les lieux, Georges Brazeau et Régis Fortin, commirent l’erreur de se diriger au Nations House Café, situé tout près.  À leur sortie, Léora Gagné, qui travaillait au magasin d’armes et qui avait pu sortir sans attirer l’attention des criminels, leur indiqua où il avait vu entrer les bandits.  Dès l’apparition des policiers, une fusillade éclata.  Elle allait se prolonger durant une quinzaine de minutes.  Un employé du nom d’Alfred Pinisch, 37 ans, sortit pour venir aider les policiers, mais il fut presque immédiatement tué sous les balles.  Une semaine plus tard, Allô Police précisera que Pinisch « a été tué par un policier qui, pendant la fusillade, croyait avoir affaire à l’un des bandits.  M. Pinisch, qui ne comprenait pas le français, n’aurait pas obéi à l’ordre d’arrêter que lui intimait l’agent »[9].  Lorsque l’un d’eux, identifié plus tard sous le nom de François Schirm, fut atteint d’une balle à la cuisse gauche, il laissa immédiatement tomber sa carabine au sol en criant « vive les séparatistes! ».  Parmi les policiers qui lui tombèrent dessus pour lui passer les menottes, l’un d’eux lui répliqua : « on va-t’en faire des séparatistes! ».

Peu après, les policiers découvrirent qu’au 1011 Bleury gisaient deux cadavres.  En tout, quatre suspects furent arrêtés sur place, alors qu’on en cherchait un cinquième qui aurait pris la fuite dans un taxi.  Transporté à l’hôpital St-Luc, Schirm souriait lorsque le photographe d’Allô Police s’approcha pour immortaliser ce moment, et le blessé lui lança « tu m’en enverras une copie ».  En inspectant les lieux, les enquêteurs découvrirent dans la voiture des bandits la présence de 25 carabines de type FN et beaucoup de munitions.  Allô Police ne manqua pas de rappeler que c’est une arme du même genre que Georges Marcotte, que l’on surnommait aussi le Père Noël, avait utilisé lors de son désormais célèbre hold-up qui avait coûté la vie à deux policiers en décembre 1962.

François Schirm, un homme de 32 ans d’origine hongroise, dira sur son lit d’hôpital avoir agis au nom de l’Armée révolutionnaire du Québec (ARQ).  Selon Allô Police, Schirm aurait combattu au côté de Fidel Castro lors de la révolution cubaine en plus d’avoir fait la guerre d’Algérie et de l’Indochine.  Il aurait déjà été arrêté en lien avec certaines activités du FLQ avant d’être relâché, faute de preuve.  « Selon la police, ce jeune homme, prénommé François, serait le chef des terroristes de l’ARQ.  Ses adeptes porteraient l’uniforme, à l’occasion, et ils seraient, en grande majorité de nationalité canadienne-française »[10].

Peu de temps après la fusillade, Edmond Guenette, 20 ans, qui avait pris la fuite à bord d’un taxi après avoir menacé le chauffeur et forcé une cliente à descendre, fut arrêté près de Shawinigan.  Les autres suspects furent identifiés comme étant Gilles Brunet, 29 ans; Marcel Tardif, 22 ans; et Syriaque Délisle, 29 ans.  Le coroner Trahan présida l’enquête sur la mort de McWilliams.  Au cours de celle-ci, Schirm tenta de s’imposer.  « Il faut dire que les hommes de Schirm avaient plutôt l’air de brebis », écrira Allô Police tout en rappelant que, par exemple, Gilles Brunet était le père de cinq enfants et qu’il a constamment pleuré lors des procédures.  Me Jacques Ducros agissait à titre de procureur de la Couronne lors de cette enquête de coroner, tandis que les accusés étaient représentés par Me Paul Aubut.

Le procès conjoint de Schirm et Guenette se déroula du 17 au 21 mai 1965 à Montréal devant le juge André Sabourin.  Selon Allô Police, Schirm se montra arrogant et « faussement héroïque » durant toute la durée du procès.  Étant donné les soi-disant motivations politiques et terroristes des accusés, les autorités surveillèrent étroitement l’entrée du palais de justice en plus de fouiller toute personne entrant dans le prétoire.

« Jouant jusqu’au bout et merveilleusement son rôle de héros national, Schirm a posé un geste qu’il a voulu légendaire après avoir entendu le prononcé de sa sentence : debout, le bras droit élevé vers l’avant, imitant de ses deux doigts le geste légendaire du vieux Churchill, le V de la victoire, il a lancé d’une voix qui avait perdu de son assurance et de son arrogance : Vive le Québec libre ».  Cinq ou six jeunes gens, dans l’assistance, ont imité le geste de Schirm et ont lancé le slogan des terroristes »[11].  Voilà qui étonne puisque deux ans avant le célèbre discours de Charles de Gaule, c’est un vulgaire terroriste et braqueur de banque qui lançait le slogan « vive le Québec libre ».  Contrairement à ce que plusieurs Québécois croient encore aujourd’hui, de Gaule n’avait donc rien inventé.  Il répétait seulement un slogan felquiste inventé par de vulgaires criminels.

Allô Police accusa Schirm de s’être servi de la cause indépendantiste pour s’adonner à des actes de violence.  Plus intéressant encore, Schirm se défendit sans avocat lors du procès, au cours duquel il dénonça Gilles Brunet comme un traître pour avoir tout raconté à la police.  Il fut également question qu’en 1964 Schirm avait installé son campement près du Lac Allard de St-Boniface, au nord de Trois-Rivières.  Le procès permit également de comprendre que c’est Schirm et Guenette qui étaient entré dans le commerce, que Schirm avait demandé à voir une arme de type M-1 et que c’est seulement après avoir dit au commis que le prix était trop élevé que les deux voleurs s’étaient reculé de quelques pas, permettant ainsi à Guenette de sortir une carabine qu’il cachait sous son manteau.  Schirm sortit alors un chargeur de sa poche pour armer la M-1 que venait de lui remettre le commis.

Schirm et Guennette furent reconnus coupables et condamnés à mort.  Le juge fixa leur exécution au 22 octobre 1965.  Les deux lascars auront cependant droit à un nouveau procès au terme duquel ils se mériteront plutôt une sentence d’emprisonnement.  Schirm continuera de prétendre qu’il était prêt à donner sa vie pour la libération du Québec.  En 1974, il refusa une proposition visant à le déporter en Europe.  Il sera finalement libéré quatre ans plus tard sous certaines conditions.  Il s’est éteint le 3 août 2014.

Pour sa part, Brunet fut condamné à l’emprisonnement à vie.  En 2016, j’ai demandé à consulter le dossier judiciaire du procès de Schirm et Guenette conservé à Bibliothèque et Archives du Canada (BAC).  On m’en a refusé l’accès sans me fournir d’explication.

Selon William Tetley, c’est au cours de l’année 1965 que « Charles Gagnon et Pierre Vallières deviennent secrètement membres du FLQ.  Le nombre de bombes, leur puissance et l’agitation ouvrière s’accroissent notablement »[12].  Au chapitre suivant, nous verrons que les noms de ces deux individus ne tarderont pas à prendre de l’ampleur, d’autant plus qu’ils seront impliqués dans la mort de deux autres victimes.


[1] La Presse parlait plutôt de douze bombes dans autant de boîtes aux lettres.

[2] Jean Sisto, « Giroux recouvre sa liberté jusqu’au 21 », La Presse, 17 juin 1963.

[3] Léopold Lizotte et Maurice Morin, « « Mes principes politiques m’interdisent de témoigner », déclarent trois accusés du FLQ », La Presse, 22 juin 1963.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] On parle aussi de 56 ans.

[9] Allô Police, 13 septembre 1964.

[10] Allô Police, 6 septembre 1964.

[11] Allô Police, 30 mai 1965.

[12] William Tetley, Octobre 1970 dans les coulisses de la Crise, p.