Procès pour bigamie à Trois-Rivières, 1923

screenhunter_551-mar-01-18-58Le 3 octobre 1923, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit le procès de Trifone Petcoff[i], un immigrant d’origine bulgare, accusé de bigamie en vertu de l’article 307 du Code criminel de 1906.  L’accusé avait choisi de subir un procès expéditif, c’est-à-dire devant juge seul.  Me Philippe Bigué occupa le rôle de procureur de la Couronne, tandis que l’accusé fut représenté par Me Léo Désilets.

         C’est dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine, dans la ville de Cap-de-la-Madeleine, que l’accusé, sous le nom de « Joseph Trifon Petcoff », avait épousé Rose Anna Laganière le 5 novembre 1919 avec l’accord de monseigneur François-Xavier Cloutier[ii].  Les registres démontrent qu’il était le fils de Joseph Petka Christophe et d’Evanka Petcova.  Pour sa part, Rose Anna était la fille d’Henri Laganière et d’Emma Champagne de la paroisse Ste-Famille, au Cap.  Ce fut d’ailleurs celle-ci que la Couronne appela comme premier témoin.

Lorsqu’elle révéla au greffier être âgée de 19 ans et six mois, on comprit que Rose Anna n’avait que 15 ans au moment de son mariage avec Petcoff.  D’entrée de jeu, Me Philippe Bigué lui demanda de consulter un document qui avait été déposé sous la cote P-1 au moment de l’enquête préliminaire, à savoir l’extrait de son mariage de 1919.  Par la suite, elle dut authentifier un autre document prouvant que Petcoff s’était fait baptiser le 24 octobre 1919, toujours dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine.  Ce baptême lui avait permis de se convertir au catholicisme pour mieux épouser la jeune adolescente, quelques jours plus tard.

Le dépôt en preuve d’un extrait de baptême concernant un bébé de sexe féminin démontra que le couple avait eu une fille.  Tout au long du procès, cependant, il ne sera plus question de cet enfant, ni même de son identité.  Et par le dépôt d’un second acte de naissance (P-4), on comprit qu’elle avait eu un second enfant baptisé le 4 avril 1923 sous le nom de Trifone Armand Petcoff.  Seul ce nom laissait entendre que le couple avait eu un second enfant, car le témoignage de Rose Anna permit d’apporter des précisions importantes.

  • C’est à moi cet enfant-là, mais pas à lui, dit-elle.
  • Mais c’est pendant l’union de votre mariage avec lui?, lui demanda Me Bigué.

Si les transcriptions du procès ne le disent pas, le registre des baptêmes permet de savoir que l’enfant reçut également le nom de Barrière, c’est-à-dire le nom du second mari de Rose-Anna.  Si la réponse de cette dernière laissa entendre qu’elle était encore mariée à Petcoff au moment de concevoir et d’accoucher de ce fils, un autre document prouva que leur mariage avait été annulé le 9 novembre 1921 par un tribunal ecclésiastique.  Elle avait donc commis une erreur.

  • Maintenant, lui demanda Me Bigué, à la suite de ce jugement-là, qui a cassé votre mariage avec Petcoff, avez-vous contracté un autre mariage?

Me Désilets s’objecta à cette question, affirmant qu’elle était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière la permit, sous réserve.

  • Oui, monsieur, répondit Rose-Anna.
  • Vous vous êtes mariée avec Alexandre Barrière?

C’est en se tournant vers les registres de la paroisse Ste-Famille qu’on apprend que ce second mariage, cette fois avec Alexandre Barrière, avait eu lieu le 4 juin 1922.  Donc, son fils, bien que portant le même prénom que son premier mari, semblait avoir été conçu dans les règles de la légalité religieuse de l’époque.  Au moment de ce mariage, Alexandre Barrière était décrit comme ingénieur, fils de parents cultivateurs établis à St-Bernard-de-Lacolle.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance du baptême de Trifone Petcoff quand il s’est fait baptiser pour vous marier?, questionna Me Bigué.
  • Était-ce une condition que vous aviez exigée de lui pour contracter mariage avec lui?
  • Oui, monsieur.
  • Avant de le marier, aviez-vous des doutes au sujet de savoir si, oui ou non, il avait une femme vivante?
  • Je ne le savais pas.
  • Lorsque vous avez comparu devant le tribunal ecclésiastique aviez-vous des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Est-ce que quelqu’un vous avait donné des informations dans ce temps-là au sujet de votre mari Petcoff?
  • J’avais entendu parler que monsieur Christoff avait dit qu’il avait une femme en Bulgarie, mais ils n’avaient pas de preuve eux autres non plus.
  • Par qui en avez-vous entendu parler?
  • Par William Christoff. Il avait parlé de ça à mon père.
  • En apprenant ça, qu’avez-vous fait?
  • On lui a dit de faire venir des papiers.
  • Des papiers comme quoi qu’il n’était pas marié?
  • Dois-je comprendre qu’il a prétendu alors qu’il n’était pas marié?
  • Nous constatons par le jugement du tribunal ecclésiastique que l’évêque a annulé votre mariage avec Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Et c’est après ça que vous vous êtes mariée devant l’église catholique, encore, avec Barrière?
  • Oui, monsieur.

C’est en avouant ne jamais avoir fait de démarche pour approfondir la question selon laquelle Trifone avait été marié ou non en Bulgarie que Rose Anna fut ensuite contre-interrogée par Me Désilets.

  • Trifone Armand Petcoff est-il l’enfant de votre union avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Cet enfant-là est-il né après votre second mariage avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Ce mariage avec Barrière a été contracté devant l’église catholique?
  • Est-ce vous-même qui avez fait les démarches pour prendre une action devant l’autorité ecclésiastique pour annuler votre mariage avec Petcoff?
  • Vous n’aviez donc pas alors de doute sur la validité de votre mariage?
  • Quel est l’avocat qui s’est occupé de ça?
  • L’avocat Bourgeois.
  • Est-ce vous-même qui êtes venue le voir?
  • Je suis venu le voir une fois avec le père Fusey.
  • C’est lui, le curé Fusey[iii], qui vous a dit qu’il avait des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce lui qui vous a dit de comparaître devant le tribunal ecclésiastique?
  • Oui, monsieur.
  • Aviez-vous alors des doutes vous-même?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez contracté mariage avec Trifone Petcoff, l’accusé, devant le père Bertrand?
  • Au Cap-de-la-Madeleine?
  • Est-ce devant le même prêtre que Trifone Petcoff a été baptisé?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Maintenant, le curé Bertrand, avant de bénir votre mariage, a-t-il demandé à Trifone Petcoff, l’accusé, des preuves qu’il n’était pas marié?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous avez dit tout à l’heure que Trifone Petcoff avait fait venir des papiers de chez lui?
  • Et ces papiers ont-ils été montrés?
  • Oui, à monsieur Fusey.
  • Quand?
  • Avant de me marier.
  • Avant votre premier mariage avec Petcoff?, demanda le juge.
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous présent quand ces papiers ont été montrés au curé Fusey?, reprit Me Désilets.
  • Je n’étais pas chez monsieur Fusey, j’étais chez nous et il est venu avec Christo montrer les papiers.
  • Les avez-vous vu ces papiers-là?
  • Était-ce des lettres?
  • Des lettres.
  • Les avez-vous vues le même jour que Petcoff est allé les montrer au curé Fusey?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Ces lettres-là vous ont-elles été lues?
  • Étaient-elles écrites en bulgare?
  • Est-ce qu’on vous les a traduites en français?
  • C’est monsieur Petcoff qui m’a dit ce qu’il y avait de marqué dessus et c’est Christo qui a été les montrer, ces papiers-là, avec Petcoff et il les a lus lui-même en français.
  • Ces papiers-là déclarent-ils qu’il était marié?
  • Qu’il était garçon.
  • Avant votre mariage avec Petcoff, avez-vous revu monsieur le curé Fusey?
  • Oui, monsieur.
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Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne au procès de Petcoff, en 1923.  Quelques années plus tard, il fera condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en plus de conduire le procès contre Andrew Day en 1930, cet homme accusé du pire familicide jamais commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.

En revenant devant elle, Me Bigué lui fit préciser que c’était Petcoff lui-même qui avait traduit les lettres à Rose Anna, démontrant ainsi qu’il avait menti en affirmant que ces papiers prouvaient son célibat en Bulgarie.

Me Désilets, qui cherchait naturellement des circonstances atténuantes pour son client, obtint du témoin que le père Turgeon avait finalement accepté de la marier après avoir essuyé un refus de la part du curé Fusey.  L’intention de l’avocat était-il de laisser planer un doute quant à la compétence du clergé, ou du moins celle du père Turgeon?

  • Après l’annulation de votre mariage par l’autorité ecclésiastique, vous vous êtes remariée à Barrière?, questionna Me Désilets.
  • Qui vous a marié avec Barrière?
  • Monsieur Fusey.
  • Lui avez-vous demandé si vous pouviez vous remarier?
  • Oui, monsieur.

Les procureurs semblaient s’arracher le témoin, puisqu’il y eut plusieurs retours à la barre de leur part.  Par exemple, après que Me Bigué soit revenu pour lui demander uniquement si elle était catholique, question à laquelle elle répondit par l’affirmative, Me Désilets reprit immédiatement son contre-interrogatoire.

  • Êtes-vous la seule à avoir vu les papiers que Trifone Petcoff, l’accusé, a fait venir de chez lui?, questionna Me Désilets.
  • Qui les a vus à part le curé Fusey?
  • Mon père, ma mère et Christoff et Decho.
  • Maintenant, intervint Me Bigué, pour vous aussi bien que pour votre père et votre mère, ces papiers ne voulaient pas dire grand-chose?
  • Et vous vous êtes fiés à la traduction faite par Petcoff?

La Couronne appela ensuite Decho Irénée Stoychieff, 28 ans, né en Bulgarie le 10 février 1894.  Arrivé au pays en 1912, ce jeune homme s’était converti à la religion catholique en se laissant baptiser le 13 mai 1917 au Cap-de-la-Madeleine.  Deux mois plus tard, le 16 juillet 1917, il épousait Delina Lahaie à St-Alban.  Le recensement de 1921 démontre que le jeune couple résidait alors au 82 de la rue St-Laurent, au Cap-de-la-Madeleine, mais au moment d’apparaître à ce procès il semblait avoir changé d’adresse puisque le greffier nota que ce témoin habitait « à Pont St-Maurice » (ancienne appellation de la rue Fusey ou St-Maurice?).

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L’une des lettres écrites en bulgare ayant été déposée parmi les pièces à conviction lors du procès de Petcoff en 1923.

Interrogé par Me Bigué, Stoychieff se souvenait avoir connu Petcoff vers 1917 ou 1918.  « Il est venu par ici », dit-il, « moi j’étais par ici au Cap et on a travaillé ensemble, une secousse [période] à la St-Maurice[iv] ».  Stoychieff se souvenait que Petcoff lui avait parlé du fait qu’il sortait avec Rose Anna Laganière, ajoutant son intention de l’épouser.  Toutefois, le témoin fut incapable de situer cette conversation sur l’échelle du temps.  Le procureur souhaitait surtout en venir sur de possibles confidences que Petcoff aurait pu lui faire en lien avec son mariage bulgare avant de tromper la confiance de Rose Anna en 1919.

  • A-t-il été question avec vous si, oui ou non, il était marié?, lui demanda Me Bigué.
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte, qu’il était veuf.
  • Il ne vous a pas dit qu’il était garçon, il vous a dit qu’il était marié mais que sa femme était morte?
  • Oui, il m’a dit ça, mais je ne sais pas si c’était bien vrai.
  • Vous venez de me dire que Petcoff vous a dit qu’il était marié et qu’ensuite il a dit que sa femme était morte?
  • Vous a-t-il dit ça en même temps qu’il était marié et que sa femme était morte, ou bien donc s’il a commencé par vous dire qu’il était marié et quelque temps après il vous a dit que sa femme était morte?
  • Il m’a dit qu’il était marié et après ça que sa femme était morte.
  • Quand vous a-t-il dit ça?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Longtemps avant de se marier avec Rose Anna Laganière?
  • … Ah! Je ne peux pas dire la date.  Ça devait être quand on a travaillé ensemble à la St-Maurice, en 1918.
  • Est-ce pendant, avant ou après qu’il a dit qu’il devait se marier avec Rose Anna Laganière?
  • Avant son mariage.
  • Dans ce temps-là sortait-il avec Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous a-t-il dit, oui [ou] non, à ce moment-là qu’il devait marier Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • L’avez-vous rencontré après qu’il eut été marié?
  • Avez-vous eu connaissance que Rose Anna Laganière s’est remariée avec monsieur Barrière?
  • J’en ai pas eu connaissance. J’en ai entendu parler.
  • Mais vous savez, comme tout le monde du Cap, qu’elle s’est remariée avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous continué à avoir des conversations avec Petcoff dans ce temps-là, après qu’elle eut été remariée avec Barrière?
  • Il n’était pas par ici.
  • Avant de partir et depuis qu’il est revenu, vous en a-t-il parlé?
  • Il ne m’en a pas parlé du tout.
  • Vous jurez ça?
  • Bien, il m’a parlé, je ne me rappelle pas ce qu’il a dit. J’ai entendu parler après qu’ils se sont remis ensemble.
  • Lui-même a dit ça?
  • Oui, et j’ai déjà été chez eux.
  • Vous êtes allé chez eux après qu’elle se fut remariée avec Barrière?

Me Désilets s’objecta mais le juge Lacoursière permit à Me Bigué de poursuivre.

  • Vous êtes allé chez eux après qu’il fut retourné avec Rose Anna Laganière?
  • Là, il a dû être question de la condition dans laquelle il se trouvait?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous n’avez pas trouvé ça drôle de les voir ensemble?
  • Je ne trouve pas ça drôle.
  • Est-ce qu’il a été question de ça?
  • A-t-il été question de ça, oui ou non, qu’il était marié de l’autre côté [de l’Atlantique] à ce moment-là?
  • Il n’a pas été question de ça.
  • Vous jurez qu’il n’en a pas été question?
  • Pas dans ce moment-là, surtout.
  • Dans quel moment?
  • Ça ne fait pas longtemps de ça, il restait en haut de chez monsieur Picard.
  • En a-t-il été question à ce moment-là?
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte. C’est tout ce que je peux dire, moi.  Je ne connais pas chez eux.
  • Pour vous rafraîchir la mémoire, a-t-il été question, oui ou non, si Petcoff vous a demandé s’il ne pourrait pas se procurer des faux documents de l’autre côté pour démontrer qu’il n’était pas marié?
  • De quelle manière et comment vous a-t-il demandé ça?
  • Il m’a dit qu’il voulait actionner le clergé et il voulait avoir des documents pour se servir de ça.
  • Après, en procès ecclésiastique?
  • Et qu’il voulait avoir des faux documents pour prouver quoi?
  • Qu’il n’était pas marié.
  • Qu’est-ce que vous lui avez répondu à ce propos-là?
  • J’ai répondu qu’il essaie à en avoir. Il a écrit toujours et vous avez ses lettres.
  • Vous lui avez répondu d’essayer, que vous ne vouliez pas vous en charger, vous?
  • Comme question de fait, vous en êtes-vous occupé, vous?
  • Pas du tout.
  • Vous lui avez répondu de s’arranger avec ça?
  • Vous venez de dire qu’il a écrit et qu’on avait les lettres de sa femme?

Lorsque Me Bigué tenta de produire en preuve ces fameuses lettres venues directement de Bulgarie, Me Désilets s’objecta en prétextant que le témoin n’était pas de compétence à en prouver la provenance.  Le juge maintint l’objection.

  • L’accusé vous a-t-il montré les réponses qu’il avait reçues?, reprit Me Bigué.
  • Il ne m’a rien montré.
  • L’accusé vous a-t-il dit qu’il avait reçu une réponse de sa femme?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Il vous a dit qu’il devait écrire?
  • Quand on a parlé ensemble, je ne sais pas à quelle date, j’ai dit s’il veut en avoir, écrit. Si t’es pas marié, tu vas en avoir.
  • Vous a-t-il dit qu’il devait écrire ou qu’il avait écrit?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Vous a-t-il dit qu’il était pour écrire?
  • Oui, monsieur.

Henri Laganière

         Le père de Rose-Anna, âgé de 52 ans, fut d’abord interrogé par Me Bigué, qui lui demanda de consulter le document déposé sous la cote P-11.  Henri le reconnut comme étant la lettre qu’il avait lui-même ouverte avant d’ajouter avoir pris sa fille et Christo comme témoin afin d’aller rencontrer Petcoff, la lettre en main.

  • Où était-il Petcoff dans ce temps-là?
  • À Détroit, Michigan. J’ai été trouvé Petroff en pension chez monsieur Beaumier.  J’avais été averti qu’il avait reçu deux lettres, il avait l’autorisation de les retirer à la malle au Cap-de-la-Madeleine.  J’ai pris Christo pour voir les lettres, pour voir si ça nous intéressait.
  • Vous êtes allé avec Christo chez Ivon Petroff, chez monsieur Beaumier, pour prendre connaissance de ces deux lettres?
  • Celle que je viens de vous exhiber, c’en est une?
  • Qui fait partie de la liasse produite à l’enquête préliminaire comme exhibit P-11?
  • Qu’est-ce qui s’est passé?
  • J’ai décacheté la lettre et j’ai dit à Henri Christo « es-tu capable de la traduire en français pour voir si c’était une lettre qui nous intéressait? ». Il dit « oui, ça vient de sa femme et de ses enfants ».  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez monsieur le curé Fusey et il m’a dit « connaissez-vous deux bulgares qui sont capables de traduire en français? ».

Rapporter les paroles d’une conversation à laquelle l’accusé n’était pas présent est considéré comme du ouï-dire, ce qui est inadmissible en Cour.  Pourtant, dans les transcriptions on note aucune intervention de Me Désilets à ce sujet, ni de celle du juge.  Cette pratique, transmise par la Common Law depuis fort longtemps n’était certainement pas ignorée des membres de cette Cour.

  • Vous dites que vous avez décacheté les deux lettres et que vous les avez fait traduire par Christo?, reprit Me Bigué.
  • Vous a-t-il donné le résultat de la traduction immédiatement, séance tenante?

Me Désilets s’objecta sur la manière de procéder, alors Me Bigué demanda au témoin de produire les documents apparaissant sous la cote P-11, ce à quoi Me Désilets s’objecta à nouveau.  Celui-ci fit valoir que ces lettres avaient été prises « chez Ivon Petroff qui n’est pas l’accusé ignorait la réception de cette lettre et de plus que l’on ne peut pas faire la production de cette lettre vu que le témoin n’est pas compétent ».  Malgré tout, le juge permis la production de cette preuve, encore une fois sous réserve.

  • C’est la lettre du fils de Trifone Petcoff, en date du 4 avril 1921?, demanda Me Bigué.

Il lui demanda ensuite de prendre connaissance d’une autre lettre qui avait été déposée sous la cote P-9 lors de l’enquête préliminaire.  Le témoin admit avoir également ouvert cette autre lettre.  Encore une fois, Me Désilets s’objecta à l’admissibilité de cette preuve mais la réponse du juge Lacoursière fut la même.

  • Maintenant, reprit Me Bigué, voulez-vous dire à la Cour sous quelles circonstances vous avez mis la main sur cette lettre-là?
  • J’ai mis la main sur la lettre par rapport que ça m’intéressait, voyant la position que ma fille, vu que son mari était parti et que monsieur Petroff avait l’autorité de les retirer et de les renvoyer à Détroit. J’ai pris Henri Christo comme témoin.
  • Monsieur Henri Christo était témoin?
  • Oui, et je l’ai fait traduire en français. Ça intéressait une de sa femme et une de son enfant.  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez le curé Fusey.  Il m’a dit : « connaissez-vous deux bulgares capables de traduire en français ».  J’ai dit « oui et la lettre a été traduire [traduite] par Henri Christo en français ».  Après que monsieur Henri Christo a eu traduit les lettres que j’ai décachetées et j’ai eu l’autorité de les transporter à monsieur William Christoff et après ça, je ne me suis plus occupé de rien.
  • Ils vous ont donné la traduction?
  • Pas à moi, à monsieur le curé.
  • Ils vous les ont traduites?
  • Oui, en français.

Ce fut ensuite à Me Léo Désilets de contre-interroger le témoin, qui lui fit d’abord admettre que la traduction avait été réalisée par Henri Christo.  Le père répéta que les lettres avaient été retirées de la poste par Ivon Petroff, un homme qui ne sera d’ailleurs jamais appelé à la barre des témoins, tout en précisant que l’accusé n’était pas présent.  Petcoff se trouvait alors à Détroit.  Et ce fut alors que Me Désilets sortit un lapin de son chapeau.

  • Votre fille a remarié un nommé Barrière?
  • Où est-il aujourd’hui?
  • Il est en prison pour 3 ans de suite. Après ça, le gouvernement fédéral y verra plus tard.
  • C’est vous-même qui l’avez fait mettre en prison?
  • Oui, monsieur.

Rose-Anna avait-t-elle finalement trouvé un second mari encore pire que Petcoff?

Le fait d’ouvrir des lettres qui appartiennent à une autre personne peut représenter un crime fédéral, mais le témoin Laganière venait de dire sous serment que ce Petroff avait une autorisation pour s’occuper du courrier de Petcoff.  Malheureusement, ce mystérieux Petroff ne sera jamais appelé à la barre des témoins pour fournir de plus amples explications sur le sujet.

Henri Christo

Henri Christo était un journalier de 27 ans qui habitait maintenant à Montréal.  Lors du recensement de 1921, il résidait au 103 rue Notre-Dame au Cap-de-la-Madeleine avec sa femme Helida Christo et leurs deux fils : Marcel Christo, 3 ans; et Léo Paul Christo, âgé de moins d’un an.  Alors que devant le greffier il se décrivit comme simple journalier, ce recensement en faisait plutôt un ingénieur.

D’abord interrogé par Me Philippe Bigué, il prit connaissance des lettres en provenance de Bulgarie.  Sur l’une d’entre elles était inscrit le nom d’une certaine Vulca, un détail qu’il ne put expliquer.

  • Vous constatez tout de même que la lettre est adressée à Trifone Petcoff?
  • Oui, sur l’autre bord de l’enveloppe.
  • Sur la face même de l’enveloppe?
  • Qu’est-ce qu’il y a d’écrit en haut sur l’enveloppe?
  • C’est marqué le village de Bachovitza Province.
  • C’est bien l’étampe de votre pays?, demanda le juge?
  • Quand vous en avez eu connaissance pour la première fois?, reprit Me Bigué.
  • Je jure au meilleur de ma connaissance, quand ces lettres-là sont arrivées, j’en ai eu connaissance avant monsieur Laganière, parce qu’Ivon Petroff me l’a montrée avant. Il l’avait dans sa poche.  Il est parti avec cette lettre-là.  Moi, j’ai dit qu’il devait laisser ça au bureau de poste, il n’était pas autorisé à les avoir.  Seulement, cette lettre-là, le postmaster [maître de poste] il connaissait les deux, il ne faisait pas de différence et Ivon Petroff a retiré les lettres, sans le dire que c’était à Trifone.

Voilà qui contredisait le témoignage de Laganière, qui avait affirmé que Petroff était autorisé à ouvrir le courrier de Petcoff.  Qui croire?

  • Vous en avez eu connaissance, vous dites, avant Laganière?
  • Oui, j’en ai eu connaissance de cette lettre-là. Monsieur Ivon Petroff les avait et puis Ivon Petroff est parti avec ces deux lettres-là.  Il a été faire un tour, suivant la track du Pacifique qui descend à la Wayagamack.  Il a été parlé là, je ne sais pas ce qu’il a fait avec.  Après ça, il est revenu.  Il a demandé ce qu’il pourrait faire avec.  J’ai dit « tu pourras faire autrement de donner à madame Petcoff ou à monsieur Laganière ».
  • Alors, ça ne vous a pas surpris quand vous avez vu les lettres entre les mains du père Laganière?
  • Non, parce que je les avais vu avant.
  • Qu’est-ce que monsieur Laganière vous a demandé?
  • Il m’a demandé si je serais assez bon pour lui traduire cette lettre-là, pour voir s’il y avait quelque chose qui l’intéressait. J’ai répondu que je la traduirais bien tel que c’était marqué sur la lettre.  Je ne faisais aucune différence.  Je l’ai traduit et ç’a resté de même.

Le témoin authentifia ensuite la traduction française en confirmant qu’elle était fidèle au contenu original.

  • Est-ce que vous connaissez l’accusé depuis longtemps?, reprit Me Bigué.
  • Je le connais depuis 1917.
  • Vous demeuriez au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là, quand ces lettres ont été traduites et reçus?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que vous aviez d’autres compatriotes? Est-ce que vous connaissiez d’autres personnes qui portaient le même nom que Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là?
  • C’est dans ce moment-là.
  • En quelle année?
  • C’est quand le chemin de macadam est passé au Cap-Madeleine.  Il y en [avait] qui s’appelaient Trifone Petcoff, mais je ne les connaissais pas.
  • Mais dans ce temps-là, il n’y en avait pas d’autre?
  • Je remarque que les enfants de Petcoff, si l’on en croit par cette lettre que vous venez de lire, signent Triphonoff?
  • Dans notre pays on porte toujours le nom du père. Si j’étais chez nous et si j’étais marié, mes enfants s’appelleraient pas Christo, ils s’appelleraient Henri.
  • Qu’est-ce que ça veut dire « off »?
  • Ça veut dire que c’est les enfants à lui.

En pouvait donc déduire de ce témoignage qu’à une certaine époque il y avait eu deux autres personnes portant le même nom au Cap, mais au moment des lettres l’accusé était le seul.  Par conséquent, la Couronne établissait que ces lettres s’adressaient réellement à l’accusé et qu’on ne pouvait donc plaider l’erreur d’identité.

Lorsque Me Désilets contre-interrogea le témoin, il fut question que ce mystérieux Petroff avait été la première personne que le témoin avait vu être en possession de la lettre.  C’est seulement plus tard au cours de la même journée que le document avait abouti entre les mains de Laganière, le père de Rose Anna.

  • Quand monsieur Laganière vous a montré cette lettre, où était-il?, questionna Me Désilets.
  • Si je me rappelle bien, je pense qu’il est venu me chercher chez nous, si je ne me trompe pas. Je ne suis pas certain.
  • Êtes-vous resté chez vous?
  • Non, j’ai parti avec monsieur Laganière et on a été chez lui.
  • Vous êtes allé chez Laganière?
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous seul avec lui?
  • Il y avait sa famille.
  • L’a-t-il ouverte devant vous?
  • Oui, monsieur. Je ne me rappelle pas si c’est Laganière ou mademoiselle Laganière, Rose-Anna.  C’était l’un des deux.
  • Et ces lettres-là ont été ouvertes par monsieur Laganière chez lui?
  • Oui, je pense que c’est chez lui. Ça fait longtemps de ça.  Je ne peux pas me rappeler de tout.
  • Dans ce cas-là, à votre connaissance, vous jurez que ce n’est pas Laganière qui les a retirées?
  • Votre nom c’est Henri Christo?
  • Oui, monsieur.
  • Vous souvenez-vous d’avoir paru comme témoin en cour civile, dans une cause de Laganière contre Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été assermenté alors comme témoin?
  • Oui et comme interprète, les deux.
  • Dans le temps, avez-vous juré quant à la provenance, la même chose que vous jurez aujourd’hui?

Me Bigué s’objecta à cette question.  Bien que les transcriptions ne permettent pas de connaître la réponse du juge, on présume que l’objection fut retenue puisque Me Désilets enchaîna avec une autre question.

  • En prenant connaissance de cette lettre-là, avez-vous constaté si cette lettre-là était écrite en bon bulgare?
  • Seulement ce n’est pas écrit par un avocat.
  • Ce n’est pas écrit correct?
  • Non, c’est écrit par les enfants. Ils n’écrivent pas aussi bien qu’une grande personne.
  • Lorsque vous avez connu Trifone Petcoff c’était en 1917 à peu près?
  • Oui, monsieur.
  • Voulez-vous dire à la Cour si c’est avant cette année-là qu’il y avait au Cap-de-la-Madeleine, à votre connaissance, des individus qui portaient le nom de Trifone Petcoff?
  • Je sais bien, c’est quand le chemin a été fait au Cap-de-la-Madeleine, il y avait bien des Trifone Petcoff. Il y en avait un ou deux, parce que moi je tenais la grocerie [épicerie] dans le temps et ils venaient acheter chez nous.  Je me rappelle qu’il y en avait, mais depuis je ne sais pas où ils sont.  Ça fait pas mal longtemps, ça fait 6 ans dans le moins.
  • Et ces gens qui donnaient le nom de Trifone Petcoff étaient des gens qui demeuraient au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y en avait au moins deux?
  • Oui, mais je ne peux pas dire combien. Vous savez, je n’étais pas intéressé dans ça.
  • Ces gens-là achetaient chez vous?
  • Oui, je tenais justement avec Stoycheff.
  • Sur la lettre que vous auriez vue pour la première fois entre les mains d’Ivon Petroff, y avait-il au crayon « Vulca »?
  • Je ne peux pas dire, parce qu’Ivon ne m’a pas donné les lettres pour les examiner. Il me les a montrées seulement.  Il m’a dit qu’il avait retiré deux lettres appartenant à Trifone et le postmaster les avait données à lui.  Il pensait que c’était Ivon.

En somme, le maître de poste avait remis les lettres à Petroff en croyant qu’il s’agissait de Petcoff, et Petroff de les montrer ensuite à Christo avant de les remettre au père de la mariée.  Christo avait finalement hérité de la tâche d’en traduire le contenu, et on connaît la suite.  De nos jours, on pourrait certainement se questionner quant à la façon dont ces lettres avaient été obtenues.  Une telle preuve serait maintenant inacceptable en Cour, d’autant plus que ce Petroff aurait pu s’exposer à des accusations puisque le vol de courrier est un crime fédéral.

Ce fut alors que Me Bigué revint le temps de deux questions.

  • C’est lui, Ivon Petroff, qui vous a montré ces deux lettres-là et vous lui avez dit « tu devrais donner ça à sa femme ou à son beau-père »?
  • Pour commencer, je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de les retirer et il a demandé quoi faire avec. J’ai dit « il n’y a pas autre chose que de les donner à sa femme ou bien à son beau-père, monsieur Laganière ».
  • Comme vous l’avez dit tout à l’heure, dans ce moment-là il n’y avait pas d’autre Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Pas dans ce moment-là.
  • Monsieur Christo, reprit ensuite Me Désilets, vous dites que vous avez connu deux Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Avant 1917, oui.

Ce fut ensuite au juge Lacoursière de soumettre quelques questions au témoin, qui se montra désireux de préciser la date en rapport avec cette construction de route mentionnée un peu plus tôt par Christo.

  • En quelle année la construction du chemin?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous voulez dire le ciment?
  • Oui, le chemin de Québec au Cap-de-la-Madeleine[v], je ne me rappelle pas si c’est avant ou après.
  • Dans tous les cas, vous teniez dans le temps [un] magasin et il [y] avait deux Trifone Petcoff qui achetaient chez vous?
  • Est-ce que l’accusé en était un?
  • Je me rappelle qu’il y en avait un qui était pas mal vieux, dans les 50 ans, et au meilleur de ma connaissance il y avait un jeune garçon.  Je ne peux pas jurer au juste.
  • Quel âge?
  • À peu près 17 ans.

Me Bigué revint à nouveau devant le témoin pour lui demander d’examiner la lettre déposée sous la cote P-9 et Christo dira l’avoir vu pour la première fois dans les mains de Laganière.  En fait, si on venait d’établir que Petroff avait pris cette lettre directement du maître de poste, le procureur voulut préciser qui l’avait ouverte.

  • Elle a été décachetée devant vous chez Laganière?, questionna Me Bigué.

Le témoin identifia ensuite une autre de ces lettres, qu’il avait également traduite, tout en précisant qu’elle provenait d’un cousin de Petcoff.  Il en avait aussi traduite une autre, celle-là provenant de la première femme de Petcoff, apparemment restée en Bulgarie.

Puis, une dernière fois, Me Désilets, qui avait constaté deux écritures différentes dans ces traductions, s’approcha du témoin pour lui faire admettre qu’il n’avait pas lui-même écrit les traductions.  En fait, Christo dira avoir dicté les traductions, qui avaient finalement été écrites par la sœur du curé Fusey.

L’abbé Philippe Normand

         Le témoin suivant fut l’abbé Philippe Normand, 30 ans, vice-chancelier à l’évêché de Trois-Rivières.  Me Bigué l’invita à consulter le document qui avait été déposé sous la cote P-5 lors de l’enquête préliminaire et qui était, en fait, le jugement du tribunal ecclésiastique du diocèse.  Rappelant qu’à l’enquête préliminaire il avait justement comparé ce document à l’original, paragraphe par paragraphe, l’abbé Normand l’authentifia.  Ce témoignage, quoique bref, servit à établir que l’évêché était aussi en possession de témoignages rendus par Christo, tel que mentionné par celui-ci un peu plus tôt.  Me Désilets n’eut aucune question pour l’abbé Normand, et le juge ajourna les audiences au lendemain.

William Christoff

         Le 4 octobre 1923, on entendit un seul et dernier témoin en la personne de William Christoff, 27 ans, qui se décrivit comme un ébéniste demeurant à Montréal.  Me Bigué lui présenta alors le document déposé sous la cote P-9 et le témoin se rappela que le curé Fusey lui avait apporté cette lettre dans le but de la traduire.  Il confirma avoir fait la traduction mais sans toutefois l’avoir écrite.

  • Vous l’avez dicté?, questionna Me Bigué.
  • Oui, et après je l’ai relue pour voir si c’était correct.
  • Est-ce une traduction fidèle?
  • Maintenant, l’autre partie est écrite par sa femme?
  • Oui, c’est la même lettre.

Autre précision que permit d’apporter ce témoin, c’est que le curé Fusey s’était déplacé jusqu’à Montréal pour traduire la lettre.  Me Bigué lui demanda de déposer en preuve ces traductions sous les cotes P-7 et P-8.  Le témoin les authentifia en précisant qu’une seule erreur était survenu : à un endroit il était écrit 12ème jour alors qu’il aurait plutôt fallu y lire 2ème jour.

C’est seulement ensuite que Me Désilets contre-interrogea le témoin.

  • Avant que le curé Fusey vous les apporte, vous ne savez pas du tout où ils avaient été pris?
  • C’est-à-dire que monsieur le curé est venu me chercher chez nous pour aller les traduire chez le notaire.  Je ne me rappelle pas du nom.
  • C’est la traduction que vous avez faite?
  • Ces papiers m’ont été montrés par le notaire. Ils étaient entre les mains du notaire.
  • À Montréal?
  • Ils étaient sur la table du notaire et monsieur le curé m’a demandé de les traduire.
  • Vous avez traduit la lettre qui viendrait de Pena, qui est sensée être une femme?
  • Qui écrit à Trifone Petcoff?
  • Où trouvez-vous la lettre de la femme?
  • C’est de ce côté-ci de la page.
  • Comment signe-t-elle?
  • Votre épouse Pena.
  • C’est tout, ça?
  • Qui a écrit les traductions?
  • C’est ma belle-mère.
  • Au Cap?
  • Pena, c’est un nom de fille?, questionna le juge.
  • C’est un nom de femme ou fille.
  • Comment distinguez-vous entre le nom d’une femme et le nom d’une fille?
  • Dans notre habitude, après que la femme est mariée, c’est son nom de baptême pareil comme avant ou bien le nom de son mari.
  • Dans ce cas-là, la personne qui a signé « Pena » portait-elle dans son temps de fille le nom de Pena?

Ainsi se termina le procès de Petcoff.

Le verdict

Le juge Lacoursière se retira pour prendre le tout en délibéré.  C’est le 13 octobre 1923 qu’il fit connaître son verdict en ces termes :

D’abord, il justifia sa décision d’avoir accepté de produire les documents en preuve parce que ceux-ci avaient déjà été produits et lus lors de l’enquête préliminaire.  L’accusé en connaissait donc la teneur.  Ensuite, il incombait à la Couronne de prouver trois choses : le premier mariage; le second mariage; et que la première femme de l’accusé était vivante lors du second mariage.  Il dira également que les admissions de l’accusé étaient suffisantes pour prouver le premier mariage.  « Si nous ajoutons à ces admissions les documents officiels constatant son premier mariage, nous sommes en présence d’une preuve complète, qui doit être acceptée en fait et en droit », écrit le juge Lacoursière.

Quant à savoir si la première femme était encore vivante au moment du second mariage, le juge souligna que la lettre de l’épouse bulgare datée du 21 février 1921 représentait une preuve suffisante.  Et le juge d’ajouter : « Tous ces faits, cet enchaînement de circonstances, constituent une preuve accablante contre l’accusé, ou tout au moins, une preuve de présomption suffisante pour laisser à l’accusé la charge de la détruire.  L’accusation de bigamie est une des rares offenses pour lesquelles le Code Criminel offre des excuses comme moyens de défense à celui qui s’en rend coupable.  Ces excuses se trouvent au paragraphe 3 de l’art. 307 C.C.  L’accusé n’a pas jugé à propos de s’en prévaloir, c’était son droit.  D’ailleurs, je ne crois pas qu’il pouvait être plus habilement défendu qu’il l’a été par son procureur.  Je déclare l’accusé coupable de bigamie, suivant l’accusation telle que portée ».

Ce verdict valut à Petcoff une sentence de 2 ans d’emprisonnement.

Épilogue

Decho Irénée Stoychieff, l’un des témoins dans cette affaire, s’éteignit à Greenfield Park le 17 mai 1971.

La seule enfant que Rose Anna Laganière aurait eu avec Trifone Petcoff, celle dont il a été question lors du procès sans qu’on en révèle l’identité, s’appelait Rose Emma Petcoff.  Le 18 juillet 1936, cette fillette devenue femme épousa Eusèbe Nolet dans la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine.  Cependant, rien n’indique que ses parents aient assistés à la cérémonie.

D’ailleurs, après le verdict de l’honorable juge Lacoursière, on perd la trace de Trifone Petcoff.  Serait-il retourné auprès de sa première épouse en Bulgarie après avoir purgé sa sentence?

Et qu’est devenue Rose Anna auprès de ce second mari turbulent?

Le curé Éphrem Fusey fut inhumé le 31 décembre 1930 dans la paroisse Ste-Famille.  Il était le fils du notaire Georges Fusey et de Léocadie Dugas.  C’est en son honneur qu’on nomma la rue Fusey au Cap-de-la-Madeleine, un nom qui survécut aux fusions municipales au tournant du 21ème siècle.


[i] Encore une fois, comme c’est de coutume dans les archives et autres faits historiques, l’orthographe du nom connaît quelques variantes à travers le dossier, par exemple « Triphone ».

[ii] Né le 2 novembre 1848 à Ste-Geneviève-de-Batiscan, il reçut l’ordre le 22 septembre 1872 à la cathédrale de Trois-Rivières.  En plus d’avoir approuvé une apparition de la vierge Marie qui se serait déroulé en 1880 à la basilique du Cap-de-la-Madeleine, il confirma le miracle du fameux pont de glace de 1879, mythe bien intégré dans l’histoire de la ville.  Monseigneur Cloutier s’est éteint le 18 septembre 1934 à l’âge de 85 ans.

[iii] Éphrem Fusey fut curé fondateur de la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine de 1918 à 1931.  C’est en son honneur que fut baptisé la rue Fusey.

[iv] S’agissait-il de la St-Maurice Pulp and Paper Co. De Trois-Rivières ou alors de la St-Maurice Lumber Co. Au Cap-de-la-Madeleine?

[v] Le témoin semblait faire référence au chemin du roi, que l’on désigna par la suite comme la route 2 avant de la baptiser finalement route 138.

Une stratégie pour sauver la tête d’Alexandre Lavallée?

Alexandre Lavallée
Alexandre Lavallée

Dans un article du 8 mars dernier (voir L’affaire Alexandre Lavallée), j’ai résumé cette affaire de meurtre qui a marqué la région de la Mauricie au milieu des années 1920. Ce drame évoque l’histoire d’un cultivateur septuagénaire pendu en 1927 pour le meurtre de sa propre fille survenu à St-Étienne-des-Grès. En effet, Rose-Anna Lavallée de Vaudreuil, dont le mari travaillait sur des chantiers en Ontario, a été retrouvée morte dans des circonstances sanglantes en août 1926.

Ma récente escapade aux Archives nationales du Canada à Ottawa m’a permis non seulement de découvrir le visage de ce vieux criminel (voir photo ci-contre), mais aussi de comprendre que le véritable mobile du crime, selon l’avis du Dr Rosario Fontaine, expert en science judiciaire et alors jeune protégé du célèbre Dr Wilfrid Derome, fut l’agression sexuelle. Au procès, le Dr Fontaine fut d’ailleurs incapable d’établir si le viol avait eu lieu avant ou après le décès. Or, le dossier de première instance préservé aux Archives nationales de Trois-Rivières, ainsi que celui de la Cour d’appel à Québec, ne me permettaient pas de confirmer quoi que ce soit à propos du mobile du crime.

Puis on découvre également que le 21 juillet 1927, à moins d’un mois de la date prévue pour l’exécution, le sénateur Jacques Bureau, qui avait lui-même été solliciteur général quelques années auparavant, adressa une lettre à l’honorable Lucien Cannon, le solliciteur-général d’Ottawa. Bureau lui souligna que « j’ai ici deux de mes amis, Jean-Marie Bureau[1] et Léopold Pinsonneault, qui ont défendu un vieux vaurien du nom de Lavallée qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Je te dis cela sérieusement et c’est pour cela que je te demande à commuer sa sentence parce que ce serait une dépense inutile que d’acheter une corde pour débarrasser l’univers d’un pareil individu. […] Il est âgé de 73 ans et Léopold Pinsonneault et Jean-Marie Bureau m’affirment que le bonhomme est absolument dégénéré. Je ne crois pas qu’il y ait de mal à incarcérer le bonhomme jusqu’à la fin de ses jours et il n’y aurait pas de révolution dans le diocèse si sa sentence était commuée. Je crois même, d’après certaines conversations que j’ai entendus, que tous les membres du clergé verraient ça d’un œil favorable ».

Difficile à croire, mais Lavallée trouvait quelques supporters sensibles à sa cause, ou du moins à la préservation de ses vertèbres cervicales puisque le 28 juillet une pétition signée par quelques dizaines de trifluviens fut adressée à Lucien Cannon. On y prétextait qu’aucune preuve directe n’avait été apportée contre lui lors du procès et qu’il n’y avait pas eu d’exécution dans le district « depuis 75 ans », ce qui nous reporte alors à 1852. C’était faux, bien sûr, puisque c’était là oublier l’exécution de William Brainard en 1860.

Le Dr Napoléon Lambert de Trois-Rivières se mit également de la partie en écrivant que, selon lui, Lavallée « ne jouit pas de ses facultés mentales. Maladie : érotisme ». Peut-être qu’aujourd’hui on parlerait plutôt de perversion sexuelle, qui sait!?

Le document le plus étonnant apparut le 29 juillet 1927. La déclaration de Georges alias Alphonse Boucher, un homme de 28 ans alors incarcéré pour viol à la prison de Bordeaux, eut des choses intéressantes à dire. Dans cette déclaration faite devant le gouverneur Séguin de la même prison, il s’incriminait avec un complice de nom de Tony, affirmant que le 10 août 1926 ils avaient tous deux quitté Montréal pour la région de Trois-Rivières. Voici un extrait de cette déclaration :

Aux Trois-Rivières, nous avons dîné au Café du Platon. Après le dîner nous sommes allés à l’hôtel Martin. Tony connaissait le père Lavallée. Il l’a rencontré là et m’a dit lui avoir donné une dose d’héroïne.

De l’hôtel Martin, nous sommes partis pour St-Étienne. Nous avons laissé notre voiture dans le bois à la station de Marchand. De là nous nous sommes rendus chez Lavallée à pieds.

C’était la quatrième ou la cinquième fois que j’allais chez Lavallée.

La première fois j’y étais allé au mois de mai 1926. À cette date-là, je passais dans le 4ème rang, et étais arrêté du magasin de Milot pour y prendre un verre de liqueur. Le sucre de la liqueur m’était resté dans la gorge et je suis arrêté chez Lavallée pour demander un verre d’eau. Madame de Vaudreuil [la victime] m’a donné une tasse de lait. J’ai causé avec elle.

Je suis retourné deux ou trois fois par la suite chez Lavallée pour rencontrer Madame de Vaudreuil. […]

À mon deuxième voyage j’avais eu des relations charnelles avec Madame de Vaudreuil. De même aussi pour le troisième et le quatrième voyage.

Le jour du meurtre je me suis d’abord rendu seul chez Lavallée. J’ai causé avec Madame de Vaudreuil. À un moment je suis sorti et suis allé dans un hangar au côté de la maison. Durant ce temps des gens sont passés et ont parlé à Madame de Vaudreuil. Je ne sais pas ce dont il a été question entre eux.

En rentrant dans la maison j’ai demandé à Madame de Vaudreuil si elle avait dit à ces gens que j’étais là.

Tony est ensuite arrivé. Nous avons voulu avoir des relations avec Madame de Vaudreuil en lui disant que nous l’amènerions avec nous à Montréal et qu’elle demeurerait au numéro 247 rue Sherbrooke.

Elle a refusé en disant qu’elle était honnête et avait assez de misère avec son mari qui était une brute pour ne pas venir à Montréal. J’ai voulu la prendre de force et elle m’a donné un coup de couteau à pain. Vous voyez la marque ici.

Quand elle m’a donné un coup de couteau, je l’ai frappée sur la jambe et ensuite dans le bas du corps.

Elle est tombée par terre. Je l’ai transportée sur son lit et là je l’ai frappé avec un « crowbar », un petit crowbar, un[e] pince-monseigneur. Je l’ai aussi frappée avec un « post » de cordonnier que Tony avait emporté.

Nous l’avons ensuite violé. […]

Avec le peu que nous sachions sur cette affaire, puisque les transcriptions du procès demeurent manquantes, cette déclaration peut aujourd’hui paraître tout à fait plausible. Est-ce que la justice s’est trompée? A-t-on pendu un innocent à Trois-Rivières?

Me Jean-Marie Bureau, qui avait son cabinet d’avocat dans l’édifice de la Banque Canadienne de Commerce à Trois-Rivières, écrivit une lettre le 1er août 1927 à l’honorable Lucien Cannon, alors ministre intérimaire de la Justice à Ottawa. Dans cette lettre de 11 pages, Bureau voulut attirer son attention sur cette confession de Boucher. Probablement au courant que l’enquête déclenchée par la Couronne à la suite de cette déclaration en venait à la conclusion d’un énorme mensonge, Me Bureau insista en affirmant que les affirmations du patron de Boucher, dont le témoignage permettait d’établir qu’il était impossible pour ce violeur de se trouver à St-Étienne-des-Grès au moment du meurtre de Rose-Anna, n’étaient pas dignes de foi. Le criminaliste trifluvien ira même jusqu’à prétendre que cet employeur, un dénommé Morris, était un ami de Boucher et qu’il couchait avec sa femme.

Il ajoutait à propos du complice présumé de Boucher que « Tony aurait été arrêté dernièrement par la police de Montréal, au cours d’une partie de cartes, précisément avec le patron de Boucher, un juif du nom de Morris ».

Me Bureau écrivit que « dans les circonstances, monsieur le ministre, je me demande s’il serait raisonnable de procéder le 12 du mois courant à l’exécution du vieillard Lavallée, contre lequel, il faut le dire, on n’a apporté que des preuves de circonstances, des preuves de nature telles que le juge Rivard de la Cour d’Appel nous disait que s’il avait été juré il n’aurait pas condamné Lavallée. […] Il me paraît que dans les circonstances le plus sage serait de conserver la vie à Lavallée afin que l’irréparable ne se soit pas produit si un jour la Justice devenait convaincue de la culpabilité de celui qui fait aujourd’hui une confession aussi extraordinaire ».

Malheureusement pour l’avocat et son client, ni la Couronne ni le ministère de la Justice ne prit cette confession au sérieux. Mais alors, comment Boucher aurait-il pu décrire l’intérieur de la maison de Lavallée et donner des détails aussi impressionnants? De plus, la pince-monseigneur mentionnée par Alphonse Boucher pouvait correspondre à l’arme du crime, quoi que celle-ci ne fut jamais retrouvée. Est-ce que Bureau voulait sauver la tête de son client à tout prix au point d’élaborer une entente avec un détenu de la trempe de Boucher?

Le 3 août 1927, Arthur Bettez, maire de Trois-Rivières, mentionna à son tour que « le cas de Lavallée me paraît un de ceux qui autorisent une commutation tant à cause de l’âge du condamné que de l’absence de preuves directes au procès ». Le 4 août, Bettez écrivait cette fois au premier ministre William Lyon Mackenzie King pour tenter de le convaincre d’intervenir en faveur d’une commutation de peine. Bettez soulignait entre autres que « la Couronne n’a pas amené de preuves directes de sa culpabilité. Il a été condamné simplement sur les preuves de circonstances ».

L'Action Catholique, édition du 12 août 1927.
L’Action Catholique, édition du 12 août 1927.

Toutefois, comme certaines autres affaires criminelles ont pu le démontrer, la preuve de circonstance peut parfois s’avérer plus solide qu’une preuve directe.

La déclaration de Boucher fut étudiée et enquêtée par le procureur Ernest Bertrand et certains détectives de la Police provinciale agissant sous les ordres du chef Lorrain. Selon Bertrand, il était impossible que Boucher se soit retrouvé à St-Étienne-des-Grès le jour du meurtre. En haut lieu, on croyait donc que Lavallée était un « maniaque » et que la justice devait donc suivre son cours.

Alexandre Lavallée était donc responsable de l’horrible assassinat de sa fille Rose-Anne. Et selon les lois en vigueur à l’époque, il en paya de sa vie dans l’enceinte de la prison de Trois-Rivières le 12 août 1927.

[1] Il ne m’a pas été possible d’établir s’il y avait un lien de parenté entre Jacques et Jean-Marie Bureau.

Crimes similaires, traitement différent

Site Internet consacré à la tuerie de Villisca
Site Internet consacré à la tuerie de Villisca, laquelle comporte d’importantes similitudes avec celle commise à Trois-Rivières en décembre 1929.

Mes recherches concernant les procès qui ont marqués la Mauricie dans la première moitié du 20ème siècle m’amènent à me questionner sur le traitement qu’on réserve parfois à certains drames, en particulier les cas de violence extrême. Certes, il faut éviter de s’en vanter, mais Trois-Rivières a connu dans son passé l’un des pires drames familiaux jamais rencontrés dans toute l’histoire du Canada. En décembre 1929, Andrew Day, un homme d’une quarantaine d’années travaillant dans les usines de pâte et papiers, s’empara d’une hache pour assassiner sa femme et ses sept enfants dans leur maison de la rue Laurier. Les huit victimes – la mère était également enceinte de quatre mois, comme le révélera l’autopsie, ce qui pourrait donc nous faire parler d’un total de 9 victimes – dormaient au moment de la tuerie. D’après l’enquête, aucun d’eux n’aurait eu le temps de fuir les lieux. Un seul, selon le médecin légiste Rosario Fontaine, aurait pu se réveiller pendant la tuerie.

Peu après, Day redescendait dans la cuisine pour se trancher la gorge avec un rasoir avant d’aller errer dans les rues de la ville, où il fut découvert par un policier. Les médecins de l’hôpital Normand & Cross, située sur la rue Laviolette, lui sauvèrent la vie, l’obligeant du même coup à faire face à la justice. Trois mois plus tard, le procès était bouclé. Day fut expédié à l’asile, tandis que les Trifluviens commençaient déjà à oublier les détails de ce drame sanglant.

Sur les quelques 1,500 dossiers de condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, une soixantaine d’entre eux parlent de forfaits commis avec une hache. Et de ce nombre, trois des assassins étaient des femmes. Toutefois, aucun de ces dossiers ne possède l’ampleur du massacre de la rue Laurier. En 1897, à titre d’exemple, Thomas Nulty a bien tué trois membres de sa famille à Rawdon en utilisant un instrument identique. En 1900, c’est dans les Territoires du Nord-Ouest que John Morrison prenait une hache pour s’en prendre à la famille de son employeur[1]. Mais le nombre des victimes restait toujours inférieur à la tuerie de la rue Laurier. Trois-Rivières a donc été stigmatisée par un cas unique dans les annales criminelles canadiennes.

Pour retrouver un drame similaire, il faut se tourner du côté des États-Unis. Dans le village rural de Villisca, en Iowa, les six membres de la famille Moore, accompagnés par deux jeunes filles du nom de Stillinger, assistèrent à une fête pour enfants dans la soirée du 9 juin 1912 avant de rentrer à la maison. Le lendemain matin, à partir de 7h00, une voisine s’inquiéta du silence inhabituel qui régnait chez les Moore, connus pour être des lèves-tôt, d’autant plus qu’ils avaient des vaches à traire. Quelques minutes plus tard, les huit corps étaient découverts dans leur lit. Tous, semble-t-il, avaient été assassinés dans leur sommeil. Les visages des victimes et les miroirs de la maison avaient tous été recouverts par des pièces de vêtement. L’arme du crime, une hache, fut retrouvée ensanglantée dans la chambre où dormaient les sœurs Stillinger. Contrairement au massacre de la rue Laurier, la scène de crime de Villisca aurait été contaminée par des dizaines de curieux avant qu’un périmètre sérieux soit établi. Évidemment, c’était avant l’uniformisation des procédures policières établies par le FBI et plusieurs années avant le crime d’Andrew Day. D’ailleurs, le chef de la police de Trois-Rivières en 1929, Jules Vachon, a démontré son professionnalisme à l’époque en érigeant un périmètre de sécurité immédiatement après avoir inspecté les pièces de la maison. Trois ans plus tôt, il avait d’ailleurs acquis une certaine expérience en jouant un rôle de premier plan dans l’affaire Alexandre Lavallée.

De plus, le ou les tueurs de Villisca ne furent jamais identifiés. En effet, Joe B. Moore, l’homme de la maison, aurait été le plus durement frappé par la violence des coups, ce qui élimine la possibilité qu’il ait « réussi » ce que Day projetait de faire, à savoir une série de meurtres suivi d’un suicide.

Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s'enlever la vie en se tranchant la gorge.  On constate d'ailleurs sur cette photo le pansement qu'il porte autour de sa plaie.
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le drame survenu à Villisca a suscité la publication de plusieurs livres, la réalisation d’un film, de nombreuses vidéos à caractère douteux distribuées sur la toile et la création d’un site Internet visant à promouvoir la maison comme site historique. En effet, tout en prétendant que l’ancienne scène de crime est aujourd’hui hantée par les fantômes des victimes, on propose aux touristes en mal de sensation des séjours prolongés à l’intérieur de la maison Moore. Dans l’affaire Day, toutefois, on ne retrouve aucun élément de ces aspects mercantiles. On peine d’ailleurs à imaginer qu’il en soit autrement. Le traitement que font les Américains de leur tuerie m’oblige également à me questionner sur le fait de rendre public ou non l’adresse de l’ancienne résidence de la famille Day. Car elle existe toujours, cette maison. J’en ai récemment obtenu la confirmation par deux moyens différents. C’est un aspect que j’aborderai plus en détail dans mon futur projet littéraire Les grands procès de la Mauricie 1900-1950.

En effet, si personne n’a encore rapporté de fantôme sur la rue Laurier, devrais-je craindre que le traitement louable que les mauriciens ont réservés à cette affaire jusqu’à maintenant se transforme en ridicule? Évidemment, il faut noter dans ce traitement différent de deux crimes similaires le fait que tous les détails ne sont pas identiques. Si dans les deux cas on assiste à trois éléments identiques – le nombre de victimes, le type d’arme utilisé et le fait que les victimes dormaient au moment de la tuerie – il faut certainement prendre en considération qu’à Villisca le ou les assassins n’ont jamais été retrouvés, ce qui a prolongé l’énigme entourant cette affaire et ainsi suscité davantage de questions dans l’esprit des Américains, du moins ceux de l’Iowa.

À Trois-Rivières, l’affaire Day fut bouclée en trois mois, ce qui n’a laissé pratiquement aucune place aux spéculations. De plus, le drame de Villisca fut marqué par une multitude d’enquêtes incompétentes et malhonnêtes, dont certaines visaient un sénateur de l’État. Ici, l’enquête entamée par le chef Vachon et reprise ensuite par Louis Jargaille, un célèbre détective provincial de l’époque, fut de loin beaucoup plus illustre. En revanche, contrairement aux Trifluviens, les habitants de Villisca n’ont pas oubliés.

Pour sauver la maison, un couple la racheta en 1994 afin de la rénover pour lui redonner son apparence d’origine, ce qui fit dire à Troy Taylor – qui se dit auteur de plus de 80 livres depuis 1989 sur les crimes sanglants et les fantômes – que ces rénovations furent à l’origine du déclanchement des manifestations paranormales. Dans Villisca (2003), de Roy Marshall, un auteur beaucoup plus sérieux, on pouvait cependant lire en épilogue qu’on n’a jamais revu aucun drame de cette ampleur. Comme de raison, Marshall n’a pas cherché du côté canadien, et encore moins québécois.

En dépit d’un préjugé que nous entretenons envers l’importance de la criminalité américaine versus la nôtre, force est de constater qu’à la comparaison de ces deux drames nous devons, nous aussi, composer avec des tragédies quasi inimaginables. En revanche, c’est dans le traitement que nous en faisons que la différence s’installe.

[1] Morrison fut pendu pour ses crimes en 1901.

L’affaire Dupont: la question de l’aliénation mentale

Marcel Chartier
Me Marcel Chartier était coroner à Trois-Rivières en 1969.

Dans mon livre L’affaire Dupont, on a vu qu’il fut question à un certain moment que l’enquête conduite par le coroner Me Marcel Chartier au soir du 2 décembre 1969 aurait pu laisser entendre que Louis-Georges Dupont souffrait « d’aliénation mentale ». Est-il juste de penser qu’on ait tenté de le faire passer pour un fou?

En fait, il s’agit de savoir si le terme fut utilisé uniquement dans ce cas bien précis, ou alors le réservait-on pour d’autres cas de suicide?

Revenons-en d’abord au verdict du coroner Chartier, qui se lisait en partie comme suit : « Je conclus que Louis-Georges Dupont s’est donné la mort sans avoir le « mens rea » [état d’esprit] nécessaire à un acte criminel de telle nature : il n’y a donc pas eu cet élément nécessaire à un crime. En conséquence, il n’y a pas eu suicide au sens du Code criminel : il s’est donné la mort dans un état d’aliénation mentale ».[1]

Dans les archives nationales, on découvre des formules préfabriquées comportant une phrase imprimée à l’avance prévue pour les cas de décès qui ne cheminent pas vers des causes criminelles. Par exemple, dans le cas du suicide d’André Marchand, survenu le 25 avril 1965, on peut lire que « les recherches faites établissent que la mort était due à [un] suicide [et] qu’elle n’était imputable à [un] crime à qui que ce soit, ni à la négligence de personne; qu’aucun crime ne l’avait accompagné ou précédée et qu’il n’y avait pas lieu de tenir une enquête régulière ».

Par cette formule, on comprend un peu mieux pourquoi il n’y avait pas eu d’enquête régulière, c’est-à-dire avec la comparution de témoins et la présence d’un sténographe officiel. Après tout, puisque dans l’affaire Dupont les autorités concluaient déjà à un suicide, il n’y avait donc pas eu matière à approfondir le dossier, qui fut finalement traité comme un simple cas de recherche. D’ailleurs, il est à noter que dans les caisses d’archives concernant les coroners on dénombre beaucoup plus de cas de recherche (qui se résument pour la plupart en une seule page) que d’enquêtes publiques (qui son accompagnées des transcriptions sténographiques et parfois même de quelques pièces à conviction ou autres documents).

Quant à la mention « aliénation mentale », les archives ne permettent pas d’appuyer le fait que cette mention ait été péjorative. Au contraire, il semble plutôt que ce soit un terme juridique utilisé pour une certaine part des suicides survenus à cette époque.

En ce sens, les archives démontrent quelques exemples intéressants. Dans le cas du suicide de Louis Morinville, dont le corps a été retrouvé à l’Île Val d’Or à Champlain en juillet 1965, le coroner Bellemare écrivait comme verdict : « suicide (noyade) dans un moment d’aliénation mentale ».

Il en alla de même dans le cas de Lionel Poulin, qui s’était jeté d’une fenêtre de l’hôpital sanatorium Cooke, toujours en juillet 1965. Encore une fois, le verdict du coroner Bellemare était : « suicide dans un moment d’aliénation mentale ».

Ce terme juridique, également utilisé dans le cas du décès d’Augustin Paquin survenu en février 1965, n’était donc pas exclusif à Me Marcel Chartier.

[1] Eric Veillette, L’affaire Dupont : une saga judiciaire, (2014), p. 61.

La sortie en librairie de « L’affaire Dupont »

IMG_1766         C’est à compter du vendredi 26 septembre prochain que le livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire fera sa sortie officielle en librairie. Dans un premier temps, il sera en vente à la Librairie l’Exèdre, située au 910 boulevard St-Maurice à Trois-Rivières. Il est possible de réserver un exemplaire du volume dès maintenant en téléphonant au (819) 373-0202.

L’affaire Dupont, qui compte 636 pages, présentera l’histoire la plus complète jamais publiée jusqu’à maintenant concernant ce dossier controversé. Dans son introduction, l’auteur insiste sur l’objectivité et le fait de laisser ses lecteurs forger leur propre opinion. Ainsi leur permet-il de revisiter la chronologie des événements de 1969 à 1994, avant de les plonger dans les nombreux témoignages entendus légalement en Cour en 1995 et 1996.

Dans sa conclusion, l’auteur se permet de revenir sur des points importants afin de démontrer une meilleure compréhension des preuves déposées légalement, ainsi que les autres qui ne l’ont jamais été. Il sera donc important de faire la différence entre un soupçon et une preuve.

Ce livre reste conscient de l’ampleur que cette légende urbaine a prise au cours des quatre dernières décennies, mais rappelle aussi que les perceptions, même les plus profondes, ne sont pas admissibles en preuve devant un tribunal et qu’il ne faut donc pas s’y fier pour porter un jugement éclairé.

Quoiqu’on en pense, quoiqu’on en dise, le dossier de l’affaire Dupont fait école. Jamais on n’aura dépensé autant d’énergie et d’argent pour trancher sur la cause de la mort d’un seul individu, exception faite de certaines recherches archéologiques peut-être.

Si l’affaire vous passionne, alors ne tardez pas à réserver votre exemplaire du livre dès maintenant car les quantités sont limitées.

Bonne lecture à tous!