Ce 21 janvier 1975

 

necro gargantua

Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975
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Tuerie de masse en face de Québec

1921 - Le Canadian Recruit
Le « Canadian Recruit » vers 1921.

 

Le 18 août 1921, vers 22h30, une collision navale se produisit à la hauteur de la traverse St-Roch, sur le fleuve St-Laurent. Un épais brouillard serait à l’origine du violent accrochage. Les dommages subit par le charbonnier Canadian Recruit furent si importants qu’il coula rapidement. « Le Canadian Recruit fut tellement avarié que l’on tenta de le jeter sur la rive et la tentative réussit à demi, car on rapporte qu’il a coulé, mais qu’il n’est pas entièrement submergé. L’équipage du Canadian Recruit fut recueilli par le Maskinongé[1], qui a subi de légers dommages. Ce dernier reviendra à Québec pour subir des réparations. Il est attendu ici vers midi », pouvait-on lire dans L’Action Catholique.

 

Le Maskinongé poursuivit son chemin pour venir s’installer en rade juste en face de la Ville de Québec, où il arriva à 13h00. Le lendemain, le quotidien déjà cité annonçait qu’on procéderait au renflouement du Canadian Recruit.

Au petit matin du 27 août 1921, vers 5h00, des signaux de détresse furent envoyés depuis le Maskinongé. Le chaloupier Jeffrey fut le premier à s’approcher suffisamment pour permettre au capitaine de lui lancer quelques mots. En fait, celui-ci lui demanda d’alerter la police le plus rapidement possible afin de procéder à l’arrestation d’au moins un homme.

En revenant à terre, Jeffrey transmit la requête au sergent Ludger Couture du poste no. 5, rue Champlain. À son tour, il prévint la Police provinciale puisque c’est à elle que revenait la responsabilité d’intervenir sur les navires. Les policiers provinciaux Laliberté, Hunter et Boucher, accompagnés de Couture, se rendirent sur le navire. Rapidement, on procéda à l’appel des membres de l’équipage. L’exercice permit de constater que six Chinois manquaient à l’appel. Une fouille complète permit ensuite de découvrir les cadavres de quatre hommes dans une cabine, alors que dans une autre se trouvaient deux Chinois gravement blessés. Tous semblaient avoir été atteints par des projectiles d’arme à feu. On les transporta d’urgence sur la terre ferme, plus précisément à l’Hôtel-Dieu, tandis qu’un fourgon de la morgue emmena les cadavres chez l’entrepreneur en pompes funèbre Ulric Moisan.

À l’Hôtel-Dieu, le Dr Gagnon, qui fit les pansements aux deux blessés, dira à un journaliste que l’un d’eux, nommé Youk Hong, n’était pas gravement atteint. Selon L’Action Catholique, cette tragédie créa un grand émoi ce matin-là dans la basse ville de Québec car les résidents furent réveillés par les signaux de détresse, ce qui fit d’abord penser à un autre désastre maritime.

L’enquête permit d’établir que les victimes avaient été atteintes par projectiles d’arme à feu et que le tireur était un Chinois de 23 ans répondant au nom de Choo Tong (ou Chow Tong). Il sera formellement accusé d’avoir tué cinq de ses collègues matelots. Quelques transcriptions sténographiques relatives à l’enquête préliminaire nous permettent d’apprendre que le 16 septembre 1921, Me Lucien Cannon interrogea le policier provincial Robert Hunter pour lui demander de raconter comment le suspect, qui ne comprenait rien au français ni à l’anglais, s’était décidé à sortir de sa cachette avec le sourire aux lèvres.

Le procès de Choo Tong se déroula les 14 et 15 octobre 1921 à Québec devant le juge Lemieux. Me Lucien Cannon occupait pour la Couronne tandis que l’accusé était défendu par Me Alleyn Taschereau. Le Dr Albert Marois vint raconter les résultats de l’autopsie qu’il avait pratiqué sur l’une des victimes, un dénommé To Quin, atteinte de deux balles, l’une à la tête côté droit avec une trajectoire allant de haut en bas et une plaie de sortie à la joue. D’autres blessures lui laissaient croire que la victime avait été violemment frappée à la tête avec un autre instrument.

Le capitaine du Maskinongé, un dénommé B. R. Griffith, présenta la liste de ses 42 membres d’équipage, dont 29 Chinois et 13 Blancs. L’accusé en faisait partie depuis environ deux mois, avant quoi il avait travaillé à bord du Kamouraska, qu’il avait quitté à Sydney. Depuis le jour de son embarquement, Choo Tong était quartier-maître. « Les quartiers-maîtres étaient To Quin, Choo Tong, Ah Dee, Ling Ah Shee, et tous quatre occupaient une chambre à l’avant du navire; Choo Tong ayant son lit au-dessous de celui de To Quin qui était à bord du navire depuis au moins quinze mois »[2].

Au matin du 27 août, vers 4h30, le premier officier Stuits vint trouver le capitaine pour l’avertir qu’une bagarre venait d’éclater. Après s’être habillé, le capitaine s’était précipité. À son arrivée, il avait vu Loo Sing sortir des quartiers, supporté par un ami. Déjà on racontait que l’assassin s’était caché. « En entrant dans la cabine des quartiers-maîtres il vit To Quin couché sur le plancher et baignant dans son sang. Ah Dee, dans l’autre chambre, était mort dans son lit et dans une position comme si la mort l’avait surpris dans son sommeil ».

Selon le capitaine, l’accusé n’avait pas l’habitude de consommer de l’opium et la veille du drame son comportement était parfaitement normal. Qu’à cela ne tienne, ce tueur de masse fut reconnu coupable et sa date d’exécution fixée au 16 décembre 1921. Cette sentence fut cependant commuée en emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Il semble que le mobile de son crime n’ait jamais été connu.

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Sur ce document de la mise en accusation de Choo Tong, peut lire les noms de ses victimes.

 

[1] Le charbonnier Maskinongé appartenait à la compagnie Dominion Coal Coy, propriété de Robertson et fils de Liverpool. C’était un navire de 2,671 tonnes long de 375 pieds pouvant transporter un équipage de 45 personnes. Il pouvait atteindre la vitesse de 11 à 12 nœuds.

[2] L’Action Catholique, 15 octobre 1921.

Le massacre de la rue Laurier

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La maison habitée par la famille Day en 1929 existe toujours. (photo: EV 2015)

Vers 3h40 au matin du 16 décembre 1929, le policier Alexandre Charest effectuait sa ronde habituelle lorsqu’il tomba sur un homme à l’intersection de la rue Alexandre[i] et Hart, à Trois-Rivières. En ouvrant le col de son manteau, celui-ci dévoila une gorge ensanglantée, tranchée. Croyant que ce citoyen venait d’être victime d’une violente bagarre, Charest le conduisit d’urgence au poste de police.

Là-bas, l’inconnu fit comprendre aux policiers son souhait d’écrire. On lui tendit un crayon et le couvercle d’une boîte de carton sur laquelle il griffonna «  I murdered my family (j’ai tué ma famille) ». Et il ajouta son adresse : 13 rue Laurier.

Tandis que le blessé était conduit à l’hôpital Normand et Cross, rue Laviolette, le chef de police Jules Vachon choisit deux policiers, Ross et Desaulniers, pour se rendre immédiatement sur la rue Laurier. Au rez-de-chaussée de la résidence, les trois hommes découvrirent le cadavre d’un jeune garçon, à moitié étendu sur un sofa. Il leur fallu ensuite enjamber une flaque de sang pour pouvoir grimper l’escalier.

À l’étage, l’horreur s’offrit à leurs yeux. Une femme d’environ 40 ans et six autres jeunes enfants, tous des garçons, gisaient dans différents lits. Malgré des éclaboussures de sang qui hantaient toutes les pièces, Jules Vachon, qui jouissait de son expérience dans affaire Lavallée, survenue trois ans plus tôt, constata que toutes les victimes avaient été tuées de la même façon. Elles portaient d’énormes plaies à la gorge. Pour certains, leur tête ne tenait plus que par quelques lambeaux de chair.

Vachon remarqua également des traces de sang près des interrupteurs électriques de chacune des pièces, comme si l’assassin avait pris le temps d’allumer et d’éteindre les lumières avant et après son passage dans chacune des pièces. La position des cadavres indiquait également que personne ne s’étaient éveillés. On ne nota aucun signe de défense.

Le malheureux à la gorge tranchée fut rapidement identifié comme étant Andrew Day, un ouvrier de 39 ans employé à la St-Lawrence Paper[ii]. Parmi les victimes, on comptait sa femme, Agatha Coughlin Day, et leurs 7 enfants: Jimmy, 13 ans; Billy, 8 ans; Freddy, 7 ans; Andrew, 6 ans; Daniel; Emmett 3 ans; et Peter.

Andrew Day - La Patrie 18 mars 1930
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le Nouvelliste révéla que les murs, les rideaux, et la table de la cuisine étaient maculés de sang. C’est d’ailleurs dans cette pièce que Vachon récupéra de précieuses pièces à conviction : une hache et un rasoir maculés de sang. Après l’octuple meurtre, il semble que Day ait utilisé le rasoir pour tenter de suicider en s’ouvrant la gorge. D’ailleurs, on craignait tellement pour sa vie que l’abbé Antonin Milot, vicaire à la cathédrale, accourut à son chevet pour lui donner l’extrême onction.

Devant un crime aussi violent, on se questionna rapidement sur le mobile. Des voisins parlaient déjà de Day comme d’un homme paisible et attentionné envers ses enfants. Selon le journal montréalais La Patrie cette boucherie pouvait s’expliquer par le fait que « Day avait perdu toutes ses économies à la Bourse et qu’il n’avait plus dormi depuis six ou sept jours. Il était employé par une compagnie de pulpe et de papier et gagnait environ dix dollars par jour »[iii].

L’immeuble de brique à deux étages habité par la famille Day appartenait à Cyriac Dupont, un marchand qui résidait dans la maison voisine, au 15 rue Laurier. En dépit d’un sommeil léger, Dupont dira n’avoir rien entendu la nuit de la tuerie.

Le Dr Adélard Tétreault, qui agissait à titre de coroner, demanda à ce qu’on dresse un périmètre de sécurité pour protéger la scène de crime. Les policiers eurent d’ailleurs du mal à retenir les curieux. Malgré ces précautions, il semble qu’au moins un journaliste ait eu accès à l’intérieur de la maison puisqu’on pouvait lire dans Le Nouvelliste : « on entre sur une salle double, divisée par une porte d’arche. Au fond sur une divanette [sofa] était étendue la première victime. C’est l’aîné des enfants, Jimmy. Il a la jambe gauche à terre et ses couvertures de lit sont repoussées au pied. Sa figure est enveloppée d’un masque de sang coagulé. Le cou est tranché presque complètement : il est presque décapité. Le sang a coulé par terre où il forme une marre épaisse ».

Et pour ajouter à l’incroyable tristesse du drame, les cadeaux de Noël destinés aux enfants gisaient toujours sous le sapin.

Après que le vicaire de la paroisse St-Philippe, l’abbé Charles-Édouard Bourgeois, eut administré les derniers sacrements aux huit victimes, le Dr Rosario Fontaine arriva sur place en compagnie des détectives Louis Jargaille, Hector Dorais et Édouard Lorrain de la Sûreté provinciale. Ceux-ci procédèrent à des expertises, tandis que Fontaine pratiquait les autopsies sur place. On photographia les lieux avant de déplacer les corps et de relever les empreintes digitales.

Le soir même, à 23h15, l’enquête du coroner Tétreault débuta. Déjà, Day était représenté par Me Jean-Marie Bureau[iv]. Devant le refus de Cyriac Dupont d’aller identifier les corps, la police demanda à Donat Duchesneau, un machiniste de la St-Lawrence Paper qui habitait juste en face. Celui-ci entra sur la scène de crime et identifia les victimes, une à une.

Devant le coroner, le Dr Fontaine « expliqua que dans la plupart des cas la mort avait dû être à peu près instantanée, il y eut presque chez chacune des victimes, fracture de la colonne vertébrale. L’instrument qui servit au crime était à la fois coupante et écrasante. Ce ne pouvait être un rasoir »[v]. Le médecin légiste se montra d’une précision quasi insupportable lorsqu’il détailla l’état du corps du jeune Billy, 8 ans, qui portait « une plaie à la joue droite et à la bouche, avec fracture de la mâchoire inférieure. Une blessure transversale au cou, faite avec deux coups de hache; section incomplète de la colonne vertébrale et section complète de la trachée »[vi].

Le 17 décembre, alors que les médecins annonçaient que Day survivrait à ses blessures, la police apprenait que le frère du présumé assassin, Thomas Day[vii], venait de quitter Milltown au Nouveau-Brunswick en compagnie de Frank Coughlin, frère d’Agatha. Les deux hommes auraient la pénible tâche de prendre les dispositions nécessaires pour les funérailles. Quant à elles, les rumeurs concernant les troubles mentaux de Day circulaient déjà.

C’est en compagnie du chef Vachon que Jargaille et Dorais rencontrèrent le suspect qui dira, après leur départ : « ils m’ont questionné, mais je ne suis pas obligé de parler, ils me l’ont dit eux-mêmes. Leur ouvrage est de chercher, ils sont payés pour ça. Qu’ils cherchent! »[viii].

Les funérailles d’Agatha Coughlin Day et de ses sept fils se déroulèrent le 18 décembre à l’église St-Philippe. Les huit dépouilles reposaient dans six cercueils. Dans l’assistance, on reconnut Me Jean-Marie Bureau, les détectives Jargaille et Dorais, ainsi que Cyriac Dupont, le propriétaire de la maison maudite, accompagné de son fils Hervé. L’abbé Charles-Édouard Bourgeois chanta la levée du corps avant que le curé de la paroisse St-Patrice, l’abbé Hervé Trudel[ix], ne célèbre l’office.

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L’abbé Charles-Édouard Bourgeois.

À la fin de la cérémonie, lorsqu’on ouvrit les grandes portes de l’église, un vent violent s’engouffra à l’intérieur. Ce fut ensuite en pleine tempête de neige que le cortège se transporta jusqu’au cimetière St-Louis. La température se montra si exécrable qu’il « fallut faire ouvrir le chemin, par un des gros chasse-neige de la cité qui précédait les corbillards. Les cercueils furent placés sur un traîneau tiré par un cheval puis le cortège se rendit à travers une bourrasque d’une violence extraordinaire, au lieu de la sépulture, située [sic] à une certaine distance de la route »[x].

À la reprise de l’enquête du coroner, le 27 décembre, on apprit que Day aurait confié au Dr C. E. Cross « why they don’t hang me? » (pourquoi ne me pendent-ils pas?). Sur les conseils de son avocat, Day garda le silence devant le coroner. Il refusa même de prêter serment. La seule chose qu’il accepta de dévoiler fut son âge : 39 ans.

Le 10 janvier 1930, on déposa officiellement contre lui des accusations pour le meurtre de sa femme, de ses sept enfants, mais aussi pour celui qu’on retrouve dans le dossier judiciaire sous le nom de « Anonyme » Day, le bébé à naître dont Mme Day était enceinte. L’autopsie du Dr Fontaine avait permis de découvrir ce détail important qui, d’une certaine façon, portait le nombre des victimes à neuf.

L’enquête préliminaire s’ouvrit devant le juge François-Xavier Lacoursière. Me Maurice Fortier fut assermenté comme interprète, alors qu’à la poursuite on retrouvait Me Philippe Bigué. Ce dernier avait de l’expérience puisqu’il avait fait son apprentissage en 1906 au cours de l’affaire Sclater et avait réussi à faire pendre le vieil Alexandre Lavallée en 1927.

Les transcriptions de cette enquête préliminaire représentent aujourd’hui à peu près tout ce qui reste du dossier judiciaire. Après qu’on eut déposé en preuve sous la cote P-3 le carton sur lequel Day avait confessé son crime par écrit, on entendit le sergent Roméo Ross, 40 ans, qui avait découvert la scène en compagnie de son chef. Mais c’est sans doute le constable Ernest Jacob[xi], 36 ans, qui eut l’explication la plus imagée :

  • Qu’avez-vous vu?, l’interrogea Me Philippe Bigué.
  • J’ai rentré par la porte d’en arrière. J’ai rencontré en avant le petit garçon couché, la gorge tranchée. J’ai monté l’escalier et j’ai vu des gorges tranchées.

Le procès, dont les notes ont malheureusement disparues, s’ouvrit le 13 mars 1930 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Quant aux avocats, il s’agissait des mêmes, Me Bigué pour la Couronne et Me Bureau pour la défense. Ceux-ci s’entendirent sur un jury francophone[xii]. L’accusé apparut les yeux cernés, visiblement épuisé, peut-être même dépressif. Le Nouvelliste rapporta qu’une foule composée de « plusieurs centaines de curieux » s’assembla entre la prison et le palais de justice pour tenter d’apercevoir l’accusé, qui portait pour l’occasion un complet bleu à fine rayure pâle. La cicatrice à sa gorge étant toujours visible, il demeura debout tout au long de la matinée. Mais en début d’après-midi son avocat demanda la permission au juge pour que son client puisse s’asseoir. En dépit de la gravité inouïe de son crime, ce dernier n’était pas complètement abandonné par sa famille puisque son frère Thomas Day prenait place au côté de Me Bureau.

La preuve de la Couronne fut percutante. Puis vint celle de la défense, qui appela d’abord Sévère Rivard, un marchand d’instruments de musique de 52 ans qui dira que Day lui avait acheté comptant un piano pour sa femme. On démontra également ses pertes financières par ses relevés de compte. Afin de plaider la folie, Me Bureau appela plusieurs collègues et anciens collègues de l’accusé. Il en ressortit principalement que dans les usines à papier où il avait travaillé, Andrew Day entretenait un comportement étrange. Un jour, sans raison apparente, il frappa un collègue au visage. Il se serait aussi adonné à des gestes obscènes qui ne furent malheureusement pas décrit en détails par les journaux.

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En décembre 2014 s’entama la démolition de l’église St-Philippe, où s’étaient déroulées les funérailles des huit victimes du massacre de 1929. (photo: EV 2014)

D’autre part, il apparut également que Day était tellement attentionné envers ses enfants qu’il ne pouvait pratiquement rien leur refuser, sans oublier qu’on le voyait s’occuper beaucoup du ménage à la maison. Bref, les jurés eurent certainement l’impression que l’homme avait deux personnalités.

Au grand désarroi du procureur de la Couronne, Me Bureau réussit un tour de force remarquable en convainquant les jurés de déclarer son client aliéné mental avant même la fin du procès. Devant les explications peu détaillés des quotidiens, il nous est malheureusement impossible de comprendre ce verdict en détail. On ignore même si la plus récente grossesse d’Agatha avait pu être l’élément déclencheur de cette folie meurtrière. La disparition ou la destruction du dossier représente une perte pour notre patrimoine judiciaire. Peut-être aurions-nous pu nous permettre une meilleure incursion dans la tête de celui qui demeure l’auteur du pire familicide au Canada.

Après cette décision, Andrew Day prit le chemin des asiles québécois, un milieu considéré privé. Au moment d’écrire ces lignes, son dossier demeure confidentiel. On ne saura donc jamais ce qu’il est advenu par la suite.

La démolition de l’église St-Philippe débuta le 1er décembre 2014. Le 16 décembre, le jour même du 85ème anniversaire de la triste tuerie, j’accordais une entrevue télévisée au journaliste Pierre Marceau de Radio-Canada devant l’église[1]. Ce jour-là, on était à retirer les clochers. En mars 2015, il n’en restait pratiquement plus aucune trace.

En janvier 2015, grâce à une recherche en deux étapes – je tairai cependant mes démarches – j’arrivais à identifier la maison que les Day habitaient au moment du drame. Elle existe toujours mais ne porte plus le numéro civique de 1929. Selon une employée de la ville, ces chiffres auraient été modifiés en 1933 pour une raison inconnue.

En 1955, Arthur Koestler écrivait à propos du système pénal britannique que « dans les cinquante premières années de notre siècle, près de 20,000 personnes furent jugées pour des délits de tous ordres autres que le meurtre. Parmi elles, 29 en tout furent jugées « coupables mais démentes », c’est-à-dire 0,15%. Pendant le même demi-siècle, 4,077 personnes furent jugées pour meurtre. Parmi elles, 1,013 furent relaxées ou acquittées. Des 3,064 accusés de meurtre qui restent, 1,241 furent jugés « coupables mais déments », soit au cours de l’instruction, soit devant le tribunal, ce qui fait un total d’environ 40% ».

Notre échantillonnage mauricien n’est évidemment pas suffisant pour se comparer à cette statistique susceptible d’éveiller certaines idées philosophiques, mais ces chiffres faisaient dire à Koestler que la démence représentait un moyen de défense beaucoup plus courant dans les causes de meurtres. Est-ce à dire que la folie se manifeste seulement chez les assassins?

On pourrait être tenté de croire que le niveau de violence d’un crime est représentatif de la folie de celui ou de celle qui le commet. C’est un réflexe naturel que nous avons devant des crimes aussi odieux, mais est-ce que la folie explique tout?

Le massacre commis sur la rue Laurier reste, encore aujourd’hui, le pire familicide survenu de l’histoire criminelle du Canada. Nous avons bien connu quelques cas, comme celui de Nathaniel Dubois en 1890 qui, dans le comté de Portneuf, a tué sa femme, sa belle-mère et ses deux enfants à coups de hache. Le juge de l’époque a refusé d’accorder la moindre importance à la théorie de l’aliénation mentale, et Dubois fut pendu à la prison de Québec.

En novembre 1897, c’est aussi avec une hache que Thomas Nulty éliminait sauvagement son frère et ses trois sœurs. Mais rien de tout cela n’est comparable au familicide commis sur la rue Laurier. En fait, il faut se tourner vers nos voisins américains pour retrouver un cas impliquant autant de victimes face à une même arme. Autre similitude : les victimes furent toutes assassinées durant leur sommeil.

Le dimanche 9 juin 1912, J. B. Moore, sa femme Sarah Montgomery Moore et leurs quatre enfants – Herman, 11 ans; Katherine, 9 ans; Boyde, 7 ans; et Paul, 5 ans – se rendirent à l’église presbytérienne de Villisca, en Iowa. Katherine y rencontra ses amies Lena et Ina Stillinger. Ces deux sœurs, respectivement âgées de 11 et 8 ans, décidèrent la nuit chez les Moore. Vers 19h00, J. B. Moore téléphona aux parents Stillinger pour leur demander si les filles pouvaient dormir chez lui. C’est une autre sœur Stillinger qui répondit au bout de la ligne. Les parents étant absents, J. B. Moore expliqua que, puisque les lumières électriques ne fonctionnaient pas très bien dans le village, il serait plus prudent que Lena et Ina ne rentrent pas seules chez leur grand-mère.

Après les festivités, les sœurs Stillinger rentrèrent donc avec les Moore, vers 22h00. Les lumières s’éteignirent et puis, … plus rien.

La voisine immédiate des Moore, Mary Peckham, se leva comme à l’habitude vers 4h00 le lendemain. C’est seulement après avoir terminé son lavage vers 7h00 qu’elle s’inquiéta de la tranquillité inhabituelle de ses voisins. Mary alla d’abord frapper à leurs portes, mais celles-ci étaient verrouillées de l’intérieur et les rideaux fermés. Ed Selley, un employé de Moore qui attendait son patron à la boutique du village, arriva à son tour, s’occupant de traire les vaches avant de retourner au magasin. À son arrivée, Ross Moore, le frère de J. B., inséra sa tête par une fenêtre ouverte mais sans rien distinguer, ni entendre quoi que ce soit. Il trouva cependant dans son trousseau un double des clés de la maison et ouvrit. La vision d’horreur qui s’offrit alors à lui s’avéra cauchemardesque. Les six membres de la famille Moore et leurs deux jeunes invitées avaient été sauvagement tuées pendant leur sommeil.

Le coroner conclut en l’absence de toute agression sexuelle, bien que les sous-vêtements de Lena Stillinger aient été soulevés et que son corps fut retrouvé dans une position suggestive. L’auteur Troy Taylor affirme que, parmi les huit victimes, c’est J. B. Moore qui aurait subi les blessures les plus violentes. Mais il s’agit là d’une conclusion risquée puisqu’il n’y eut jamais de photos judiciaires pour immortaliser la scène, les documents officiels sont généralement manquants et les lieux furent contaminés par plusieurs curieux.

Un premier livre consacré à cette tragédie fut publié en 2003 sous le simple titre Villisca. Son auteur, Roy Marshall, présenta le dossier de manière objective. En dépit d’un ouvrage sérieux, Marshall se permettait de conclure dans son épilogue en disant qu’à l’approche du centenaire de la tragédie de Villisca (2012) aucun événement comparable ne s’était jamais produit. Visiblement, il n’a jamais été informé du massacre de la rue Laurier.

En 2012, Troy Taylor reprenait l’affaire dans Murdered in their beds, the history of hauntings of the Villisca ax muders. Mais Taylor, qui se dit auteur de plus de 80 livres, a un penchant pour les histoires de fantômes et autres crimes qu’il associe au paranormal. Bref!

Le fait de s’arrêter un moment sur la tuerie de Villisca nous permet de comparer le traitement que les Américains peuvent réserver à un tel fait judiciaire contrairement à nous. Pour être bref, disons que Villisca est aujourd’hui devenu un site touristique associé à l’horreur, alors que bien peu de Québécois savent où se trouve la maison qui fut autrefois un lieu de massacre. J’oserais même dire que la plupart d’entre eux ignoraient les circonstances de ce crime puisqu’on en fait mention dans pratiquement aucun livre ni article web.

Traitons-nous différemment ce genre de crimes par fausse pudeur ou parce que l’histoire et son dossier judiciaire se sont effacées avec le temps?

Sur les 1533 causes de meurtre qui ont menées à des condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, on retrouve l’utilisation d’une hache dans plus de 60 cas. Dans trois d’entre eux, l’assassin était une femme.

Quant aux familicides, ils ne sont pas nouveaux. En 1873, Timothy Topping tuait sa femme et ses quatre enfants avant de tenter de s’enlever la vie à West Oxford, en Ontario. D’abord condamné à la peine capitale, sa sentence fut commuée en emprisonnement à vie. On croit cependant qu’il serait mort dans un asile de London.

En mars 1889, William Harvey tuait sa femme et ses deux enfants à Guelph, en Ontario. Il fut pendu le 29 novembre suivant.

Simeon Czubej utilisait lui aussi une hache et une arme à feu pour assassiner une personne du nom de Bojecko et ses quatre enfants à Winnipeg en octobre 1898. L’assassin fut pendu l’année suivante.

À mon avis, la tuerie qui se rapproche le plus de celle commise à Trois-Rivières, s’est produite en juin 1900 dans les Territoires du Nord-Ouest. Le 9 juin 1900, dans le village de Welwyn, John Morrison, 27 ans, utilisait une hache pour s’attaquer à son employeur Alex McArthur et les membres de sa famille. Au moment de l’attaque, tous dormaient. Il tua les parents et trois de leurs sept enfants, en plus d’en blesser gravement trois autres. Maggie, 15 ans, fut la seule épargnée. Elle courut se réfugier chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi de là.

Selon le Winnipeg Tribune du 11 juin 1900, l’assassin était originaire d’Écosse et était installé dans la région depuis 6 ou 8 ans. Les autorités locales le retrouvèrent dans l’étable. Morrison portait une blessure prouvant qu’il avait tenté de s’enlever la vie. Des soins adéquats lui permirent de faire ensuite face à la justice. Il aurait avoué n’avoir aucun mobile avant d’ajouter qu’il n’était pas fou.

Jugé à Moosomin North, Morrison fut reconnu coupable et pendu à la prison de Regina, T.-N.-O., le 17 janvier 1901. En avril 2015, j’ai consulté le dossier de Morrison préservé aux archives nationales du Canada à Ottawa, mais il est assez mince. Les transcriptions de son procès sont absentes.


[1] Pour voir le reportage : http://ici.radio-canada.ca/regions/mauricie/2014/12/17/001-andrew-day-meutre-enfants-femme-eglise-saint-philippe.shtml

[i] René Verrette, Les rues de Trois-Rivières leur origine et leur histoire, 1984, p. 58. En 1941, la rue Alexandre, qui existait depuis 1822, céda son nom à la rue Radisson. À l’origine, on l’avait nommé en l’honneur du riche négociant Alexandre Hart. « En 1967 le tronçon situé entre la rue Royale et la rue Hart a été fermé lors de la construction du Centre culturel et du nouvel Hôtel de ville, la nouvelle place étant réservée aux piétons ».

[ii] Maintenant l’usine Kruger.

[iii] La Patrie, 16 décembre 1929.

[iv] Les jurés assermentés pour cette enquête étaient Willie Lamy, Maurice Fortin (26 rue Bonaventure), George Shore (96 St-Olivier), Antoine Dussault (118a St-Georges), J. Armand Laperrière (47 St-Roch), et Joseph Panneton (16 Plaisante).

[v] La Patrie, 17 décembre 1929.

[vi] Le Nouvelliste, 17 décembre 1929.

[vii] Selon le recensement de 1921, on retrouve un Thomas Day, 35 ans, habitant sur Water Street à Milltown au Nouveau-Brunswick et résidant avec sa femme Annie, également âgée de 35 ans. Selon ce document, Thomas serait né vers 1886 aux États-Unis et aurait immigré seulement en 1906. On le disait d’origine irlandaise. Thomas et Annie avaient alors six enfants : Elmer, 12 ans; Catherine, 10 ans; Thomas, 7 ans; Leo, 4 ans; Ambrose , 2 ans; et Mary, 7 mois. La profession de Thomas était alors négociant de meubles. En 1935, le couple habitait toujours Milltown, mais ensuite on perd leur trace.

[viii] La Patrie, 18 décembre 1929. Le revenu familial était alors estimé à 2,000$ par année.

[ix] Joseph-Adolphe « Hervé » Trudel est né à St-Stanislas le 24 février 1882. Il a fait ses études au Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières et à l’Université Laval. Il a été ordonné prêtre par Monseigneur F.-X. Cloutier le 29 juin 1907. Avant de célébrer les funérailles des membres de la famille Day, il avait été vicaire à St-Maurice, aumônier à l’hôpital St-Joseph. En 1931, il se retrouvera curé de Batiscan et sera ensuite fondateur de la Congrégation St-Patrice à Shawinigan et se fera aussi l’auteur de livres sur l’histoire de Batiscan et Shawinigan.

[x] La Patrie, 18 décembre 1929.

[xi] Lors du recensement de 1935, on retrouve un Ernest Jacob, listé comme « capitaine » et habitant au 375 rue Volontaire à Trois-Rivières avec sa femme et un fils étudiant prénommé André. Il s’agit probablement de notre homme puisqu’à la même adresse vivait alors le chef de police Alide Bellemare et sa femme. Alide Bellemare avait succédé au chef Vachon en 1934 après que ce dernier ait été tué en service lors d’une poursuite automobile. Je consacre d’ailleurs un chapitre à cet épisode unique dans l’histoire de la police trifluvienne.

[xii] Selon le procès-verbal, les jurés retenus pour ce procès furent Ovila Lamy, Origène St-Onge, Georges Loranger, Stanislas Poirier, Gédéon Blais, Napoléon Boulanger, J. Narcisse Lord, Erclès Gélinas, Joseph Bécotte, Wilfrid Beauchesne, Orphir Ferron, et Omer Beaumier.

Crimes similaires, traitement différent

Site Internet consacré à la tuerie de Villisca
Site Internet consacré à la tuerie de Villisca, laquelle comporte d’importantes similitudes avec celle commise à Trois-Rivières en décembre 1929.

Mes recherches concernant les procès qui ont marqués la Mauricie dans la première moitié du 20ème siècle m’amènent à me questionner sur le traitement qu’on réserve parfois à certains drames, en particulier les cas de violence extrême. Certes, il faut éviter de s’en vanter, mais Trois-Rivières a connu dans son passé l’un des pires drames familiaux jamais rencontrés dans toute l’histoire du Canada. En décembre 1929, Andrew Day, un homme d’une quarantaine d’années travaillant dans les usines de pâte et papiers, s’empara d’une hache pour assassiner sa femme et ses sept enfants dans leur maison de la rue Laurier. Les huit victimes – la mère était également enceinte de quatre mois, comme le révélera l’autopsie, ce qui pourrait donc nous faire parler d’un total de 9 victimes – dormaient au moment de la tuerie. D’après l’enquête, aucun d’eux n’aurait eu le temps de fuir les lieux. Un seul, selon le médecin légiste Rosario Fontaine, aurait pu se réveiller pendant la tuerie.

Peu après, Day redescendait dans la cuisine pour se trancher la gorge avec un rasoir avant d’aller errer dans les rues de la ville, où il fut découvert par un policier. Les médecins de l’hôpital Normand & Cross, située sur la rue Laviolette, lui sauvèrent la vie, l’obligeant du même coup à faire face à la justice. Trois mois plus tard, le procès était bouclé. Day fut expédié à l’asile, tandis que les Trifluviens commençaient déjà à oublier les détails de ce drame sanglant.

Sur les quelques 1,500 dossiers de condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, une soixantaine d’entre eux parlent de forfaits commis avec une hache. Et de ce nombre, trois des assassins étaient des femmes. Toutefois, aucun de ces dossiers ne possède l’ampleur du massacre de la rue Laurier. En 1897, à titre d’exemple, Thomas Nulty a bien tué trois membres de sa famille à Rawdon en utilisant un instrument identique. En 1900, c’est dans les Territoires du Nord-Ouest que John Morrison prenait une hache pour s’en prendre à la famille de son employeur[1]. Mais le nombre des victimes restait toujours inférieur à la tuerie de la rue Laurier. Trois-Rivières a donc été stigmatisée par un cas unique dans les annales criminelles canadiennes.

Pour retrouver un drame similaire, il faut se tourner du côté des États-Unis. Dans le village rural de Villisca, en Iowa, les six membres de la famille Moore, accompagnés par deux jeunes filles du nom de Stillinger, assistèrent à une fête pour enfants dans la soirée du 9 juin 1912 avant de rentrer à la maison. Le lendemain matin, à partir de 7h00, une voisine s’inquiéta du silence inhabituel qui régnait chez les Moore, connus pour être des lèves-tôt, d’autant plus qu’ils avaient des vaches à traire. Quelques minutes plus tard, les huit corps étaient découverts dans leur lit. Tous, semble-t-il, avaient été assassinés dans leur sommeil. Les visages des victimes et les miroirs de la maison avaient tous été recouverts par des pièces de vêtement. L’arme du crime, une hache, fut retrouvée ensanglantée dans la chambre où dormaient les sœurs Stillinger. Contrairement au massacre de la rue Laurier, la scène de crime de Villisca aurait été contaminée par des dizaines de curieux avant qu’un périmètre sérieux soit établi. Évidemment, c’était avant l’uniformisation des procédures policières établies par le FBI et plusieurs années avant le crime d’Andrew Day. D’ailleurs, le chef de la police de Trois-Rivières en 1929, Jules Vachon, a démontré son professionnalisme à l’époque en érigeant un périmètre de sécurité immédiatement après avoir inspecté les pièces de la maison. Trois ans plus tôt, il avait d’ailleurs acquis une certaine expérience en jouant un rôle de premier plan dans l’affaire Alexandre Lavallée.

De plus, le ou les tueurs de Villisca ne furent jamais identifiés. En effet, Joe B. Moore, l’homme de la maison, aurait été le plus durement frappé par la violence des coups, ce qui élimine la possibilité qu’il ait « réussi » ce que Day projetait de faire, à savoir une série de meurtres suivi d’un suicide.

Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s'enlever la vie en se tranchant la gorge.  On constate d'ailleurs sur cette photo le pansement qu'il porte autour de sa plaie.
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le drame survenu à Villisca a suscité la publication de plusieurs livres, la réalisation d’un film, de nombreuses vidéos à caractère douteux distribuées sur la toile et la création d’un site Internet visant à promouvoir la maison comme site historique. En effet, tout en prétendant que l’ancienne scène de crime est aujourd’hui hantée par les fantômes des victimes, on propose aux touristes en mal de sensation des séjours prolongés à l’intérieur de la maison Moore. Dans l’affaire Day, toutefois, on ne retrouve aucun élément de ces aspects mercantiles. On peine d’ailleurs à imaginer qu’il en soit autrement. Le traitement que font les Américains de leur tuerie m’oblige également à me questionner sur le fait de rendre public ou non l’adresse de l’ancienne résidence de la famille Day. Car elle existe toujours, cette maison. J’en ai récemment obtenu la confirmation par deux moyens différents. C’est un aspect que j’aborderai plus en détail dans mon futur projet littéraire Les grands procès de la Mauricie 1900-1950.

En effet, si personne n’a encore rapporté de fantôme sur la rue Laurier, devrais-je craindre que le traitement louable que les mauriciens ont réservés à cette affaire jusqu’à maintenant se transforme en ridicule? Évidemment, il faut noter dans ce traitement différent de deux crimes similaires le fait que tous les détails ne sont pas identiques. Si dans les deux cas on assiste à trois éléments identiques – le nombre de victimes, le type d’arme utilisé et le fait que les victimes dormaient au moment de la tuerie – il faut certainement prendre en considération qu’à Villisca le ou les assassins n’ont jamais été retrouvés, ce qui a prolongé l’énigme entourant cette affaire et ainsi suscité davantage de questions dans l’esprit des Américains, du moins ceux de l’Iowa.

À Trois-Rivières, l’affaire Day fut bouclée en trois mois, ce qui n’a laissé pratiquement aucune place aux spéculations. De plus, le drame de Villisca fut marqué par une multitude d’enquêtes incompétentes et malhonnêtes, dont certaines visaient un sénateur de l’État. Ici, l’enquête entamée par le chef Vachon et reprise ensuite par Louis Jargaille, un célèbre détective provincial de l’époque, fut de loin beaucoup plus illustre. En revanche, contrairement aux Trifluviens, les habitants de Villisca n’ont pas oubliés.

Pour sauver la maison, un couple la racheta en 1994 afin de la rénover pour lui redonner son apparence d’origine, ce qui fit dire à Troy Taylor – qui se dit auteur de plus de 80 livres depuis 1989 sur les crimes sanglants et les fantômes – que ces rénovations furent à l’origine du déclanchement des manifestations paranormales. Dans Villisca (2003), de Roy Marshall, un auteur beaucoup plus sérieux, on pouvait cependant lire en épilogue qu’on n’a jamais revu aucun drame de cette ampleur. Comme de raison, Marshall n’a pas cherché du côté canadien, et encore moins québécois.

En dépit d’un préjugé que nous entretenons envers l’importance de la criminalité américaine versus la nôtre, force est de constater qu’à la comparaison de ces deux drames nous devons, nous aussi, composer avec des tragédies quasi inimaginables. En revanche, c’est dans le traitement que nous en faisons que la différence s’installe.

[1] Morrison fut pendu pour ses crimes en 1901.