Octobre 70: L’autopsie (21)


Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte

Vendredi, 6 novembre 1970

À propos de l’enquête du coroner Jacques Trahan sur les circonstances entourant la mort du ministre Pierre Laporte, Pierre Vallières a écrit dans son livre de 1977 que « cette enquête, que le coroner Trahan veut « expéditive », posera plus de questions qu’elle n’apportera de réponses convaincantes sur les causes et les circonstances de l’enlèvement, de la séquestration et de la mort de Pierre Laporte ».

Nous le verrons plus en détails au cours des prochaines semaines, mais ce commentaire est tout-à-fait gratuit.  Il faut d’abord comprendre qu’une enquête de coroner n’est pas un procès pour meurtre.  Son but est de connaître les circonstances entourant un décès survenu dans des conditions suspectes, suffisamment pour être en mesure de livrer ensuite un verdict à propos de la cause du décès.  Selon l’article 11 de l’ancienne Loi sur les coroners (C-68, en vigueur avant 1986), « le coroner est tenu de rechercher les circonstances qui ont entouré la mort d’une personne dont le décès ne lui paraît pas avoir résulté de causes naturelles ou purement accidentelles mais peut être survenu par suite de violence, de négligence ou de conduite de la part d’un tiers.  Il est également tenu de procéder à telles recherches chaque fois que le procureur général lui en fait la demande ».

Quoique ces enquêtes aient eues l’apparence de petits procès avant la nouvelle Loi des coroners du 3 mars 1986, la démarche n’était pas aussi exhaustive qu’un véritable procès pour meurtre.

Le rôle de l’enquête de coroner n’était surtout pas de dévoiler tous les détails du dossier qui pouvaient plutôt servir lors du procès.  Soulignons également que les enquêtes de coroner devaient être mises sur pied le plus rapidement possible après le décès.  Et comme on s’en doute, toute enquête policière peut apporter de nouveaux éléments au cours des jours, des semaines ou des mois qui suivent un meurtre.  Il est donc utopique, comme le laissait entendre Vallières, qu’une enquête de coroner ait comme devoir de révéler tous les détails d’une affaire criminelle.

L’enquête du coroner Trahan, que nous étudierons de près à compter d’aujourd’hui, est conservée dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal.  Elle compte environ 1 500 pages, l’équivalent de certains procès pour meurtre.  Les enquêtes de coroner qui comptent autant de pages ne font pas légion et, par conséquent, je serais tenté de dire que le fait de voir Vallières prétendre qu’elle ait été « expéditive » représente un autre commentaire sans fondement.

Au matin du 6 novembre, le coroner Jacques Trahan commença par déposer sa nomination en vertu de l’article 4 de la Loi des coroners, c’est-à-dire qu’il avait été nommé spécialement pour les circonstances.  Ce genre de situation n’était pas une chose fréquente mais ce n’était pas rare non plus.  Par exemple, dans une affaire aussi grave que les meurtres de Denise Therrien et Laurette Beaudoin commis à Shawinigan au début des années 1960, un juge avait été nommé spécialement en 1965 pour diriger l’enquête de coroner.

  • Ce matin, commença Trahan, nous sommes appelés à tenir une enquête sur les circonstances ayant amené la mort de monsieur Pierre Laporte survenue dans le district de Montréal le ou vers le 17 octobre 1970 et ce, afin de déterminer la nature de cette mort. Au début de cette enquête, permettez-moi de vous rappeler ce que dit le proverbe à l’effet qu’il faut se tourner la langue sept fois avant de parler.  Le plus grand intérêt de la vérité, messieurs les journalistes, je vous demanderais de faire la même chose avant d’écrire, ne rapportez s’il vous plaît que ce que les témoins auront dit car ce n’est pas votre rôle d’interpréter ces témoignages et ce, plus spécialement à plus forte raison tant et aussi longtemps que toute la preuve n’aura pas été présentée.  Je ne crois pas qu’il soit sage et dans l’intérêt de la justice que des photos soient prises durant cette enquête.  La justice doit travailler dans la sérénité et l’objectivité et non pas dans le sensationnisme.  N’oublions pas que nous sommes ici pour rechercher la preuve basée sur la vérité et non pas pour en inventer : attendons tous la fin de l’enquête et alors nous serons en mesure de nous prononcer.

Pour entendre cette enquête publiquement, on avait pris soin de tenir les audiences dans une salle des assises afin de mieux accommoder le public et les journalistes.  Me Jacques Ducros représentait la Couronne, tandis que Me Conrad Pronovost avait été choisi par le Ministère public afin de représenter le Syndic du Barreau.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, je vous demanderais si vous désiriez que nous commencions avant l’arrivée de monsieur Pronovost ou si nous devons attendre son arrivée … nous aimerions attendre son arrivée …
  • Je ne crois pas que ce soit nécessaire d’attendre l’arrivée de monsieur Pronovost. J’ai toujours été un ardent partisan de la justice expéditive.  Malheureusement, de nos jours, on critique souvent la justice mais on oublie d’examiner les raisons, les pourquoi que la justice ne se rend pas à la vitesse qu’on voudrait qu’elle se rende.  Il y a bien du monde qui a des mea culpa à se faire et le public en est le premier parce qu’à de nombreuses reprises nous voulons commencer, nous n’avons pas les témoins, nous n’avons pas le plaignant.  Alors ce matin, comme nous avons tout ce qu’il nous faut et qu’il n’y a que le Syndic du Barreau qui n’arrivera que plus tard à ce moment-là, lorsqu’il arrivera nous pourrons suspendre quelques secondes pour lui permettre d’être mis au courant de ce qui a été fait.

Pour jeter du discrédit sur cette enquête en prétendant qu’elle avait été « expéditive », Vallières s’est probablement inspiré de cette déclaration, la seule où Trahan utilise lui-même le mot.  Toutefois, il en a extirpé uniquement ce qui répondait à son intention, c’est-à-dire le mot « expéditive », sans tenir compte du reste de l’explication.  Voilà un excellent exemple d’un seul mot pris hors de son contexte et dont la signification prend un sens nettement différent.  Quoi qu’il en soit, nous verrons tout au long de la suite de cette enquête que Trahan a plutôt fait preuve d’une grande patience.

Le sillon autour du cou de Laporte est facilement visible. La mort ne pouvait pas être accidentelle selon le Dr Valcourt.

Et pour reprendre les paroles du coroner, laissons-nous le temps d’examiner les témoignages avant de porter un jugement.

Le premier témoin appelé fut Me Pierre Lapointe, un avocat qui résidait au 155 Marcotte, à Ville Saint-Laurent.  Il connaissait Pierre Laporte depuis plusieurs années et c’est lui qui avait été appelé à identifier son cadavre entre 1h30 et 2h00 dans la nuit du 18 octobre à la morgue de la rue Parthenais.

Une fois cette formalité établie, on appela le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  C’est lui qui avait pratiqué l’autopsie sur le corps de Laporte.  Pour des raisons de transparence – puisque Pierre Vallières a reproduit dans son livre de 1977 les témoignages des deux médecins pathologistes pour appuyer sa théorie du complot – je reproduirai ici l’intégral du témoignage de Valcourt (selon les transcriptions sténographiques du dossier judiciaire et non selon le livre de Vallières, je tiens à le préciser).  L’exercice pourra s’avérer un peu laborieux pour certains lecteurs, mais on ne pourra pas me reprocher d’avoir manqué de transparence.

  • Pourriez-vous faire part à monsieur le coroner des constatations que vous avez faites lors de cette autopsie?, questionna Me Jacques Ducros.
  • C’était dans la nuit de dimanche le 18 octobre 1970 entre 3h00 et 7h00 du matin que le Dr Hould, mon collègue et moi-même avons fait les constatations médico-légales sur le cadavre qui a été identifié formellement comme étant Pierre Laporte. Est-ce que je donne toutes mes constatations?
  • Oui, tout.
  • Je dois dire qu’il y avait des personnes présentes à l’autopsie, qu’il y avait des personnes présentes de la Sûreté du Québec, il s’agissait du caporal Marchand, de l’agent Jean-Claude Boilard, le capitaine Bellemare, l’agent Léopold Bougie ainsi que son aide. Le personnel de l’Institut médico-légal qui nous accompagnait, il s’agissait des chimistes Bernard Péclet, Jacques Dansereau, Pierre Boulanger et de l’aide technique du technicien prosecteur René Larichelière.  Il y a eu d’autres personnes qui sont venues avant notre autopsie mais que, moi personnellement, à ce moment-là je ne peux identifier.  J’ai reçu cet ordre de faire autopsie, dans la nuit, du Directeur Général de la Sûreté monsieur Dessent.  Il m’a appelé vers 2h00 chez moi le 18 octobre.  Les empreintes digitales, ainsi que les photographies du cadavre, ont été prises en notre présence par l’agent Léopold Bougie que j’ai déjà mentionné du Service d’identité judiciaire de la Sûreté du Québec.
  • Est-ce qu’elles sont ici les photographies?

On interrompit brièvement le témoignage du Dr Valcourt pour permettre au policier Bougie de venir déposer en preuves les photos qu’il avait prises du corps du ministre à la morgue.  C’est alors que le coroner sentit le besoin d’exprimer un souhait :

  • Avant de produire les photographies, je ne voudrais pas que les photographies soient publiées nulle part. Les gens qui voudront en prendre connaissance, je pense bien, pourront en prendre connaissance mais de là à les publier, je ne crois pas que ça aiderait la cause, ça créerait plutôt du trouble pour la famille de monsieur Laporte.  Seulement ceux qui voudront les voir …

Les 18 photos prises par Bougie au début de l’autopsie, vers 3h00 du matin, furent déposées en preuve en présence de Bougie lui-même et sous les cotes A-1, A-2 et ainsi de suite.  C’est seulement après cette formalité établie que reprit le témoignage du Dr Valcourt.

  • Voici les photographies, docteur, fit Me Ducros en les présentant au témoin. Pourriez-vous donner à la Cour le résultat complet, docteur, de votre rapport médico-légal sur l’autopsie de monsieur Pierre Laporte que vous avez faite le 18 octobre, l’examen interne, l’examen externe, tout le rapport?
  • Très bien. Nos constatations étaient de deux ordres, comme vient de le mentionner Me Ducros.  L’examen externe et par la suite l’examen interne.  L’examen externe est assez long à détailler mais je vais le détailler.  Du même coup je réfère à mon rapport qui est rédigé dans cette matière.  Il s’agissait du cadavre bien conservé d’un homme de race blanche, dans la cinquantaine d’apparence, bien constitué, mesurant 5 pieds et 8 pouces et demi et pesant 178 livres.  Les vêtements qu’il portait à ce moment-là : un chandail laineux de couleur charcoal, manches longues.  À noter qu’au moment de notre examen le chandail était relevé vers le haut de la poitrine.  Il portait également un pantalon vert olive à rayures jaunes, une ceinture de cuir brun à boucle dorée, laquelle boucle était bouclée au quatrième trou distal.  Il portait un caleçon en tissu papier qui était partiellement déchiré à la cuisse droite, avait des souliers bruns en cuir vernis genre alligator avec boucle sur les côtés, également des bas verts.  Ses vêtements présentaient quelques particularités que nous avons notées au moment de l’autopsie : au chandail, présence d’un peu de sang desséché au haut de la poitrine droite à la partie interne du chandail, également en dedans du poignet gauche, c’est-à-dire de la manche gauche près du poignet.  Il y avait de petits orifices à l’avant du chandail mais qui ne correspondaient pas à la plaie du haut de la poitrine que nous allons mentionner plus tard.  Pour le pantalon, toujours dans les particularités notées, les poches étaient éversées et vides au moment de notre examen, la fermeture éclair était descendue du tiers, il y avait présence de taches de sang desséché un peu partout sur le pantalon aussi bien à l’avant qu’à l’arrière.  Les bas, quelques souillures de sang à l’intérieur du pied droit et en-dessous des pieds, les souliers, présence d’un peu de substance terreuse sur les semelles sans évidence à l’œil nu de sang.  Le caleçon en tissu papier que j’ai mentionné portait une très petite souillure brun rouge, qui s’explique très facilement par l’accolement sur les tissus des organes génitaux qu’on appelle un placard de dessiccation, rien de spécial et en passant tout de suite les organes génitaux n’ont démontré aucune évidence traumatique, aucune blessure de quelque façon que ce soit.  Il y a des photographies qui peuvent être aussi éloquentes que ce que je dis.
  • Est-ce que ça voulait dire que les organes génitaux étaient là complètement?, demanda le coroner.
  • Les organes génitaux étaient intacts, ils le sont sur la photographie et ils ne démontraient aucune évidence traumatique. Tous ces vêtements ont été conservés et remis à monsieur Pierre Boulanger qui devait poursuivre les expertises.  Comme objets personnels que nous avons notés sur le cadavre de monsieur Laporte, il n’y avait qu’une chaînette scapulaire dans le cou, on y reviendra un peu plus tard.  Ça c’est pour les caractéristiques des vêtements.  Maintenant, les caractéristiques externes de monsieur Laporte.  Au cuir chevelu, sur le dessus de la tête, il y avait une zone rectangulaire de deux à trois pouces de diamètre où il n’y avait pratiquement plus de cheveux et à cet endroit il y avait quelque 148 points violacés simitriquement [symétriquement] disposés.  Ces points-là témoignaient tout simplement d’un traitement capillaire non récent.  Autre particularité à la bouche, dentier partiel bilatéral inférieur, des dents naturelles supérieures, aucune évidence de blessure à la bouche.  La barbe : présence d’une barbe de cinq à six millimètres de longueur, je dois dire immédiatement qu’il y a 25 mm au pouce, environ 1/5 de pouce, donc cette barbe pouvait correspondre à une barbe d’une croissance d’une semaine.  Les ongles étaient longs, non brisés mais il y avait des souillures en-dessous des ongles, ces souillures nous les avons râclées et remises à monsieur Pierre Boulanger pour autre expertise.  Ç’avait une couleur noir-brun-rouge en-dessous des ongles.  À l’aisselle du côté droit, il y avait de petits fragments de peinture bleue sur la peau et dans les poils de la région de l’aisselle, également de ces petites particules de même nature c’est-à-dire de la peinture comme de la peinture d’automobile – sans être expert – dans la figure du côté droit et dans les cheveux.  Encore là, ces prélèvements ont été faits et remis à la personne mentionnée.  Maintenant, l’état de conservation de monsieur Laporte, les lividités étaient bleu violacé, étaient situées à l’arrière au dos du cadavre, surtout au tronc côté gauche.  La rigidité cadavérique était installée aux quatre membres ainsi qu’au cou vers 3h00 lors du début de notre examen.  Elle s’est cependant accentuée durant les heures de l’autopsie et vers la fin de l’autopsie le cadavre était plus rigide qu’au début, un petit commentaire en passant : habituellement, les rigidités cadavériques progressent, c’est-à-dire s’accentuent dans les douze premières heures.  C’est une moyenne qui n’est pas absolue mais habituellement dans les douze premières heures la rigidité cadavérique va en s’accentuant, après quoi l’accentuation n’est plus apparente.  L’état de nutrition externe, assez bien musclée, sans évidence de déshydratation, le tissu adipeux était régulièrement réparti et n’excédait pas un pouce à la paroi abdominale.  Maintenant, les marques traumatiques externes, procédant à la tête en descendant.  La tête et le cou démontraient une cyanose ou une congestion très intense avec un fin piqueté hémorragique dans la peau d’une façon diffuse et cela je la considère comme une marque traumatique et je vais l’expliquer tantôt.  À la bouche, il y avait des sérosités sanglantes ou sanguinolentes qui formaient des coulisses de chaque côté de la bouche.  Il y en avait également aux narines, il y en avait également aux deux oreilles.  Ceci peut facilement s’expliquer par ce que je vais vous dire par la suite en considérant la strangulation.  Aux yeux, il y avait infiltration de sang des conjonctives aussi bien du globe oculaire que de la paupière ou des paupières, surtout à la région externe des deux yeux.  C’est encore là une constatation que l’on retrouve à peu près habituellement lors des processus d’asphyxie par strangulation.  En somme, tout ce que je viens de dire au point de vue… à date, là, au point de vue de marques traumatiques à la tête, ces constatations sont tout à fait compatibles avec le diagnostic que nous poserons par la suite et non pas en rapport avec d’autres traumatismes.  Le seul traumatisme de la strangulation est suffisant pour expliquer toutes les marques que je viens de décrire sauf une petite ecchymose récente de 10 X 15 millimètres à la paupière supérieure externe droite.  Là, il a pu y avoir une petite contusion à ce niveau-là.  Nous arrivons au cou, le sillon de strangulation, c’est-à-dire la marque laissée dans les chairs ou sur la peau par le lien, alors ce sillon parcheminé, c’est-à-dire desséché, encerclait pratiquement tout le cou d’une façon transversale par rapport à l’axe du corps en passant à l’avant sous le cartilage thyroïde, c’est-à-dire en-dessous de la pomme d’Adam.  Sa largeur du sillon, sa largeur moyenne était de quelque 4 mm et sa profondeur variait de 2 à 3 mm, des marques ou indentations bien évidentes dans ce sillon des deux côtés, particulièrement à droite, correspondaient aux maillons de la chaîne, chaînette qu’il avait dans le cou, laquelle chaînette je l’ai ici, chaînette dorée avec une médaille religieuse que l’on peut qualifier, je crois bien, de chaîne scapulaire.

La chaînette fut aussitôt produite en preuve sous la cote no. 2.  Toutefois, étant donné que les expertises médico-légales n’étaient pas encore terminées sur cette chaînette, qui faisait apparemment office d’arme du crime, on la remit au Dr Valcourt.  Comme plusieurs autres éléments du dossier, cette chaînette serait l’objet de plusieurs interprétations au fil des ans, et on peut imaginer assez facilement que les commères n’ont jamais lu le témoignage du Dr Valcourt.  Comme nous allons le voir, afin de dissiper les doutes concernant l’arme du crime, le médecin serait amené à bien expliquer la solidité de la chaînette.

  • Voulez-vous nous dire la grosseur de la chaînette?, questionna le coroner.
  • C’est une fine chaînette dont la largeur est de l’ordre de 2 à 3 peut-être 4 … Je n’ai pas de mesure précise au point de vue millimètre, une fine chaînette dorée qui est résistante. Je l’ai essayée moi-même, il y en a d’autres qui l’ont essayée devant moi, plus forts que moi et je dois dire immédiatement qu’une pression de 15 à 30 livres au cou est suffisante pour amener un processus d’asphyxie par strangulation.  À noter également que la pression exercée à ce moment-là est répartie également dans les chairs et ne porte pas sur un seul maillon.  À tout événement, moi je suis personnellement convaincu que c’est cette chaînette qui a servi de lien pour étrangler monsieur Laporte.  Toujours en rapport avec le sillon, à l’arrière du cou, le sillon se croisait, c’est-à-dire que les deux branches du sillon, une branche venant de la droite et l’autre branche venant de la gauche se croisaient mais d’une façon superposée et la distance entre les croisements était de l’ordre de 3 cm et même là, ces branches, une indiquait la branche, excusez, la branche de gauche avait une obliquité à l’endroit du croisement vers la nuque, c’est-à-dire en remontant tandis que la branche de droite qui était inférieure avait une obliquité vers la racine du cou.  Et ça, c’était séparé de 3 cm également la branche de gauche à l’arrière du cou il y avait un indice de glissement du lien.  Sur la peau, il était évident de voir un dédoublement du sillon avec des indentations faites par les maillons de la chaîne et ceci est très bien démontré sur les photographies que nous avons produites.  La pâleur de la peau en-dessous du sillon, c’est-à-dire vers la poitrine, contrastait d’une façon évidente avec la cyanose du cou à la partie supérieure ainsi que celle de la face.  C’est encore une constatation d’ordre technique qui correspond très bien avec le processus d’asphyxie par strangulation.

En bon scientifique, le Dr Valcourt ne pouvait arriver à des conclusions trop détaillées, excepté pour expliquer la cause du décès.  Toutefois, la présence de ces deux sillons qui s’entrecroisaient peut-elle suffire à conclure que, par exemple, le tueur ait procédé à une première strangulation avant d’en faire une deuxième pour s’assurer que la victime ne respirait plus?

De plus, la présence de deux sillons de strangulation semble éloigner la possibilité d’un accident.

  • Maintenant, au tronc, à la poitrine droite supérieure, c’est-à-dire à peu près vis-à-vis la clavicule qui se joint avec le sternum, là il y avait une plaie, une coupure qui était superficielle dans ce sens qu’elle entrait tangentiellement, c’est-à-dire en-dessous des chairs vers l’épaule et ne pénétrait pas du tout à l’intérieur de la poitrine. Les bords de cette plaie étaient plus ou moins réguliers quoique la plaie, la lèvre supérieure, était régulière mais formant une languette.  La plaie elle-même mesurait environ un pouce.  Ce qu’il y avait de caractéristique dans cette plaie ce sont les commissures, c’est-à-dire les bords, chaque bout de la plaie, ça ne se terminait pas en V comme habituellement un instrument coupant de l’ordre d’un couteau peu faire, ça se terminait en rectangle et ceci aux deux commissures de cette plaie de la poitrine.  D’ailleurs, cette même remarque va revenir pour d’autres plaies plus tard.  L’examen macroscopique de cette plaie démontrait qu’il y avait un peu d’infiltration de sang dans les chairs avoisinant cette plaie, très superficielle comme je dis en ce sens que l’instrument n’avait pénétré qu’en dessous de la peau au-dessus des muscles de la poitrine et ne pénétrait que 4 cm de profondeur.  L’instrument ou objet qui a servi à cette blessure avait une orientation de bas en haut plutôt tangentielle.  L’examen microscopique des tissus de cette plaie a démontré une infiltration d’élément inflammatoire tel que les globules blancs, l’œdème, etc.  Ceci démontrant que cette plaie, aussi bien que les autres, a été faite avant le décès et à mon avis au moins deux heures avant le décès, peut-être plus parce que si cette plaie avait été faite au moment du décès ou encore après le décès il n’y aurait aucune infiltration de sang ou très peu, il n’y aurait pas de réaction inflammatoire.

Comme on l’a vu dans un chapitre précédent, il existe toujours un certain mystère quant à savoir comment Laporte s’était infligé toutes ces blessures.  S’était-il blessé lui-même en essayant de s’échapper par une fenêtre ou avait-il été sauvagement battu ou même torturé?  D’après la forme des plaies, le Dr Valcourt semblait exclure la possibilité qu’on ait utilisé un couteau ou une lame normalement constituée.  Dans ce cas, le verre brisé serait-il le seul à expliquer ces plaies?

Gardons aussi à l’esprit qu’il a mentionné un délai entre ces blessures et le décès.  Si l’évaluation de ces délais peut varier grandement en dépit de ce qu’on peut croire que la médecine légale est capable de faire, il faut peut-être retenir le fait que si Laporte a réellement tenté de s’évader, ce ne sont pas ces blessures qui ont causées sa mort.

  • Au milieu de la poitrine et au haut de l’abdomen, c’est-à-dire médian, il y avait du sang desséché sur la peau, toujours au tronc. À l’arrière de l’épaule droite, il y avait une petite érosion superficielle.  Maintenant, pour les membres : au poignet gauche, je dois dire immédiatement que les membres supérieurs tel le poignet gauche et la main droite étaient enveloppés dans plusieurs enroulements de différents linges ou lambeaux.  Il y avait au-delà de vingt tours de différents matériels d’enroulés autour du poignet gauche et à peu près la même chose, un peu moins autour de la main droite.  Ces linges étaient constitués de différents lambeaux tel, vraisemblablement, des morceaux de draps ou des lambeaux de serviettes et d’autres natures, qui servaient comme genre de pansements.  Il y avait deux plaies aux membres, il y avait une entaille à l’avant du poignet gauche et il y avait une autre entaille dans la main droite dans la racine du pouce.  La plus sérieuse, tout en étant relativement superficielle, était celle du poignet gauche.  L’instrument ou l’objet coupant que moi je crois être du genre de la vitre ou de fragment de verre brisé ou objet semblable toujours à cause des commissures rectangulaires existaient également au poignet, donc je dis que l’instrument ou l’objet coupant est entré dans le poignet gauche avec un angle d’environ 45 degrés de bas en haut, toujours en considérant la main en position anatomique normale formant une plaie oblique interne et vers le haut, coupant la peau superficielle, les veines superficielles, deux tendons fléchisseurs de la main, petit et grand palmaires.  Le fléchisseur ou le tendon fléchisseur du majeur gauche était entaillé quelque peu seulement, d’autres tendons plus en profondeur et également entaillé quelque peu la veine et l’artère cubitales, c’est-à-dire celle qui est vis-à-vis le petit doigt de la main gauche.  Il n’y avait aucun doute dans notre esprit que cette plaie, encore là, avait été faite avant le décès.  Il y avait infiltration assez considérable des tissus, tels les muscles que nous avons disséqués un peu plus haut.  Il n’y a pas de doute également que cette plaie a dû saigner.  La quantité de sang, il m’est impossible de l’apprécier et immédiatement je dois dire que le cadavre de monsieur Laporte n’était pas un cadavre exsangue au sens qu’il avait perdu tout son sang.  Le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment que j’ai fait l’autopsie.  Il en restait encore une bonne quantité parce que les organes et viscères étaient assez congestifs, ce n’est pas le fait lorsqu’une personne est au bout de son sang.  Pour la main droite, l’entaille ou la coupure à la racine du pouce à la face palmaire vis-à-vis la jointure principale était encore tangentielle, c’est-à-dire à peu près dans l’axe de la main et passait à peu près qu’en dessous de la peau, intéressant [affectant] naturellement les muscles du pouce.  Là encore les mêmes caractères des commissures de la plaie, mais à ce niveau il n’y avait rien de bien sérieux comme plaie sauf le muscle qui était entaillé et la peau et la plaie était relativement superficielle, ne pénétrant tangentiellement que quelque un pouce environ.  Tout de même, cette plaie a dû saigner quand même et les pansements, lambeaux qui entouraient ces blessures étaient assez considérablement imbibés de sang lorsqu’on l’a eu.  Également à la main droite deux autres petites marques ou petites coupures très superficielles celles-là, l’une à la face palmaire du petit doigt en linéaire très superficielle et également sur la partie du pouce près de l’ongle, également une petite coupure selon l’axe du doigt et encore là très superficielle.  Également, comme autre marque de violence, la seule qu’il me reste c’est celle de la jambe antérieure droite en-dessous du genou.  Là, il y avait une érosion, c’est-à-dire que la peau était partie sur l’avant de la jambe sur une longueur de 8,5 cm et là cette érosion indiquait qu’il y avait eu frottement sur la jambe de bas en haut mais je ne peux pas dire si ce frottement avait eu lieu avant ou après la mort parce qu’il n’y avait pas de caractères suffisants pour que nous puissions nous prononcer.  À tout événement c’est quelque chose de très superficiel et mineur médicalement parlant.  En dessous des pieds il y avait quelques souillures de sang desséché, en passant les pieds n’étaient pas trop propres et il y en avait également du sang à la face interne du pied près de la plante du pied, il y en avait également sur le dessus des orteils gauche et à la plante gauche du pied.  Sauf les marques ou blessures que je viens de décrire, il n’y avait aucune autre marque externe de violence, je tiens à le souligner et nous avons des photographies pour le prouver.  Maintenant, à l’examen interne, commençant toujours dans le même ordre, tête en descendant.  En dessous du cuir chevelu, il y avait qu’un piqueté ou une petite infiltration sanguine en pointillé si l’on veut diffuse que l’on retrouve encore là lors des strangulations aigues, aucun hématome ou collection de sang pour traduire une contusion ou une violence à la tête.  Le crâne n’a démontré aucune fracture, le cerveau sauf la congestion n’a démontré rien de spécial, ni contusion, ni hémorragie.  Le cou, il y avait infiltration de sang en dessous du sillon vis-à-vis les gros vaisseaux du cou c’est-à-dire les carotides et les jugulaires des deux côtés plus particulièrement dans les enveloppes de ces artères et veines en dessous du sillon et au-dessus du sillon dans le sens vers la tête.  Sur une artère carotide du cou, à l’intérieur même de l’artère il y avait une petite fissure vis-à-vis le sillon, ce qui traduisait qu’il y avait eu compression suffisante à ce niveau pour bloquer la circulation, je le crois.  Au niveau du cou, il n’y avait pas de fracture de l’organe du larynx non plus que fracture du petit os qui relie cet organe avec la langue que l’on retrouve par exemple lors des strangulations à la main.  Je dois dire également qu’il n’y avait pas d’autres infiltration de sang dans les chairs à l’avant du cou, la base de la langue, les papilles de la base de la langue étaient très turgescentes, gonflées et cyanosées, encore là une constatation qui va très bien avec la strangulation.  À la poitrine maintenant, rien de spécial à l’intérieur de la cavité de la poitrine en ce qui regarde un traumatisme quelconque, pas de fracture de côtes, pas d’évidence de contusion, les poumons pesaient respectivement 600 grammes à droite et 500 à gauche.  Les poumons eux autres mêmes étaient modérément congestifs avec encore de l’aération, la tranchée et les bronches étaient libres, à la surface des poumons il y avait des pétéchies ou fines hémorragies qui traduisent un phénomène d’asphyxie ou d’anoxie.  Ces petites marques étaient plus particulièrement marquées entre les lobes des poumons et c’est l’endroit où on les retrouve plus particulièrement lorsque le phénomène d’asphyxie est aigüe.  Il y avait également ce que l’on appelle le fin chapelet emphysémateux c’est-à-dire de petites bulbes d’air aux angles, aux bords angulaires des poumons, encore là une constatation tout à fait compatible avec le processus de strangulation.  Le cœur pesait 400 grammes, c’est à peu près le poids normal sauf un petit épaissement [sic] d’une valvulve à l’intérieur très léger d’ailleurs, rien de spécial.  Les coronaires étaient très belles, peu d’atérome et la même chose s’applique pour l’aorte, il n’y avait aucune évidence il va sans dire de thrombose ou d’infarctus.  À l’abdomen maintenant : à l’intérieur de la cavité abdominale rien de spécial, pas d’hémorragie, pas d’évidence traumatique, le foie pesait 1760 grammes, ce qui peut être considéré comme dans les limites de la normale et là encore le poids de ce foie indique une congestion au moins qui traduit que le foie n’était pas exsangue c’est-à-dire dépourvu de tout son sang.  Pour l’organe du foie lui-même, rien de spécial sauf que la vésicule biliaire contenait trois calculs, calculs de la vésicule, ça ce n’est qu’une constatation.  Maintenant, les autres organes, reins, rate, surrénales, pancréas, rien de spécial sauf la congestion.  La vessie était vide.  L’estomac : l’estomac ne contenait que 25 c.c. d’un liquide bilieux verdâtre, près d’une once, la muqueuse de l’estomac c’est-à-dire la membrane à l’intérieur, rien de spécial.  L’intestin, on va diviser les constatations en deux, le petit intestin et le gros.  Le petit intestin ne contenait à peu près rien sauf un liquide bilieux verdâtre sur toute sa longueur.  Le gros intestin également une quantité, une substance de liquide bilieux verdâtre et le contenu commençait à se solidifier en allant vers l’ampoule rectal, le contenu était plutôt pâteux et non solide, je n’ai rien retrouvé d’autre dans l’intestin et quand je dis, nous étions deux bien entendu.  Aux organes génitaux je le répète, aucune évidence traumatique, nous avons pris la température à l’intérieur du corps à ce moment-là ce qui se trouvait être 5h20 et la température était de quelque 24 degrés centigrades en dessous du foie ou si vous voulez 77 Fahrenheit, tout le monde sait que la température du corps humaine habituelle est de 98,3 degrés Fahrenheit ou encore de l’ordre de quelque 37 degrés centigrades, donc en Fahrenheit une perte de chaleur de 21 degrés environ vers 5h20 le 18 octobre 1970.  Il y a eu plusieurs prélèvements de faits pour différentes expertises tel des tissus, du sang et les rapports ne sont pas encore tous entrés dans ce domaine.  En résumé, selon nos constatations d’autopsie, il était évident que le décès devait être attribué à un processus d’asphyxie aigue par strangulation au lien, le lien en l’occurrence on l’a mentionné était sa chaînette scapulaire.  Les blessures du pouce droit, du poignet gauche et de la poitrine avaient été vraisemblablement causées par un ou des objets tels des fragments de vitre ou objets semblables.  Ces blessures avaient été certainement infligées avant le décès à cause de la réaction inflammatoire que nous avons notée dans les tissus.  Nous pouvons dire que ça faisait au moins deux heures avant le décès que ces blessures avaient été infligées, ça peut être plus.  Le moment du décès pouvait s’établir approximativement en se référant à la rigidité cadavérique seulement, en prenant les maximums et les minimums au maximum 15 heures avant notre autopsie et un minimum de 4 à 6 heures avant notre autopsie.  Il faut dire tout de suite que la rigidité cadavérique n’est pas un élément des plus précis pour déterminer le moment de la mort, mais si l’on tient compte de la température du corps au moment de l’autopsie et des rigidités cadavériques, après tous les calculs faits, il nous a semblée raisonnable de croire que le décès a eu lieu le 17 octobre entre 15h00 et 21h00.

Vallières reprochera bien des choses à cette enquête, dont le fait que le Dr Valcourt ait utilisé à plusieurs reprises le terme « superficiel » pour décrire des plaies qui lui semblaient profondes.  En effet, Vallières publia dans son livre de 1977 les photos du corps.  Il avait donc de quoi appuyer son propos, du moins pour quelques rares détails comme celui-ci.

Pour l’œil profane, il peut effectivement sembler étonnant d’entendre un pathologiste décrire une plaie superficielle qui, quand on la regarde, semble très douloureuse et sanglante.  Mais c’est là une preuve du manque d’expérience de Vallières dans les recherches judiciaire, puisque le terme revient souvent pour décrire de telles blessures.  En fait, on l’utilisait déjà en 1920 dans l’affaire Aurore Gagnon.  Une plaie impressionnante, voire insupportable, peut être décrite comme superficielle en opposition à ce qu’elle n’est pas une plaie pénétrante, comme par exemple une lame de couteau qui entre profondément dans le corps ou un projectile d’arme à feu.  En 1970, cela faisait partie du jargon habituel depuis au moins 50 ans.

Encore une fois, l’accusation de Vallières était gratuite.

Me Ducros posa quelques questions supplémentaires afin de démontrer publiquement les qualifications du Dr Valcourt et c’est ainsi qu’on apprit que ce dernier avait été diplômé en médecine en 1953 à l’Université de Montréal.  Quatre ans plus tard, il avait été diplômé comme chirurgien spécialiste en anatomie pathologique.  Depuis quelques années, il était directeur de la section pathologie à l’Institut médico-légal de Montréal, où il estimait faire de 500 à 600 autopsies par année.

Valcourt accepta ensuite de verser une copie de son rapport, qui avait également été signé par son collègue le Dr Jean Hould.

 

Publicités

Octobre 70: Le point de non retour (20)


Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

Octobre 70: Meurtre ou accident? (19)


Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte, tel qu’il a été retrouvé dans un coffre de voiture au soir du 17 octobre 1970.

Samedi, 17 octobre 1970

C’est au cours de la soirée du 17 octobre que le FLQ laissera savoir à la station CKAC « que Pierre Laporte a été « exécuté » à 18h18 et que son corps repose dans le coffre arrière d’une voiture, au parc de stationnement de l’aéroport de Saint-Hubert.  Les reporters se rendent sur les lieux, repèrent la voiture, appellent un photographe et la police qui, environ vingt-quatre minutes après minuit, ouvre le coffre de l’automobile et y découvre le corps inanimé de Pierre Laporte »[1].  Le communiqué daté du même jour se terminait par cette autre menace : « P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir ».

Dans son numéro du lundi 19 octobre, le premier à paraître suite à la découverte du corps, La Presse annonçait que les autorités étaient déjà à la recherche de Paul Rose, 27 ans, et de Marc Carbonneau, 37 ans.  On délivra contre eux des mandats d’amener à travers tout le Canada et les États-Unis.  Les deux individus étaient connus des policiers.  Carbonneau avait été blessé d’une décharge d’arme à feu lors de la fusillade de Murray Hill, le 7 octobre 1969, alors qu’il était en compagnie de Jacques Lanctôt, autre membre du MLT (Mouvement de Libération des Taxi).  Il aurait été identifié par Mme Cross comme étant l’un des ravisseurs de son mari.  « Quant à Paul Rose, il s’est fait connaître comme membre fondateur de la Maison du pêcheur à Percé, qui avait tenu les policiers et la population de Percé en état d’alerte presque continuellement au cours des mois de juillet et août »[2].  De plus, Rose avait été impliqué dans les émeutes survenues l’automne précédent à Saint-Léonard.

Selon un article de Michel Auger, c’est au matin du 19 octobre qu’on découvrit la maison où avait été détenu Laporte.  « Cette maison située dans une petite rue, à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte de son cadavre, samedi soir, n’était pas piégée », précisa Auger.  « C’est une équipe de détectives de l’escouade de sécurité de la Sûreté du Québec, dirigée par le sergent Albert Lisacek, qui a localisé la maison, vers 2h ce matin, au 5630 de la rue Armstrong, à Saint-Hubert ».

C’est Lisacek lui-même, qui deviendrait un policier vedette quelques années plus tard, entre autres pour avoir pourchassé le truand Richard Blass, qui aurait été le premier à entrer après avoir défoncé la porte.  Quand il a aperçu une malle suspecte dans le salon, une brigade de déminage fut appelée sur les lieux.  Il fallut une heure de travail pour comprendre que, finalement, elle ne contenait aucune bombe.

On aura compris que la mort de Pierre Laporte était confirmée et qu’on recherchait déjà des suspects.

Dans son livre de 1977, Pierre Vallières écrivait que « les médias du monde entier annonçaient « l’exécution » de Pierre Laporte ».  La Presse, qui annonça la nouvelle seulement le lundi 19 octobre, en raison de l’absence de publication le dimanche, n’utilisa pourtant pas le terme d’exécution.  Le gros titre en première page se lisait plutôt comme suit : « la maison où était détenu Laporte est trouvée, vide ».  La Presse utilisait plutôt le mot « assassiné » pour décrire le crime.  Quant à lui, Le Devoir parlerait de « meurtre ».

D’ailleurs, c’aurait été un énorme manque d’objectivité de la part des médias que de décrire la mort de Laporte comme une « exécution », un mot sur lequel Vallières insista à plusieurs reprises et dont il ne comprenait visiblement pas l’origine ni la signification.  Le terme d’exécution provient du mot latin executio, qui signifie achèvement. Et Larousse de préciser qu’on parlerait de la mise à mort d’un condamné.  Or, Laporte n’a jamais été condamné par un système de justice.

Le plus étonnant, c’est de voir Vallières écrire : « jamais d’ailleurs, comme on l’a vu précédemment, le FLQ n’avait eu l’initiative des événements.  Il était tombé tête baissée dans le piège qu’on lui avait tendu »[3].  Faudrait-il supposer que les membres du FLQ sont tombés dans un piège en commettant le crime de deux enlèvements?  Le fait d’avoir tué Pierre Laporte était-il un autre piège?  Les felquistes étaient encore de pauvres victimes?

Certes, il faut un culot étonnant pour affirmer que le FLQ n’avait eu aucune initiative dans ces « événements ».  Et de plus, doit-on faire remarquer que Vallières, en aucun temps, ne transmet une quelconque part de sympathie pour les membres de la famille Laporte?

         Dans cette même lignée de l’illogisme, il poursuit en disant : « pourtant, le FLQ n’avait aucun intérêt à ce que l’un des otages soit tué ou même meure accidentellement »[4].  Voilà une belle phrase vide de sens qui ne cadre d’ailleurs pas avec les faits.  Il suffit de penser à cette note laissée avec le corps de Laporte – P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir – qui démontre bien l’absence de regret.  Au contraire, cette phrase démontre à quel point ils souhaitaient poursuivre dans leurs idées délirantes.

Peu importe sa situation, personne n’a intérêt à tuer quelqu’un, et pourtant cela se produit continuellement.  Quant à prétendre que le FLQ n’avait aucun intérêt dans une mort accidentelle, il aurait d’abord fallu avoir l’intelligence d’éviter de se mettre les pieds dans les plats en procédant à un enlèvement.  En prenant la décision de kidnapper Laporte, ces hommes ont eux-mêmes rehaussé le niveau de risque.  Et il ne faudrait pas non plus oublier les armes qu’ils avaient préparées pour commettre leur méfait, ce qui prouvait nettement leur intention criminelle, leur préméditation.  Voilà qui me fait dire que l’ouvrage de Pierre Vallières perd ici le peu de crédibilité qui lui restait dans ce travail de comparaison et de recherche.  Il continuera cependant de nous accompagner puisque les théoriciens du complot fondent beaucoup de confiance en son livre.

Vallières remettait aussi en question le fait que les Rose et Simard aient pu eux-mêmes aller déposer le cadavre à Saint-Hubert en expliquant qu’il y avait des barrages partout, et même sur le chemin de la Savanne.  Pourtant, on vient de voir dans l’article de Michel Auger que la maison de la rue Armstrong se trouvait seulement à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte.  Les ravisseurs devaient donc plutôt bien connaître les allées et venues du quartier.  Il n’y a donc rien de surnaturel dans cette partie de l’histoire.

La perversion de Vallières allait jusqu’à laisser entendre que la mort de Laporte faisait partie du méchant complot fédéral, qui prenait de l’ampleur depuis des années : « Pour le FLQ, tuer Laporte équivalait à un suicide politique, sans compter qu’un tel geste mettait en grave danger de répression massive l’ensemble des forces progressistes au Québec.  D’ailleurs, l’imposition, la veille, des Mesures de guerre ne pouvait laisser subsister aucun doute à ce sujet.  Ni le FLQ ni la population n’avaient donc intérêt à ce que Pierre Laporte soit exécuté; par contre, le pouvoir central pouvait profiter d’une mort survenant en un aussi bon moment psychologique »[5].

Facile à dire avec quelques années de recul (il écrivait ceci en 1977), mais au moment des événements il paraît beaucoup plus vraisemblable que ces terroristes se moquaient de la vie ou de la mort de Laporte.

En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[6].

Le livre de Simard ne nous aide pas beaucoup à situer précisément les événements dans le temps.  On ignore l’heure où Laporte aurait tenté de s’évader.  Son style littéraire n’est pas clair quant à savoir si le meurtre de Laporte s’est produit le même jour que cette tentative de fuite.  Quoiqu’il en soit, en se fiant aux autres informations, il est certainement plus fiable de continuer de croire que la tentative d’évasion ait eu lieu quelque part au cours de la journée du 16 octobre et que le meurtre eut lieu le lendemain.  Là encore, notre étude plus exhaustive de l’enquête du coroner, que nous verrons au cours des prochaines semaines, viendra nous aider à mettre certains détails en place.

         Parmi les questions qui subsistent, je pense qu’il y a celle où plusieurs personnes se demandent encore si la mort de Laporte a été un meurtre, c’est-à-dire un geste prémédité, ou alors un banal accident.  Pour envisager l’accident, il faudrait placer la tentative d’évasion le même jour et ainsi croire en la possibilité qu’en plus de s’être blessé sur le verre Laporte se serait étranglé par accident avec sa chaîne.  Est-ce possible?

Bien sûr, on sait que pour étrangler quelqu’un il faut au minimum de trois minutes, et puisque Simard a déjà avoué que lui et ses amis s’étaient tout de suite aperçu de la tentative – ils avaient apparemment entendu un bruit – alors il faut prendre en considération que les ravisseurs seraient intervenu sans délai et que si la chaîne causait un dommage quelconque ceux-ci aurait immédiatement aidé Laporte à s’en dégager.  N’oublions pas un fait : selon l’autopsie pratiquée ensuite, il ne fera aucun doute que la mort a été causée par une strangulation à l’aide de la chaînette que Laporte portait à son cou. Il faut donc oublier le scénario de l’accident.

Voilà qui nous oblige à nous tourner vers le seul dénouement possible : le meurtre ou l’homicide involontaire.

Laissons à Simard le soin d’expliquer, ou du moins tenter de le faire, le fil des événements qui ont conduit à la décision ultime : « Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort.  Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie.  Il avait l’air complètement « vidé ».  Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué.  C’était comme si, pour lui, il était déjà mort »[7].

Dans cette dépersonnalisation de la victime, on semble se donner l’excuse de le considérer déjà comme mort pour minimiser le geste qui allait suivre.  À lire Simard, on a l’impression qu’il s’apprêtait à lui rendre service en le tuant.  Tout simplement odieux!

Après avoir souligné la présence militaire dans les rues et la fin des négociations avec le gouvernement, Simard en arrive au grand questionnement ultime, sans toutefois décrire les débats que l’on devine vaguement entre les trois ravisseurs.  Puis, encore une fois, on remet la faute sur la Loi des mesures de guerre : « on la met en application en pleine nuit, en cachette, en même temps qu’on a envoyé l’armée, pour faire peur.  Mais ça ce n’est pas du terrorisme.  Bien non!  C’est légal!  Avec cette loi-là on arrête sans mandat, on défonce les portes des maisons, on remplit les prisons.  Mais ça, encore une fois, ce n’est pas du terrorisme, c’est la démocratie en pratique!  Tu sais que tu es rendu à l’échéance.  Ça ne vaut plus la peine d’envoyer un autre communiqué.  Tu es rendu au choix : Pierre Laporte va être libéré ou il va mourir »[8].

On le sent sur le point d’avouer, et c’est ce qu’il fait, noir sur blanc.  En dépit de quelques doutes sur son livre, il faut donner à Simard le fait d’avoir écrit ce paragraphe : « après l’enlèvement nous avions envoyé plusieurs communiqués.  Nous exigions du pouvoir une réponse sinon, après un certain délai, Pierre Laporte serait exécuté.  C’est ce que nous disions, écrivions.  Mais même si tu écris ça, même si tu dis ça, c’est humainement impossible d’envisager une chose pareille.  Tu ne peux te figurer une chose comme ça.  Il y a des conséquences que tu peux envisager intellectuellement.  Tu peux les considérer au niveau politique, au niveau théorique.  Au niveau humain c’est impossible.  Tu ne peux pas dire, à moins d’être un monstre, tranquillement : « O.K. le gouvernement refuse, on va répondre… »  Ça ne se peut pas. […].  Nnous nous questionnons.  Nous nous interrogeons.  Il nous faut prendre une décision.  Nous le libérons ou nous ne le libérons pas.  Il faut décider rapidement, nous n’avons plus de temps devant nous.  Le gouvernement a donné sa réponse.  Elle est définitive : c’est la force.  Nous en sommes rendus là.  Ça ne sert à rien d’envoyer d’autres communiqués, le pouvoir a dit non.  Il ne veut pas négocier.  Ça ne sert à rien de tenter encore une fois de parler.  C’est la Loi des mesures de guerre.  Le gros coup est donné… Tu es comme au pied du mur…  Ou bien tu es conséquent avec le geste que tu as posé ou bien tu le libères.  Tu n’as pas d’autres choix.  Et il faut que la décision se prenne maintenant!  Tout de suite!  Dans le temps aussi tu n’as pas le choix »[9].

Finalement, il passe aux aveux, comme il l’avait fait devant les enquêteurs, douze ans plus tôt : « je ne sais pas comment m’exprimer.  C’est la première fois que je dis ça.  La décision que nous avons prise, c’est que nous l’avons tué.  Ce n’est pas du tout un accident.  Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a raconté…  Ça s’est fait très vite.  Ça se fait très vite.  C’est fragile une vie humaine.  C’est fragile.  Ne me demandez pas comment nous avons fait ça.  Je ne sais pas.  Je ne sais plus.  Je ne veux pas me souvenir.  Je ne veux pas y penser.  Tout ce que je peux dire c’est que je ne peux croire que j’étais là.  Je suis incapable de croire que nous avons fait ça.  Je ne sais pas comment »[10].

Il n’en dira pas davantage.  Aucun détail.  Aucune précision permettant de deviner lequel du trio a réellement étranglé Laporte.  Il faut donc s’en remettre à sa déclaration qui sera lue lors de l’enquête du coroner.

Selon certains, le meurtre de Laporte aurait été commis à 18h18, soit une semaine précisément après son enlèvement.  Simard n’a rien dit à ce propos, mais si c’est réellement le cas, cela ressemble drôlement à un meurtre planifié depuis un certain temps, comme si les ravisseurs avaient finalement « respecté » un ultimatum précis.  Sinon, une heure aussi précise, ça ne s’invente pas!

Simard se montra assez peu bavard sur la façon de disposer du corps.  Il affirmera cependant que leur trio avait eu l’idée de mettre le feu à la maison de la rue Armstrong pour détruire toutes les preuves.  Encore une fois, il se donnera bonne conscience en prétendant que « nous ne l’avons pas fait parce que nous avons eu peur pour les voisins »[11].

Au soir du 17 octobre, Robert Bourassa « s’était rendu avec ses stratèges dans un bâtiment administratif de Terre des hommes, où une centaine de personnes (avocats et policiers, fonctionnaires et diplomates canadiens, cubains, québécois) préparaient l’opération.  C’est là qu’il apprit que le pire était arrivé : Pierre Laporte avait été retrouvé mort dans le coffre arrière d’une voiture, à Saint-Hubert »[12].

Pour sa part, William Tetley ajoutera que « après l’imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte, les manifestations étudiantes se sont évaporées; ne sont restés que quelques meneurs et activistes endurcis »[13].

D’ailleurs, ces manifestations qui eurent lieu durant les journées fatidiques de la Crise n’avaient pas une grande valeur selon Tetley.  Selon lui, elles étaient menées par quelques étudiants universitaires mais surtout des décrocheurs qui « libres comme l’air, ils étaient prêts à manifester et, comme de nombreux étudiants, agissaient impulsivement plutôt que rationnellement »[14].

 


[1] William Tetley, op. cit., p. 333-334.

[2] La Presse, 19 octobre 1970.

[3] Vallières, p. 70

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid.

[6] Simard,

[7] Simard, p. 63.

[8] Simard, p. 64.

[9] Simard, p. 65.

[10] Simard, p. 67.

[11] Simard, p. 68.

[12] Germain, op. cit., p. 157.

[13] William Tetley, op. cit., p. 51.

[14] Ibid.

Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)


Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Le mystère de la captivité (17)


Au soir du 15 octobre 1970, ces étudiants donnèrent leur appui au FLQ. (Le Devoir, 16 octobre 1970).

Jeudi, 15 octobre 1970

L’un des plus grands mystères entourant l’affaire Pierre Laporte tourne autour des détails concernant sa captivité.  Comment a-t-il été traité par ses ravisseurs?  Comment s’est-il comporté avec eux?

Voilà autant de questions qui demeurent apparemment sans réponse.  Puisque Laporte n’a pas survécu à cette épreuve, on doit se fier sur les témoignages des ravisseurs pour tenter d’en savoir plus à propos de ces sept jours de captivité.  Voilà qui n’est pas très rassurant car, comme on s’en doute, on perd beaucoup en objectivité devant de telles sources.

En 1982, Simard écrira : « il [Laporte] n’y a jamais eu de sa part des moments où il aurait crié et cherché à tout casser autour de lui.  Ça a été comme ça pendant tout le temps de sa captivité.  Il  n’a jamais eu de réaction de violence, ni verbale ni physique.  Une seule exception, lorsqu’il a essayé de « s’évader », mais ce n’est pas la même chose.  Il faut dire qu’il n’y a jamais eu non plus de violence de notre côté.  Nous avons exercé une surveillance pour qu’il ne s’échappe point.  Je sais que ça peut paraître contradictoire, mais nous avons toujours cherché à traduire cette surveillance de la façon la plus humaine possible.  Peut-être que je me donne des raisons.  Garder quelqu’un en captivité ce n’est pas humain »[1].

Simard poursuivait : « les relations entre nous et lui durant sa captivité n’ont jamais été directement agressives.  Jamais nous ne lui avons dit des choses du genre : « Lève-toé, Laporte, c’est l’heure de manger, crisse! ».  Ça n’a jamais été comme ça.  Pas par suite d’une décision que nous aurions prise ou d’un choix que nous aurions fait.  Simplement ce n’était pas notre genre.  Je pense qu’aucun de nous n’avait le goût ou était capable d’un tel comportement.  Nous n’avons jamais pensé être durs »[2].

En revanche, Simard ne dit pas comment cette relation s’est produite en réalité.  Pourquoi ne pas raconter cette partie de l’histoire si elle fut aussi romantique qu’il le laisse entendre?  Après tout, Simard et ses complices ont passé une semaine en compagnie de Pierre Laporte dans des conditions particulières.  Il devrait au moins avoir conservé quelques anecdotes!

À moins que Laporte les ait humilié, ait eu verbalement le dessus sur eux?  Certes, on peut douter des explications de Simard pour cette période, mais d’un autre côté il faut admettre que nous ne disposons que du témoignage de Bernard Lortie, qu’il livrera au cours de l’enquête du coroner, pour tenter de comprendre ce qui s’est produit cette semaine-là dans la petite maison de la rue Armstrong.

Sur le climat de cette captivité, Simard écrira encore : « jusqu’à sa tentative de fuite nous lui avons gardé les yeux bandés.  Nous avons peu conversé avec lui.  C’était seulement lorsqu’il prenait ses repas ou lorsque nous allions le voir pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose, si tout allait bien.  Les préparatifs pour l’enlèvement et la séquestration s’étaient faits assez vite.  Nous n’avions pas pensé à faire provision de nourriture.  Nous n’avions pas eu le temps d’y penser.  Si je me rappelle bien, il ne restait que du spaghetti en boîte dans la maison.  Pierre Laporte était d’excellente humeur depuis la réponse du gouvernement.  Il nous a demandé s’il pouvait manger autre chose.  Nous lui avons répondu que c’était tout ce que nous avions et que nous n’avions pas d’argent.  Il nous a alors proposé de faire venir un repas de l’extérieur et qu’il allait payer.  Il nous a donné un vingt dollars qu’il avait sur lui.  Nous nous sommes fait livrer du poulet que nous avons tous plus ou moins dévoré »[3].

Dans la soirée du 15 octobre, après avoir forcé les médecins spécialistes à retourner au travail à l’aide d’une loi spéciale, Bourassa livrait un discours aux médias dans lequel il s’adressait directement aux ravisseurs.  « Très ferme et sans ambiguïté, cette fois, il refusait de libérer les prisonniers, sauf ceux, au nombre de cinq, qui avaient déjà fait une demande de libération conditionnelle à laquelle ils avaient droit.  Il s’engageait par ailleurs à fournir un sauf-conduit aux membres des deux cellules felquistes et à mettre un avion à leur disposition pour qu’ils puissent se rendre dans le pays de leur choix, à condition bien sûr qu’ils libèrent les otages.  Il leur donnait six heures pour prendre contact avec lui.  Six heures plus tard, le FLQ n’avait pas donné signe de vie.  Et le vendredi 16 octobre, vers trois heures du matin, l’armée commençait à se déployer dans tout le Québec »[4].

Une quarantaine d’années plus tard, William Tetley écrira : « Vallières et Gagnon ont aussi été deux acteurs clés pendant la Crise d’octobre.  Ce sont eux qui, avec Michel Chartrand et Robert Lemieux, ont persuadé pendant la Crise les étudiants universitaires et les cégépiens de débrayer, de manifester, de tenir des assemblées qui ont culminé en un grand rassemblement de 3 000 étudiants, décrocheurs, sympathisants du FLQ et jeunes membres du Parti Québécois dans la soirée du 15 octobre 1970, au centre Paul-Sauvé »[5].

Et Tetley d’ajouter à propos de cette soirée que « Les organisateurs du rassemblement avaient l’intention « d’expliquer le Manifeste felquiste », mais en l’occurrence c’est la pétition des seize « éminentes personnalités » qu’on a plutôt distribuée à la foule ».

De plus, lors de cette soirée, Vallières et Gagnon furent littéralement acclamés par la foule.


[1] Simard, op. cit., p. 50.

[2] Simard, p. 51.

[3] Simard, p. 55.

[4] Germain, op. cit., p. 155.

[5] Tetley, op. cit., p. 52.