Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série

Bourgoin, Stéphane. — Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série. — Paris : Grasset, 2014. — 1097 pages.

La réputation de Stéphane Bourgoin n’est plus à faire. Alors que les tueurs en séries fascinent depuis au moins une trentaine d’années et qu’une série comme Mindhunter apporte une impression de nouveauté, Bourgoin connaît le sujet depuis bien longtemps. Ce livre, ou devrais-je dire cette bible, est un document très complet.

Si ce livre traîne dans ma bibliothèque depuis un an ou deux, ce n’est certes pas par manque d’intérêt, mais plutôt par manque de temps que j’ai mis tout ce temps à me décider à l’entamer. Dans le cadre de notre série documentaire Les Assassins de l’innocence, j’ai voulu me replonger dans le genre criminologie, à la fois par curiosité, mais aussi pour vérifier s’il était possible de mieux comprendre certains dossiers, ou alors même la psychologie des meurtriers. En fait, j’y ai trouvé bien plus que cela. J’y ai découvert des leçons de modestie. En fait, j’ai compris à quel point nous étions des amateurs face à ce phénomène criminel particulier.

En tant que simple citoyen, nous ne sommes pas outillé pour nous improviser spécialistes. Loin de là. Le sujet est fascinant, palpitant, mais il ne reste pour nous qu’un sujet d’étude qui ne peut être présenté que par des experts comme Stéphane Bourgoin.

Dans son avant-propos, il déplore d’ailleurs les points négatifs que cette popularité a engendré, comme par exemple l’attirance que certaines personnes ont pour l’aspect morbide de ces affaires. Or, des livres comme ceux de Bourgoin n’ont pas cet objectif. Les qualifier de documents de seconde zone uniquement destinés à entretenir le goût de la morbidité serait une grave erreur. Bourgoin essaie seulement de nous dégourdir sur un sujet populaire mais mal connu, en plus de défaire de vieux mythes.

La force de Bourgoin, c’est aussi les chiffres. Il présente quelques données utiles à la compréhension du phénomène. Par exemple, en se basant sur les données du VICAP, un outil développé par le FBI, 70% des victimes des tueurs en série seraient des femmes. En 2010 et 2011, on aurait identifié 161 séries criminelles impliquant la présence d’un seul tueur en série utilisant le même mode opératoire.

Ces outils ont aussi leurs limites, car les modes opératoires peuvent changer. Si les mécanismes développés par des organisations aussi importantes que le FBI ont leurs limites, alors imaginez un peu les nôtres. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler ce que nous soulignions dans notre texte introductif publié le 6 janvier – ce besoin de précision est vraiment nécessaire dans la mesure où il est possible que nous soyons vus comme des enquêteurs en herbe – à l’effet que nous n’avons aucune prétention d’être des enquêteurs de quelque nature que ce soit. Nous sommes uniquement des chercheurs s’intéressant aux archives judiciaires et aux informations que celles-ci peuvent nous offrir. Imaginez un peu : si le taux de succès des profileurs du FBI obtient une note de 77%, alors qu’ils ont accès à de la formation privilégié et tous les documents disponible sur un dossier, notre taux de réussite plafonnerait très certainement à 20%, si toutefois nous avions l’arrogance et la prétention de jouer les profileurs. Voilà qui reviendrait à dire que nous aurions de meilleurs résultats en jouant à pile ou face!

En plus de cette leçon d’humilité qui apparaît très clairement en lisant entre les lignes, ce livre est fascinant et très instructif. Par exemple, une idée présentée par Bourgoin pourrait peut-être s’appliquer à certains cas non résolus qui hantent toujours le Québec. Selon lui, les tueurs en série seraient de plus en plus nombreux à embrasser le métier de camionneur, et cela pour faciliter la confusion. Par exemple, ce mode de vie leur permettrait de brouiller les pistes en se débarrassant des corps dans des zones situés loin du lieu du crime et surtout loin de leur résidence principale. Ainsi, est-il possible de croire que, par exemple, des tueurs-camionneurs aient pu sévir ici? Pourrait-on appliquer cette idée dans des affaires comme celle d’Alice Paré, dont le corps a été abandonné dans les environs de Drummondville en 1971?[1]

D’après les chiffres présentés par l’auteur, qui a fait sa renommée en rencontrant plusieurs tueurs en série célèbres dans les prisons américaines, le taux de résolution du crime serait nettement à la baisse depuis les années 1960 et 1970. La situation est semblable au Canada. Plusieurs personnes s’empressent de trouver des explications à cette baisse décevante de performance, mais Bourgoin nous indique subtilement qu’une partie de ces crimes non résolus seraient l’œuvre de tueurs en série. En effet, leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la plupart des meurtres personnels ou autres. Et cela s’explique en partie par le fait qu’ils n’ont aucun lien direct avec leur victime. Les enquêteurs de police doivent donc utiliser des méthodes moins traditionnelles pour résoudre ces affaires, ou attendre que les tueurs commettent des « erreurs ».

Aux États-Unis, ce taux est catastrophique car très aléatoire selon les villes concernées. Par exemple, le taux de résolution de crime peut atteindre un peu plus de 20% dans des villes comme Détroit et la Nouvelle-Orléans.

Dans un autre chapitre, l’auteur essaie de nous faire comprendre comment la société peut former ce genre de criminel. Comme il le souligne si bien : « il est rare que ce type d’assassin provienne d’un environnement chaleureux et compréhensif »[2]. Pour vulgariser rapidement – ce qui dénature quelque peu l’essence du livre, j’en suis conscient – les enfants les plus éprouvés finissent par se réfugier dans un monde marqué par le mensonge et l’imaginaire, un réflexe de survie. Car le fantasme prend une part très importante chez les tueurs en série. D’ailleurs, la plupart des tueurs interrogés « ont soulignés l’importance vitale d’une vie fantasmatique basée sur des pensées agressives et un rituel qui mêle la mort au sexe »[3].

Pour nous aider à comprendre, l’auteur nous présente plusieurs extraits d’un manuscrit troublant écrit au début du 20e siècle par Bruno Reidal, un jeune garçon qui a été attrapé dès son premier meurtre mais qui présentait nettement un profil de tueur récidiviste.

Le chapitre suivant se consacre aux tueuses, qui seraient responsables de 10 à 13% des meurtres dans la société. D’ailleurs, selon Bourgoin, il y a là un sujet qui n’a pas encore été exploité à sa juste valeur puisque les études sur les femmes tueuses sont rares. Leurs motivations sont différentes de celles des hommes. Parmi quelques faits intéressants, Bourgoin souligne que « L’histoire de la criminologie ne montre aucun cas d’un tueur en série qui ait commencé ses forfaits après l’âge de 40 ans, au contraire de nombreuses meurtrières récidivistes. Quelle est la raison de cette différence d’âge lors du premier crime? Comme l’affirme l’agent Gregg McCrary, les femmes ne tuent pas pour des motivations sexuelles, au contraire des hommes serial killers. Il est donc évident qu’un homme va tuer à un âge plus jeune où il est travaillé par ses pulsions sexuelles »[4].

L’auteur nous parle ensuite de différents outils d’enquête, comme le VICAP développé par le FBI et c’est aussi pour lui l’occasion de nous dépeindre la différence entre les tueurs organisés et les tueurs désorganisés. Évidemment, c’est aussi l’occasion de souligner que la France a été longue à reconnaître l’existence des tueurs en série sur son territoire, mais selon les chiffres de Bourgoin ceux-ci seraient responsables de 6% des homicides commis chaque année sur le territoire français.

Lorsqu’il en vient à parler du VICLAS canadien, il nous surprend en écrivant que « à l’heure actuelle, il existe à peu près 1 400 séries dans le VICLAS, ce qui tend à démontrer le grand nombre de multirécidivistes au Canada et sans doute, bien sûr, dans les autres pays ». De ce constat découlent une question : combien de tueurs en série se cachent derrière ce chiffre? Et combien sévissent-ils en ce moment au Canada? Puis au Québec? Combien de nos affaires non résolues peuvent-elles s’apparenter à ces tueurs?

Ce qui est sûr, c’est que le public, c’est-à-dire nous et vous, est incapable de tirer des conclusions justes et éclairées. Pour des raisons évidentes, les différents corps policiers ne peuvent nous fournir tous les documents ou informations sur une affaire non résolue puisque cela équivaudrait à « brûler » l’enquête. Dès lors, tout espoir de résoudre le crime s’envolerait en fumée puisque tous les éléments seraient rendu publics et il n’en resterait plus un seul pour confondre un éventuel suspect. Plus le public s’en mêle, et plus le commérage prend de l’ampleur.

Toujours selon Bourgoin, les tueurs en série seraient responsables de 1% des homicides aux États-Unis. Ça semble peu, mais leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la moyenne, de sortes qu’ils sont l’objet d’un plus grand mystère.

Dans un autre chapitre, il nous présente des entrevues fascinantes qu’il a réalisées avec des profileurs de renom comme Roger L. Depue, Micki Pistorius, et Robert Keppel. Ensuite, il nous mène vers les abysses de son sujet, à savoir des résumés biographiques de célèbres tueurs comme Albert Fish, Martha Beck et Raymond Fernandez, Arthur Shawcross, John Joubert, Ed Kemper et plusieurs autres.

Cette bible des tueurs en série comporte également un cahier photos, une impressionnante bibliographie et une sorte de dictionnaire rappelant les produits de la culture inspirés par ces tueurs.


[1] Nous reviendrons plus en détails sur le cas du meurtre d’Alice Paré dans un futur article de notre série Les Assassins de l’innocence.

[2] P. 33.

[3] P. 36.

[4] P. 77.

Michel Joly et Ludger Delarosbil, la dynamique du duo meurtrier

Les aveux

Michel Joly

Le samedi 24 juillet 1971, vers 9h30, les policiers Jean Chalin, Jean-Louis Savard, Raynald Boisvert et Raymond Bellemare frappèrent un grand coup au logement du 3806 de la rue St-André à Montréal. Jean Chalin, un caporal de 28 ans à l’emploi de la SQ, franchit le corridor de l’appartement pour découvrir dans une chambre du fond un jeune homme répondant au nom de Ludger Delarosbil. Ce dernier était étendu sur un lit. Sans tarder, Chalin pointa son arme de service sur le suspect et le mit en état d’arrestation.

  • Je suis de la police. C’est quoi ton nom?, demanda Chalin.
  • Delarosbil

Nous avons vu dans l’un des tous premiers articles de notre série Les Assassins de l’innocence les détails entourant le double meurtre de Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans. Ce crime odieux et d’une incroyable violence gratuite est survenu en juillet 1971 dans un boisé du Cap-de-la-Madeleine. Nous tenterons maintenant de comprendre ce qui a poussé ces deux hommes à commettre l’irréparable.

Instinctivement, on se demande souvent pourquoi? Mais est-ce vraiment la bonne question? Ne devrions-nous pas commencer par répondre au comment?

Pour bien répondre à cette dernière question, il faut plus d’énergie. Il faut un travail plus approfondi, plus rigoureux. Et c’est pourquoi le comment est souvent la question qui passe au second plan. Trop souvent, on se contente de se demander pourquoi?

Le comment exige une reconstitution des faits et une analyse des détails. Si on reste en surface, plusieurs choses nous échapperont. Par exemple, Delarosbil pouvait prétendre qu’il n’avait rien fait et jeter tout le blâme sur son complice. Personne ne pourrait trouver d’argument solide pour le contredire, à moins d’étudier la preuve dans ses moindres détails.

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour souligner au passage ces gens qui critiquent occasionnellement le fait de faire revivre ces vieilles affaires criminelles. On sent dans leur jugement – très hâtif d’ailleurs – un penchant pour la censure, comme s’il fallait oublier volontairement ces histoires de notre passé. Qu’ils soient tristes ou non, ces récits judiciaires doivent être étudiés dans le détail. Car il se glisse toujours des erreurs, et cela même dans des histoires véhiculées par des médias traditionnels ou des personnes reconnus. Comme le font les procès, seul une étude des détails peut nous amener à comprendre certaines choses, ou à confondre un criminel en étalant ses mensonges au grand jour.

Après son arrestation, Ludger Delarosbil a été conduit au quartier général de la SQ, situé au 1701 rue Parthenais. Là, il dira être né le 10 février 1949 à Paspébiac, en Gaspésie. Il affirma aussi ne pas avoir revu Michel Joly depuis le mardi 20 juillet. Puisqu’il semblait d’humeur à parler, on décida qu’il était mûr pour recueillir ses aveux.

Ludger Delarosbil et Michel Joly se seraient donc connu pendant leur séjour à la prison de Bordeaux, en février 1971. Peu de temps après, cependant, Joly était transféré à Waterloo. Les deux copains se retrouveraient seulement en juillet 1971, quelques semaines après leur sortie. Ils décidèrent alors de célébrer leurs retrouvailles dans la soirée du 15 juillet 1971. Ce soir-là, sur la rue De Sève à Montréal, Joly fracasse la vitre d’une Buick brune avant que Delarosbil s’occupe de démarrer le moteur. Ils prennent ensuite quelques consommations dans un bar, où ils ont soudainement l’idée de braquer une épicerie. En se rendant sur place, un peu après minuit, ils constatent cependant que le commerce est fermé.

Ludger Delarosbil

Les deux ex-détenus retournent boire d’autres bières au Lion d’Or avant de décider, en pleine nuit, de se rendre au chalet du père de Joly, à Lavaltrie. Ils sont alors armés d’une carabine .303 tronçonnée de sa crosse et de son canon. « Je sais qu’il a acheté cette carabine au coin Visitation et Ste-Catherine le 2 ou 3 juillet 1971 pour la somme de 27.00$ », dira Delarosbil dans sa déclaration.

Après s’être rivé le nez sur la porte verrouillée du chalet, Delarosbil et Joly improvisent à nouveau. Ils partent en direction de Trois-Rivières pour voir l’ancienne copine de Joly, Diane Gauthier. Il est alors 4h00 du matin.

Puisqu’il n’avait jamais mis les pieds dans la région de Trois-Rivières avant ce double meurtre, Delarosbil fut incapable d’être précis quant à la description de certains lieux. Quoi qu’il en soit, le duo s’était d’abord arrêté dans un restaurant pour manger un morceau avant de se rendre aux limites du Cap-de-la-Madeleine, où se trouvait « une clairière près des tours de l’Hydro ». Là, ils ont stationné la Buick, à l’intérieur de laquelle ils s’étaient installés pour dormir quelques heures.

À leur réveil, entre 9h00 et 9h30, ils s’étaient rendus au « garage Champlain sur la rue du grand chemin, c’est comme une manière de boulevard au Cap-de-la-Madeleine ». Delarosbil dira avoir donné « trente sous » à un garçon pour que ce dernier lui procure deux breuvages Coca-Cola dans une machine distributrice. Puisque l’indicateur à essence ne fonctionnait pas sur la Buick, les deux voleurs avaient d’abord pensé pouvoir mettre 5.00$ d’essence dans le réservoir. Toutefois, il ne fallut que 3.00$ pour remplir le réservoir.

Entre 11h00 et 11h30, ils avaient acheté une caisse de douze bouteilles de bière de marque Labatt 50 et « un gros paquet » de cigarettes de marque Export A. Ensuite, ils s’étaient arrêtés dans un boisé pour boire 7 ou 8 bières avant de se rendre au lac Montplaisir en empruntant le rang St-Malo. « Michel s’est arrêté sur ce chemin-là pour y mettre de l’eau dans le radiateur puis l’auto a callée sur le bord du chemin. Il mouillait un peu, pas gros. »

Ce secteur était tellement peu achalandé qu’il leur avait fallu attendre une trentaine de minutes avant qu’un véhicule s’approche et ralentisse pour s’enquérir de leur situation. Au cours de ces minutes d’attente, Delarosbil admit avoir consommé des goofballs (sorte de barbituriques, tranquillisants) avec Joly. « Les goofballs nous ont coûté 50¢ chaque. Je les ai achetés au Lion d’Or de René, qui travaille à cet endroit en arrière, au P’tit Canot. »

Il était donc 13h15 ou 13h20 lorsqu’une Chevrolet de couleur jaune 1966 s’était arrêtée. Le conducteur, Michel Chevarie, leur avait prêté son crique afin de sortir la Buick de sa fâcheuse position. Pour remercier ce bon samaritain, Joly lui donna 3.00$ et une bière.

Une fois arrivés au lac Montplaisir, les deux voyous ont continué de boire. C’est seulement ensuite qu’ils ont découvert des outils dans la Buick, et ils ont choisi de s’en débarrasser dans les bois. Ensuite, ils sont revenus à la même épicerie pour acheter une autre caisse de 12 bouteilles de bière. Peu de temps après, ils croisèrent un homme et sa copine que Joly connaissait. Après avoir discuté avec eux durant une vingtaine de minutes, Joly et Delarosbil s’étaient retrouvés assis sur le capot de la Buick à boire d’autres bières.

Jusque-là, il est bien évident que ces deux voyous ne planifiaient rien à l’avance. Déjà, on peut dire qu’ils étaient des criminels opportunistes et désorganisés. La suite des choses le prouvera davantage.

Il était environ 16h30 lorsque leur virée se transforma en escapade de la mort. Delarosbil dira aux policiers : « Michel s’est levé le matin avec l’idée d’avoir une femme. On s’est rendu à Trois-Rivières pour voir Diane Gauthier, je pense. C’est son nom. C’est l’ancienne blonde à Michel. Michel a sonné à la porte, puis personne a répondu. On est allé faire un tour dans Trois-Rivières, puis on est revenu au Cap-de-la-Madeleine. C’est Michel qui conduisait. On a viré une rue à gauche au Cap. On a fait un bout sur cette rue, puis en bas de la côte j’ai vu deux jeunes filles qui s’en allaient vers la côte. Michel a viré de bord, a stationné sa voiture sur le côté droit puis après ça il l’a reculé puis parké du côté gauche, en avant des jeunes filles.  Michel est sorti du char puis a demandé aux deux filles si elles voulaient être reconduit [sic] chez eux.  Les deux filles ont dit non, qu’elles étaient arrivées chez elle.  Là, Michel a sorti la carabine .303, l’a pointée sur les deux filles en leur disant « embarquez en vitesse, je travaille pour la police. Entrez dans le char puis assoyez-vous, puis bien calme, ne criez pas ». »

Avec Carole Marchand et Chantal Côté avec eux dans la voiture, Joly et Delarosbil ont roulé quelques kilomètres avant d’atteindre l’endroit où le reste de l’action s’est déroulé.

« Là, Michel est sorti avec la plus grande des deux filles, que je sais maintenant qu’elle s’appelle Carole. Michel s’est promené à peu près 5 à 6 minutes. Pendant que Michel était parti, moi je suis demeuré dans l’auto avec la petite Chantal. Elle était assise à l’arrière. Moi j’étais à l’avant. Je n’ai absolument rien faite, je ne lui ai pas touché. Michel est revenu puis nous a fait sortir de l’auto. Je ne suis pas sûr de l’heure, il était peut-être 18h15. Michel m’a dit « va te promener avec la petite fille », que je sais que son nom est Côté. Je suis partie environ 10 minutes, moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre[1] la petite Marchand. Il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char. Moi, je me promenais sur le chemin puis environ un bon 3 minutes Michel est passé à côté de moi avec le char et la petite Marchand elle était assis[e] à côté de lui au milieu, environ 3 minutes après Michel est revenu vers moi seul avec le Buick. C’est là que j’ai remarqué que le bumper était arraché. 3 minutes avant que le Buick revienne j’ai entendu un coup de feu venant de la même direction où était allé Michel.  Moi et puis la petite Côté on était à environ 200 pieds de la clairière. Quand Michel est revenu je lui ai dit « t’as fait des folleries ». Il m’a répondu « oui ». Il m’a dit « je ne veux pas me faire condamner pour viol et je ne veux pas de témoins ». Il m’a dit « embarque ». Puis là, j’ai embarqué avec la petite Côté qui s’est assise à l’arrière, puis on s’est rendu où le char a été laissé, où vous l’avez trouvé. Chantal assise à l’arrière pleurait. J’ai dit à Michel « t’es aussi bien de la laisser aller ». Il a dit « je ne suis pas capable.  Il y en a déjà une de morte puis je veux la deuxième aussi ». Il a pris la .303, carabine l’a braquée sur la petite Chantal puis l’a poignée par un bras puis lui a dit « sors dehors ». Il s’est en allé dans le bois juste à côté, dans les broussailles à environ 50 pieds de moi. Il est revenu immédiatement après puis m’a dit qu’il avait tiré Chantal dans la tête, juste à l’arrière de la nuque.  Il est revenu au char puis on s’est rendu à environ une centaine de pieds de là, puis de cet endroit Michel a viré puis il s’est pris dans le fossé, à droite. »

Après avoir tenté en vain de dégager la Buick, Joly et Delarosbil ont simplement décidé de quitter les lieux à pieds. Durant leur trajet, Joly dissimula la carabine tronçonnée dans un sac. Après avoir traversé le cimetière de Ste-Marthe, leur marche, qui dura environ 3h00, les mena jusqu’au pont Duplessis, où ils prirent un taxi qui les laissa au terminus d’autobus du centre-ville de Trois-Rivières. Le billet d’autobus, qui leur coûta 7.10$, leur permit de regagner Montréal vers 2h10 ou 2h20.

  • Comment savez-vous reconnaître les deux jeunes filles?, lui a demandé le détective Simard.
  • C’est Michel qui leur a demandé leur nom dans l’auto. La plus petite, soit celle qui est morte la deuxième, c’est Chantal Côté. Et l’autre Carole Marchand.
  • Quelle était l’attitude des jeunes filles après qu’elles ont embarquées dans le char?
  • Elles étaient très nerveuses. Elles n’ont pas parlées.
  • Est-ce que Michel vous a raconté ce qu’il a fait avec Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il avait fourré Carole par en arrière parce que Carole lui avait demandé de le faire par en arrière parce qu’elle ne voulait pas voir ça. C’est ça que Michel a fait, qu’il m’a dit.
  • Est-ce que Michel vous a dit de quelle façon il avait tiré Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il les avait tirés tous les deux pareilles, dans la tête.
  • Est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole?
  • Quand il est partie avec Carole pour prendre une marche, il ne l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine.
  • Combien s’est-il écoulé de temps entre les deux coups de feu?
  • Environ 8 à 10 minutes.
  • Qu’a fait Chantal quand elle a entendu le premier coup de feu?
  • Elle n’a rien fait. C’est seulement quand elle a vu Michel revenir seul qu’elle s’est mise à pleurer.
  • Comment étaient habillées les deux jeunes filles?
  • Elles étaient en short. Je pense que Chantal avait des shorts rouges, des bas bleus et un chandail. Je ne me rappelle pas quelle couleur. Carole avait des shorts bleus et un chandail pâle. Elle avait des bas et des souliers.
  • Qu’avez-vous fait de la carabine?
  • [Michel] l’a apporté avec lui à Montréal à l’appartement. Pour la transporter sur la voie ferrée au Cap, il l’avait dans ses mains, puis rendu au cimetière il l’a mis dans un sac à poignée qu’il avait apporté du char. Samedi, durant la journée, il l’a apporté sur la rue Wurtele à Montréal en descendant la côte.
  • Est-ce que les jeunes filles avaient quelque chose dans leurs mains lorsqu’elles revenaient à la maison?
  • Elles avaient chacun pot de bleuets. Ceux que je vois devant moi ce sont ceux-là. Chantal avait la canne de café et Carole avait l’autre.
  • Est-ce que les jeunes filles ont bu de la bière?
  • Non.
  • Comment étiez-vous habillé?
  • Moi, j’avais des pantalons gris, une chemise rose à manche longue et j’avais les souliers bruns à lacets que j’ai dans mes pieds. Michel avait des pantalons gris bleu, une chemise transparente mauve et des bottes blanches.

Ces propos, lancés sur un ton qui nous paraît aujourd’hui froid et complètement détaché, sont tout-à-fait horribles. On ose à peine imaginer le calvaire que ces deux fillettes ont vécu au cours de ces dernières minutes de vie.

Déjà, il est possible de discerner quelques détails intéressants pouvant nous exposer la dynamique qui régnait dans ce duo de meurtriers sexuels. Si on doit en croire les propos de Delarosbil, c’est Michel Joly qui dirigeait tout. C’était lui le leader et c’est donc à lui qu’il faudrait attribuer toute la responsabilité. Toutefois, Delarosbil a admis qu’au cours du crime Joly n’a pas toujours été en possession de l’arme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne jamais avoir eu peur de Joly. Pourquoi donc n’aurait-il rien fait?

De plus, la situation allait bientôt l’avantager puisque le 19 août 1971, le corps de Joly fut retrouvé sous le viaduc Wurtele à Montréal. La décomposition avancée du cadavre laissa croire aux sergents-détectives Jean Harvey et Laurent Guertin, de la police municipale de Montréal, que la mort remontait à plusieurs jours, voire même quelques semaines. Delarobsil disait l’avoir vu pour la dernière fois le 20 juillet.

Au côté de Joly, on retrouva la carabine Lee Enfield de calibre .303 et portant le numéro de série M79676. L’arme contenait encore huit cartouches et une douille vide.

Une fois le corps arrivé à la morgue, on trouva dans ses poches de pantalon un porte-monnaie contenant une carte d’assurance sociale au nom de Michel Joly et dont le numéro était 216 457 887. En plus d’un permis de conduire, on retrouva cette courte note de suicide :

Moi, Michel Joly, reconnais avoir enlevé la vie à Carole et à son amie. Pour ce qui est du deuxième que vous recherchez, il n’y est pour rien, il a même essayé de m’en empêcher mais sans réussir. Si j’ai fait du mal partout où j’ai passé, croyez au moins cette dernière parole : c’est moi et moi seul qui [ai] tiré, je le jure. Je suis le seul vrai coupable et je demande pardon à Carole, car je vais aller la rejoindre, je ne ferai plus de mal à personne.

Pour un homme qui s’apprêtait à s’enlever la vie, cette note démontre à quel point il se préoccupait d’un copain qu’il ne connaissait que depuis quelques mois et qu’il avait rencontré en prison. Pour un criminel sur le point de se tirer une balle, on se serait plutôt attendu à un apitoiement, une longue complainte sur sa vie personnelle de misère, mais certainement pas à un message presque exclusivement destiné à blanchir ce complice qu’il connaissait à peine.

Au moment de se suicider, Joly avait-il appris l’arrestation de son « ami »? Il semble que non, puisqu’il parlait de celui « que vous recherchez ».

Cet aveu post mortem corrobore trop bien l’affirmation du survivant du duo meurtrier, qui a expliqué aux policiers ne pas avoir pris part à l’action. D’un autre côté, il oubliait de mentionner qu’il n’avait non plus rien fait pour l’empêcher.

Au lendemain de la découverte du corps de Michel Joly, l’arme fut confiée à l’expert en balistique Yvon Thériault. Dans un rapport daté du 31 août, celui-ci a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arme qui avait aussi servi à commettre le double meurtre du 16 juillet.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner, présidée par Me Bertrand Lamothe, s’ouvrit le 31 août 1971 en présence de Me Roland Paquin, procureur de la Couronne. Après quelques témoins d’usage qui servirent à jeter les bases de l’affaire, le coroner entendit Ludger Delarosbil. Dans un cas comme celui-ci, l’enquête de coroner est une occasion unique pour le public d’entendre le témoignage d’un meurtrier, car c’est souvent dans une faible proportion que ceux-ci choisissent ensuite de témoigner lors de leur procès. Et puisque les propos tenus devant un coroner ne peuvent servir de preuve contre eux par la suite, on y récolte parfois des détails importants.

Dans un premier temps, Delarosbil expliqua que lui et Joly étaient sans emploi au moment du drame. Tous deux recevaient des prestations du Bien-être social. Il admit ensuite avoir rencontré Joly à la prison de Bordeaux quelques mois plus tôt. Il était sorti le 17 juin, alors que Joly avait retrouvé sa liberté le 28 juin.

  • C’est combien de temps après sa sortie à lui que vous l’avez rencontré?, questionna Me Paquin.
  • Ah! Disons … deux semaines, à peu près. Environ deux semaines.

Il raconta ensuite leurs retrouvailles du 15 juillet, le vol de la Buick, leur tournée dans les bars, leur tentative de hold-up ratée, etc. Nous nous attarderons donc aux circonstances du double meurtre.

Selon le seul survivant de l’affaire, Joly connaissait bien le secteur où s’est déroulé le double meurtre. Joly a voulu revoir Diane Gauthier seulement avoir du sexe. Nous savons bien que Delarosbil ne s’est probablement jamais questionné sur ce détail, mais Joly était-il idiot au point de croire que son ancienne copine accepterait d’emblée de se donner à lui rien que pour lui procureur un peu de plaisir?

Décidément, ces hommes prennent les femmes pour des objets.

  • Et puis ensuite, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez vu que Mlle Gauthier n’était pas là?
  • Là, on est parti.
  • Parti pour où?
  • On est parti pour aller dans le bois.
  • Encore dans le même bois que tantôt?
  • Oui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est sorti et puis on a rencontré les deux petites filles. Et puis Michel, il a retourné trois, quatre fois. On s’est promené deux, trois fois. C’est là qu’a eu lieu le kidnapping sur la rue Pierre Boucher.
  • Est-ce que, à l’endroit où vous les avez vues pour la première fois, c’était proche de la rue ou loin?
  • À peu près 25, 30 pieds de la rue.
  • Cette rue-là, savez-vous où elle débouche?
  • Non.
  • Qu’est-ce qu’elles faisaient les petites filles au moment où vous les voyez pour la première fois?
  • Elles s’en allaient à la maison, je pense bien, et puis elles avaient des bleuets.
  • Dans quoi avaient-elles ces bleuets-là?
  • Dans des canisses.
  • Des canisses de quoi? Vous rappelez-vous?
  • Il y en a une qui avait comme une chopine de crème à la glace, et puis l’autre c’était une canne de café Sanka.

À propos de l’arme du crime, il dira qu’elle appartenait à Michel. Ils s’en étaient servi à deux ou trois reprises pour commettre de petits hold-up.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance quand elle a été coupée cette arme-là?, le questionna Me Paquin.
  • Quand j’ai arrivé à l’appartement, elle était de même.
  • Est-ce que, d’après vous, elle est coupée aux deux extrémités?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est un calibre .303?
  • Oui.
  • Avez-vous vu des projectiles, vous, dans l’automobile, des munitions, quand vous vous êtes rendu au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur.
  • Comment savez-vous ça qu’il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur?
  • C’est lui qui me l’a dit.
  • L’avez-vous déjà utilisée, vous, cette arme-là?
  • Non, jamais.
  • À l’appartement où vous étiez, est-ce qu’il y avait des munitions également?
  • Oui, il y avait … il y en avait trois. Il y avait trois douilles dans un sac.
  • Il y avait trois …
  • Trois balles de .303 dans un sac.
  • C’est tout ce qu’il y avait, ça?
  • Oui.
  • Comme munitions?
  • Oui, et puis le chargeur était plein.
  • Alors, voulez-vous nous dire comment ça se passe quand vous rencontrez les petites filles pour la première fois, sur la rue Pierre Boucher?
  • En partant direct sur la rue?
  • Oui, la première fois que vous voyez les petites filles, là?
  • Là, on voit les petites filles. Michel a fait le tour sur la rue Pierre Boucher. Il est revenu. Puis là, il leur a parlé.
  • Il leur a parlé?
  • Et puis il a demandé le nom de la petite fille. Là, Carole, elle dit « Carole ». Michel a répondu tout de suite « Carole Marchand ». Je pense qu’il la connaissait avant.
  • Vous dites qu’il la connaissait avant?
  • Bien … il a dit son nom.
  • Ensuite?
  • Ensuite, il a sorti avec la carabine. Il a changé de bord de rue.  Il leur a dit d’embarquer dans le char. Et puis après ça, on a monté dans le bois.
  • Est-ce qu’il leur a parlé, leur a dit d’autres choses aux petites filles?
  • Bien, quand elles ont embarqué dans le char, il leur a dit qu’il travaillait pour la police.
  • Vous, qu’est-ce que vous avez dit dans tout ça?
  • Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je n’ai rien dit.
  • Êtes-vous descendu, vous, de l’automobile quand les petites filles sont embarquées?
  • Non.
  • Les petites filles, est-ce qu’elles ont monté en avant de la voiture ou en arrière?
  • En arrière.
  • Les deux?
  • Oui.
  • L’autre petite fille – il a été question de Mlle Carole Marchand, mais l’autre? Est-ce qu’on a demandé son nom?
  • Non.
  • Est-ce que vous le savez aujourd’hui son nom?
  • Bien, je le sais par rapport … Bien, il a demandé son nom dans le bois. Il a demandé à Marchand. Marchand a dit que c’était une petite Côté.
  • Son petit nom, savez-vous?
  • Chantal.
  • Est-ce qu’il a été question, au moment où les petites filles sont montées dans la voiture, de l’endroit où vous alliez?
  • Non, il n’y a pas eu de question. On les a embarquées, et puis on a monté tout de suite dans le bois. Là, on s’est promené. On a monté dans le bois, là. Les petites filles ont embarqué, on a monté dans le bois, on s’est promené environ une demi-heure dans les trails qu’il y avait là.
  • Vous vous êtes promenés environ une demi-heure?
  • Oui.
  • Avec les petites filles assises en arrière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elles disaient à ce moment-là les petites filles?
  • Bien, elles disaient qu’elles étaient nerveuses.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont demandé, il y en a une des deux qui a demandé pour descendre, s’en aller ou …?
  • Non.
  • De toute façon, elles pensaient que c’était la police, eux autres?
  • Bien, il a dit qu’on travaillait pour la police.
  • C’est ça que vous avez dit?
  • Ce n’est pas moi, c’est lui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, on est monté dans le bois. On s’est promené. Michel a débarqué avec Marchand. Là, il a fait environ à peu près 100 pieds et puis il est revenu. Moi, j’ai resté dans le char avec la petite Chantal. Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a dit d’aller me promener avec, qu’il avait quelque chose à faire avec la petite Marchand. Après ça, quand moi j’ai revenu, lui, il a embarqué avec Carole dans le char. Et puis là, il est parti avec. Après ça, là, il est revenu tout seul.
  • La première fois qu’il s’en va avec Carole Marchand, il a emporté son arme?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pouviez le voir, lui, à l’endroit où il était?
  • Non.
  • Quand il est revenu, qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a envoyé … il dit : « va te promener avec Carole … avec Chantal », je veux dire. Après ça, bien, il a arrivé. J’ai parti, moi, là. J’ai été me promener et puis il a rentré dans le char avec Carole. Là, … bien, il a parti au côté du char avec. Après ça, il m’a fait rechanger et puis il a parti avec. Quand il est revenu, quand il a été revenu, il est revenu tout seul.
  • Quand il est revenu la première fois avec Carole Marchand, qu’est-ce qu’elle faisait?
  • Elle faisait rien. Elle était nerveuse. Elle ne parlait pas.
  • Elle ne parlait pas?
  • Michel lui parlait et puis elle ne répondait pas.
  • Est-ce qu’elle pleurait?
  • Non.
  • Elle ne pleurait pas?
  • Non.
  • Là, il vous fait descendre de l’automobile, vous et Mlle Côté, et puis il vous dit de vous promener dans le chemin?
  • Oui.
  • Où ça, vous promener?
  • Dans le chemin où est-ce que le char était.
  • Est-ce qu’il passait des automobiles dans ce chemin-là?
  • Bien, le char n’était pas là, mais où est-ce que les chars passent, c’est là qu’on s’est promené.
  • Est-ce qu’il est passé des automobiles pendant que vous vous promeniez?
  • Non, aucune.
  • Et puis vous, vous vous êtes promené dans le chemin pendant que Michel Joly était parti avec Carole Marchand en automobile?
  • Non, non. Quand je me suis promené, moi, il a été au côté de l’automobile avec.
  • Il n’a pas déplacé le char?
  • Le char est resté à la même place.
  • Et puis vous, vous vous promeniez?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passe pendant ce temps-là?
  • Il ne se passait rien. On se promenait.
  • Non, mais avec Carole Marchand et Michel Joly?
  • Je ne sais pas, moi. J’ai rien vu.
  • Où étiez-vous à ce moment-là?
  • J’étais en haut.
  • En haut?
  • J’étais à peu près 125 pieds du char.
  • Comment savez qu’il est resté à côté de l’automobile?
  • Bien, je l’ai vu y aller. Je l’ai vu aller à côté de l’automobile. C’est là que j’ai parti avec la petite Côté.
  • Quand ils sont arrivés tous les deux à côté de l’automobile, qu’est-ce qu’ils ont fait?
  • La petite Marchand a embarqué en avant. Michel a embarqué à côté du conducteur. Là, il a parti. Deux, trois minutes après, Michel est arrivé tout seul.
  • Vous n’êtes pas capable de nous dire qu’est-ce qu’il a fait à côté de l’automobile?
  • Bien, qu’est-ce qu’il a fait! Il m’a dit qu’il avait fait du mal avec, un viol.
  • Il vous a dit qu’il avait fait du mal avec?
  • Oui.
  • Mais vous, vous ne l’avez pas vu?
  • Non, j’ai rien vu de ça.
  • À quel moment qu’il vous dit ça?
  • Il m’a dit ça quand il est parti avec, là. Quand il est revenu tout seul. C’est là qu’il m’a dit qu’il avait violé la petite fille et puis qu’il ne voulait pas … qu’il l’avait tuée, tout ça. Qu’il ne voulait pas avoir de témoin. Et puis là, il a poigné la petite Chantal et puis il l’a tirée.
  • Mais il vous a dit que le viol, ça s’était passé à côté de l’automobile?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez là quand il est parti avec pour s’en aller en automobile?
  • Oui.
  • Vous étiez là, avec mademoiselle Côté?
  • Oui.
  • Vous étiez tous ensemble?
  • Oui.
  • Et puis là, vous prétendez que, à ce moment-là, il avait violé mademoiselle Marchand?
  • Oui.
  • Et puis là, il partait en automobile avec?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Bien, il ne m’a pas dit … il est parti avec. Et puis moi, j’ai entendu un coup de carabine. Quand j’ai arrivé, j’ai dit de même, j’ai dit « tu as fait une folie là, toi ». Il dit : « je ne veux pas avoir de témoin pour une charge de viol ».
  • Ça, il vous a dit ça quand il est revenu?
  • Oui, il est revenu tout seul.
  • Quand il est parti en automobile avec mademoiselle Marchand, est-ce qu’il a apporté l’arme qui est là?
  • Oui.
  • Dites-nous donc, monsieur Delarosbil, est-ce que vous saviez qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Non, il ne me l’avait pas dit.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • N’est-il pas vrai qu’il vous avait dit à ce moment-là qu’il ne voulait pas avoir de témoin et puis qu’il s’en allait la tuer?
  • Non, il ne m’a pas dit ça.
  • Au moment de partir avec elle?
  • Après.
  • Après?
  • Il m’a dit ça après qu’il avait … Il m’a dit ça pendant qu’il prenait la petite Côté, là, qu’il s’en allait la tuer. C’est là qu’il m’a dit ça.

Me Paquin semblait avoir perçu quelques contradictions entre la déclaration de Delarosbil et le témoignage qu’il était en train de livrer devant le coroner. Nous y reviendrons.

  • Et ensuite, quand il est revenu, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, il m’a dit, de même, que … Là, il m’a dit de même qu’il ne voulait pas avoir de témoin pour ça, une charge de viol de même, là. Il venait de faire une folie, qu’il l’avait tuée. Il ne voulait pas avoir de trouble avec ça. Il a poigné la petite Côté et puis il a été la tirer.
  • Vous dites qu’il a poigné la petite Côté et puis …
  • Il est allé la tirer.
  • Pendant ce temps-là, vous, pendant qu’il était parti avec mademoiselle Marchand, en automobile, vous vous promeniez dans le chemin avec la petite Côté?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passait avec elle pendant ce temps-là?
  • Rien.
  • Il ne s’est rien passé?
  • Rien du tout.
  • Avez-vous parlé de quelque chose?
  • Bien, j’y parlais. J’y ai demandé si elle était nerveuse. Elle me disait « oui ». J’y disais qu’il n’avait pas d’affaires à y avoir du trouble, pas être sur les nerfs, qu’il aurait rien arrivé.
  • Est-ce qu’elle a manifesté le désir de s’en aller à un moment donné pendant que vous étiez seul avec?
  • Non.
  • Lui avez-vous offert de s’en aller?
  • Non, bien non.
  • Vous ne lui avez pas offert?
  • Je n’ai pas eu l’idée.
  • Vous n’avez pas eu l’idée?
  • J’étais trop nerveux.
  • Vous étiez trop nerveux. Vous n’avez pas eu l’idée de la cacher?
  • Non.
  • Ou de la faire disparaître?
  • … Bien, oui.  Il y a une fois, je lui demande, j’ai dit : « Si tu veux t’en aller, si tu veux déserter », quelque chose de même, en tout cas.  Elle dit : « non, je préfère attendre mon amie ».
  • Quand Michel Joly est revenu tout seul, est-ce que vous avez vu son arme?
  • Oui, il l’avait dans les mains.
  • Est-ce qu’il est descendu de l’automobile quand il est revenu?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a parlé à mademoiselle Côté?
  • Il l’a fait embarquer et puis là, il était monté à peu près une cinquantaine de pieds.
  • Est-ce que vous êtes embarqué vous-même?
  • Oui.
  • Et puis vous dites qu’il a fait une cinquantaine de pieds?
  • Oui.
  • Pas plus que ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite?
  • Et puis ensuite, c’est là qu’il a parlé de ça « je ne veux pas avoir de témoin ». Moi, j’y ai dit de pas faire ça, et puis il a commencé à crier après moi.
  • Mademoiselle Côté, où était-elle dans la voiture?
  • En arrière.
  • Vous, vous étiez en avant?
  • Oui.
  • Avec monsieur Joly?
  • Oui.
  • Et l’arme?
  • L’arme était en avant. Sur les genoux de Michel.
  • Et puis là, pendant le trajet, le cinquante pieds en question, il dit qu’il ne veut pas avoir de témoin puis qu’il veut faire disparaître aussi la petit Côté?
  • Oui.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui arrive?
  • Ensuite, c’est là qu’il l’a poignée par le bras. Il l’a sortie de la voiture et puis il est allé la tirer.
  • Êtes-vous sorti de la voiture vous-même?
  • J’ai resté dans la voiture.
  • Et puis vous, vous attendiez que ça finisse dans l’automobile?
  • Oui.
  • De l’automobile, est-ce que vous pouviez voir Michel Joly qui tuait …
  • Non.
  • … Mademoiselle Côté?
  • Non.
  • Vous ne pouviez pas voir ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est allé pour sortir du bois.
  • Après coup, quand vous avez constaté que mademoiselle Côté avait été tuée également, vous n’êtes pas allé voir son corps dans le bois?
  • Non.
  • Constaté quelque chose, lui porter secours?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas allé?
  • Si j’aurais été, c’est moi qui l’aurais eu.
  • C’est vous qui auriez eu quoi?
  • J’aurais eu une balle.
  • Ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, Michel est rentré dans le char, a été pour partir du bois. Là, il a été pour tourner et puis il s’est trouvé pris.  Il a essayé de sortir le char de reculons ou d’avant, et puis ça n’a pas marché.  La transmission a manqué.  C’est là qu’il l’a envoyé dans le bois.
  • Est-ce que Michel Joly vous a raconté comment il s’était pris pour tuer les deux petites filles?
  • Bien, il m’a dit qu’il les avait tirées dans la nuque.
  • Dans la nuque?
  • C’est la seule chose qu’il m’a dit.
  • Les deux de la même façon?
  • Oui.

Delarosbil raconta ensuite leur marche jusqu’au cimetière, puis leur balade en taxi jusqu’au terminus d’autobus de Trois-Rivières. On connaît la suite.

Le procès

Le procès de Ludger Delarosbil s’ouvrit le 15 novembre 1971 devant le juge Roger Laroche. L’accusé était représenté par Me Gilles Lacoursière. Il est à noter que l’acte d’accusation concernait uniquement le meurtre de Chantal Côté. Normalement, il ne devait pas être question de Carole étant donné que Delarosbil n’était pas accusé du meurtre de celle-ci. Toutefois, les deux victimes étaient tellement liées par leur triste destin qu’on ne put faire autrement que d’aborder aussi les détails concernant les deux victimes.

Sans doute aussi que la Couronne jugeait plus aisée et plus habile de le juger sur le meurtre de Chantal puisque Delarosbil avait passé quelques minutes en sa compagnie pendant que Joly violait Carole. Au cours de ces quelques minutes, il aurait pu laisser la fillette s’enfuir ou alors s’enfuir avec elle. Sa passivité faisait donc de lui le complice du tireur, au même titre que s’il avait lui-même appuyé sur la détente.

Au matin du 17 novembre 1971, le juge Laroche annonça que les aveux de l’accusé étaient admissibles en preuve. Ainsi, le jury prit connaissance de l’histoire qu’il avait racontée aux enquêteurs dans les heures qui avaient suivies son arrestation.

Dans sa plaidoirie, Me Pierre Houde, le procureur de la Couronne, expliqua d’abord que Delarosbil était accusé de meurtre non qualifié et qu’il faisait face à un emprisonnement à perpétuité. Il expliqua ensuite aux douze jurés :

  • Je vous dis, nous n’avons pas fait la preuve que Ludger Delarosbil est celui qui a tiré sur la gâchette qui a eu comme conséquence la mort de Chantal Côté. Non, nous n’avons pas fait cette preuve-là.  C’est clair.  Et je n’en parle pas.  C’est pour ça que je vous dis la question que vous avez à décider : est-ce que Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider celui qui a tiré la balle dans la tête de Chantal Côté?  A-t-il fait quelque chose pour l’aider?  Ou est-ce qu’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly d’assassiner Chantal Côté?  C’est là, la question.

Il remit ensuite en question la parole de l’accusé, en particulier lorsqu’il affirmait « très bien » connaître Joly, alors que les deux voyous s’étaient côtoyés, au mieux, durant quelques semaines en prison.

  • D’abord, la première chose, Ludger Delarosbil, le 16 au matin, quand les deux se réveillent dans le bois, Ludger Delarosbil sait que Michel Joly voulait avoir une femme. Ce n’est pas moi qui dit ça et puis ce n’est pas moi qui le suppose non plus. La déclaration de Ludger Delarosbil, je l’ai à la page 2 et je lis textuellement : « Michel s’est levé le matin », toujours le 16 juillet, « avec l’idée d’avoir une femme ».

Me Houde rappella que les deux tueurs s’étaient rendu chez Diane Gauthier, après quoi ils s’étaient promenés dans les rues de Trois-Rivières, laissant entendre par-là qu’ils cherchaient encore une femme. Une prostituée?

Était-ce pour assouvir seulement les bas instincts de Joly ou alors des deux complices? Pendant leurs déplacements en voiture, avaient-ils fantasmés sur leur « projet »?

Finalement, ils étaient revenus vers le Cap pour enlever deux fillettes. « C’est là que ça commence », dira le procureur. « Et ce que je veux toujours vous faire remarquer c’est que Ludger Delarosbil participe en sachant très bien qu’est-ce que Michel Joly veut.  Ça, il ne peut pas y avoir de toute à ça.  Il sait.  Il participe à la recherche qu’ils font. Et puis là, se pose la question : quel est le rôle de Ludger Delarosbil dans l’enlèvement? »

Afin de prouver l’incohérence de l’accusé, il fit la démonstration suivante : dans ses aveux, Delarosbil avait dit que c’était Joly qui était descendu de la Buick pour forcer les deux filles à monter avec eux alors que le jeune témoin, Alain Daigle, les avait vus sortir tous les deux.

  • À partir de ce moment-là, messieurs les jurés, Ludger Delarosbil, à partir de ce moment-là, il a jamais eu, il veut venir prétendre qu’il ne savait pas où il allait. Il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas où ça allait le mener. Ça, ça n’est plus vrai, ça.

Ensuite, il ajouta à propos du crime : « Quand on va commettre un viol et qu’on a en notre possession une arme à feu, même si c’est pas notre intention de tuer, s’il y a quelqu’un qui se fait tuer pendant le viol ou pendant la fuite, c’est un meurtre. Il n’y a pas rien que le viol, il y a aussi l’attentat à la pudeur et puis l’enlèvement. »

  • Là, si vous voulez on va analyser la preuve. Et puis on va se demander si Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider Michel Joly à commettre le meurtre de Chantal Côté ou s’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly de faire le meurtre. Là, l’enlèvement est fait. On s’en va en automobile. On part. Et puis c’est Michel Joly qui conduit. La preuve révèle que les deux petites fillettes sont en arrière. La preuve révèle que Ludger Delarosbil est assis en avant. Qu’est-ce qu’il fait? Qu’est-ce qu’il fait? Michel Joly, qui vient d’enlever les deux petites filles, il peut pas tout faire. Il peut pas conduire, surveiller les petites filles, ouvrir l’œil, les tenir en joue avec l’arme.  Il faut que quelqu’un surveille ces deux petites filles. Pensez-vous qu’elles s’en vont de plein gré les deux petites filles qui viennent de se faire enlever? Il faut que quelqu’un les surveille.  Bien ça, c’est la tâche, c’est la job qu’a faite Ludger Delarosbil pendant le trajet. »

Afin de poursuivre son analyse de la déclaration de l’accusé, le procureur en lut un autre extrait : « Ah mon Dieu!  « J’ai rien fait. Je ne lui ai pas touché ». On l’accuse pas de ça.  On l’accuse pas de ça.  Non.  Mais on prétend, par exemple, que pendant que Michel Joly s’en va se promener dans le bois avec Carole Marchand il faut que quelqu’un reste pour surveiller l’autre. C’est là le rôle de Ludger Delarosbil. Il reste dans l’automobile avec Chantal Côté pour la surveiller, pour pas qu’elle se sauve, pour pas qu’elle crie si jamais il y avait des automobiles qui approchent. Il surveille, lui, pendant que l’autre s’en va dans le bois. Je ne sais pas si vous appelez ça « aider » … pour commettre un crime. Si deux individus qui commettent un vol de banque, il y en a un qui reste dehors et il fait le guet.  Il attend et quelqu’un se fait tuer à l’extérieur par une arme à feu, l’individu qui va à l’intérieur et qui va commettre le meurtre et l’individu qui attend à la porte qui fait le guet est aussi coupable de meurtre. »

Me Houde souligna un autre fait important : « Tantôt je vous ai dit que pendant qu’il surveillait Chantal Côté dans l’automobile alors que Joly était parti avec la petite Marchand, il avait la carabine. Ça, il l’a dit à la fin, en réponse à une question. Regardez à la page 3. Question : est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole? Réponse : quand il est parti avec Carole pour prendre une marche, il l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine ». »

Delarosbil avait aussi dit dans cette déclaration « […] moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre la petite Marchand, il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char ». Il savait à l’avance que Joly s’en allait violer l’aînée des deux victimes. En fait, quand on relit attentivement sa déclaration, on constate qu’il le savait depuis la nuit précédente, au moment où ils s’étaient rivés le nez sur le chalet de Lavaltrie et pris la décision de venir voir l’ancienne copine de Joly au Cap-de-la-Madeleine.

Évidemment, Me Houde continua de frapper sur le même clou, à savoir que Delarosbil n’avait rien fait pour sauver la vie des jeunes filles. Sa plaidoirie a suffi à démontrer que la parole de l’accusé ne valait pas grand-chose.

Pour sa part, Me Gilles Lacoursière tenta d’attirer la sympathie des jurés en soulignant que son client était un homme seul et sans moyen financier. Il utilisera des phrases comme « Ludger Delarosbil a été entraîné dans une malheureuse aventure », tout en prétendait qu’il ne savait rien à l’avance de ce qui allait se produire. Bref!

Dans ses directives aux jurés, le juge Roger Laroche expliqua surtout des points de droit avant de souligner que « l’intention commune est rarement exprimée par écrit. On ne prend pas la précaution d’aller chez un notaire pour coucher par écrit le projet ou l’entente de poursuivre une fin illégale et de s’y entraider. »

Ainsi voulait-il faire prendre conscience aux jurés qu’il fallait déduire ces choses-là en écoutant la preuve présentée devant eux et non se fier à la parole d’un individu, qui de surcroît était l’accusé.

Plein de logique et habile dans l’art de résumer les faits, il expliqua ceci : « Vous vous poserez la question. Et vous n’êtes pas obligé de tenir compte de mon opinion, mais seulement il y a des choses que je peux vous dire, c’est que nous ne sommes pas en présence du cas classique des jeunes filles qui font du pouce et qui sollicitent, pour employer l’expression populaire, un lift. Si, vous vous poserez la question, si vous croyez le jeune Alain Daigle qui par hasard se trouvait là en bicyclette, vous vous demanderez si ce n’est pas la même chose qui se passe – il y a déjà eu des enlèvements d’hommes politiques – vous vous demanderez à ce moment-là qu’est-ce que c’est qui s’est passé, pour apprécier et évaluer la conduite de Joly et de Ludger Delarosbil. »

Conclusion

Ludger Delarobil a été reconnu coupable du meurtre de Chantal Côté. Le deuxième procès que l’on prévoyait pour avril 1972, cette fois pour le meurtre de Carole Marchand, n’aura jamais lieu. Selon nos informations, il aurait été libéré en 2003.

Malheureusement, on sait trop peu de choses sur la jeunesse et la vie de Michel Joly pour tenter d’analyser sa personnalité. Son père, Régis Joly, s’est éteint en 1996.

En se rappelant que Joly et Delarosbil se sont rencontrés lorsqu’ils étaient en prison à Bordeaux en février 1971 et qu’ils ont retrouvé leur liberté en juin 1971, ils ne peuvent être impliqués dans le meurtre non résolu d’Alice Paré. La jeune fille de 14 ans a été enlevée à Drummondville le 17 février 1971 alors qu’elle retournait chez elle à pied. Son corps a été retrouvé en avril de la même année dans un rang de Ste-Clothilde.

Comme nous l’avons mentionné, les duos de meurtriers à caractère sexuels sont rares, et encore plus au Québec. Certes, Joly et Delarosbil n’ont pas commis de meurtres sexuels en série. Ils sont à l’origine d’un seul incident qui a toutefois eu un impact majeur. Même si le double meurtre de Carole Marchand et Chantal Côté est aujourd’hui passablement oublié, sans compter les nombreuses personnes qui souhaitent justement l’effacer de leur mémoire, il demeure important pour la compréhension de ces tueurs qui s’en prennent violemment et gratuitement aux femmes et aux enfants.

À en croire la preuve présentée lors du procès de 1971, Ludger Delarosbil n’a ni violé ni tuer directement ces deux fillettes. Toutefois, il a eu quelques minutes pour renverser la vapeur et tenter une manœuvre. Quelques minutes! S’il n’était pas d’accord avec les agissements de son complice, c’était le moment où jamais. Or, il n’a rien fait. Exactement comme quelqu’un qui approuve. Qui ne dit mot consent, dit le vieux proverbe.  …Quelques minutes!

Par son inaction et son silence, Delarosbil s’est fait aussi complice que Joly. Ainsi, dans sa tête, il a accepté que ces deux fillettes sans défense meurent brutalement, sans jamais pouvoir profiter de la vie.

Certes, son intention criminelle était sans doute moins intense que celle de Joly, mais elle était tout de même bien présente. Comme on le reconnaît généralement, il y a toujours un leader dans un duo meurtrier et une autre personne qui fait office de chien de poche, de « suiveux », si on peut me permettre l’expression.

Il a été mis en preuve lors du procès que Delarosbil avait menti à propos de certains détails. Puisqu’il était le seul survivant de cet incident – et qu’il l’est toujours – la question est de savoir s’il a également menti sur d’autres détails.

Le fait que Michel Joly ait aussi voulu éliminer Chantal Côté, apparemment pour éviter d’avoir un témoin sur les bras, démontre sa personnalité désorganisé. Même en tuant les deux fillettes, il devait savoir, du moins inconsciemment, que cela n’éliminait pas toutes les chances de se faire prendre. D’ailleurs, s’il souhaitait éviter une lourde peine, il lui aurait suffi de les laisser en vie. Au pire, il aurait été condamné pour viol. En prenant la décision d’abattre Carole après l’avoir abusé, puis Chantal pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui, cela prouve non seulement son côté désorganisé mais son instinct de tueur.

Puis d’autres questions s’enchaînent : S’il ne s’était pas suicidé par la suite, Michel Joly aurait-il pu récidiver?

Selon le spécialiste Stéphane Bourgoin, les tueurs en série – ou ces hommes qui tuent pour des motifs sexuels – se suicident rarement. Et pourtant, certains le font. Bourgoin en dresse d’ailleurs une liste dans son livre de 2014. Joly a-t-il eu véritablement des remords aussi puissants au point de vouloir en finir? S’est-il enlevé la vie uniquement pour son implication dans le double meurtre ou alors traînait-il derrière lui une longue vie de violence et de souffrance?

Plusieurs questions demeurent. Toutefois, on constate dans ce duo que Delarosbil a accepté de parler uniquement lorsqu’il s’est défait de l’emprise de Joly. Tout au long des journées du 16 et 17 juillet 1971, il se laissait mener par Joly. Ceux qui jouent aussi le rôle de second au sein d’un tel duo sont plus facilement réhabilitables. Et c’est ce qui semble s’être produit.


[1] Ici, dans le sens de l’agresser sexuellement.

Le syndrome Jack l’Éventreur

Depuis longtemps, l’idée me trottait dans la tête. Pourquoi ne pas présenter une revue littéraire à propos des différentes parutions concernant ce célèbre tueur en série de Londres qui a sévi en 1888. Plusieurs lecteurs savent bien que le nom de Jack l’Éventreur est pratiquement devenu une marque de commerce. De manière cyclique, des livres sortent en librairie afin de présenter de nouvelles théories sur l’identité de ce mystérieux tueur.

L’idée d’écrire un compte rendu de mes lectures sur le sujet me paraissait intéressante.

De prime abord, il est évident que plusieurs de ces auteurs ont visé au côté de la cible. Ils ne peuvent pas tous avoir raison puisque leurs conclusions diffèrent les unes des autres. Et rien ne garantit qu’un seul d’entre eux puisse avoir vu juste.

Jack l’Éventreur a-t-il été démasqué, comme plusieurs « chercheurs » l’ont affirmé?

La réponse est non. Et il ne le sera sans doute jamais.

L’un des derniers en liste, Russel Edwards, prétendait détenir des preuves qui pourraient aujourd’hui être admises en preuve devant un juge. C’est bien mal connaître le système judiciaire, en plus de prendre les gens pour des imbéciles. Mais comme le nom de Jack l’Éventreur est vendeur, il est tentant pour des auteurs, ou de pseudo-auteurs, de se lancer dans l’aventure.

La théorie de Sophie Hereford est encore plus loufoque. Évoquant son expérience personnelle dans le domaine de la psychologie, tout en prétendant détenir des qualités de profileuse, sa théorie ne repose pourtant que sur des idées très vagues et dont elle a la fâcheuse habitude de transformer automatiquement en « preuve ». En la lisant, on a l’impression qu’elle ne s’est pas contre-questionnée afin de vérifier la solidité de son hypothèse.

L’Avenir, 20 août 1932

Mon idée de présenter un article, ou même une série, visant à présenter une bibliographie commentée, s’est carrément envolée en fumée dès que mon nez s’est enfoncé dans le livre de Stéphane Bourgoin, Le livre rouge de Jack l’Éventreur. Ce spécialiste mondial de la question des tueurs en série va droit au but. Il ne perd pas de temps à se mettre en scène, comme le font plusieurs de ces auteurs en mal de sensation. Il oblige plutôt le lecteur à se concentrer sur les faits, et uniquement les faits. Car c’est tout ce qui compte pour juger honnêtement d’une affaire criminelle, et encore plus lorsqu’il est question d’une cause aussi célèbre qui a été contaminée par les rumeurs et autres idées loufoques.

Bourgoin est honnête. Il l’écrit : son livre ne révélera pas l’identité du tueur. Toutefois, en plus de présenter les faits, il expose une impressionnante médiagraphie présentant les livres, les films et autres documents ou événements produits sur le sujet.

Malgré tout, je me suis amusé à rechercher des articles anciens parus au Québec afin de tenter de savoir jusqu’où remontait l’utilisation de ce surnom. L’une des plus anciennes mentions, on la doit au journal La Justice, qui avait ses bureaux dans la basse-ville de Québec. Le 19 décembre 1888, donc quelques semaines après le dernier meurtre que les « éventrologues » attribuent au mystérieux assassin, ce journal présentait ce petit article :

« La nouvelle qui s’est répandue ce matin que le meurtrier de Whitechapel avait été arrêté par un de nos détectives les plus en vue, hier après-midi, vers 4 heures, a causé un certain émoi dans la ville. Les véritables faits de l’affaire sont qu’un individus [sic], qui était évidemment sous l’influence de la boisson, se tenait vis-à-vis le Palais de Justice et criait à qui voulait l’entendre qu’il était le fameux « Jacques l’Éventreur », Jack the Ripper, l’auteur des meurtres de Whitechapel, à Londres. Il fut arrêté de suite et mis dans les cachots afin d’y cuver son vin. Ce matin devant le recorder il a donné le nom de John Longrey et ne se souvenait pas d’avoir joué le rôle de « l’âne dans la peau du lion » et vu que c’était sa première offense il a été relâché en promettant qu’il ne donnerait plus de telles émotions à certains de nos agents de sûreté sans parler de la panique qui s’est emparé[e] d’une certaine portion de la partie féminine de notre population. »

La Justice, 19 novembre 1888

En octobre 1979, Québec Science s’est intéressé au phénomène, se questionnant à savoir si l’Éventreur n’était pas, en fait, un montréalais. Bref, c’est comme si tout le monde voulait se l’approprier, y compris nos bien-pensants.

Toutefois, de cette étude avortée il me reste une prise de conscience que j’ai surnommé le « syndrome Jack l’Éventreur ». L’expression s’applique à tous ces auteurs – j’y inclus les auteurs de livres mais aussi de toute autre forme de document – qui s’improvisent enquêteurs.

Le lectorat doit donc se montrer prudent. Certains auteurs font un excellent travail. En ce qui concerne le sujet de l’Éventreur, on le voit bien avec l’ouvrage de Bourgoin. Mais il faut aussi se méfier des opportunistes, dont les travaux, bien souvent, ne servent qu’à brouiller davantage les pistes.

Bref, vous voulez apprendre ce qu’il y a à savoir à propos de ce bon vieux Jack? Lisez Stéphane Bourgoin!

Québec-Science, octobre 1979

Alice Paré, 1971

Documentation

Malheureusement, les documents relatifs à l’enquête du coroner, qui sont sans doute les plus précieux pour reconstituer une affaire de meurtre non résolu, sont aujourd’hui introuvables. En raison de cette absence d’information de première main, demeurons conscients que notre reconstitution à propos des circonstances entourant le meurtre d’Alice Paré ne pourra pas être aussi détaillée et fidèle à la réalité que nous le souhaitions. Le présent texte se base donc principalement sur la revue de presse.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de voir dans cette absence documentaire une forme quelconque de complot, nous rappelons que ce genre de « trou documentaire » existe, tout simplement. La Loi sur les archives, apparue seulement en 1983, n’a pas pu tout contrôler.  Il existe, par exemple, des trous archivistiques énormes qui s’étendent sur des décennies dans le fonds des enquêtes de coroner pour le district de Trois-Rivières. Toute tentative de trouver une explication à un tel vide informationnel serait un pas de plus vers une réponse biaisée et vide de sens.

Ceci dit, les autres dossiers traités par le coroner Thibault (celui qui a enquêté sur la mort d’Alice Paré) sont pourtant à leur place dans la boîte d’archives que nous avons consultée en 2017. Pourquoi alors celui d’Alice Paré est-il absent? Parce qu’il s’agit d’une affaire non résolue et que les autorités de l’époque ont préféré le conserver dans le dossier de police dans l’éventualité de traduire un suspect en justice? Nous ne croyons pas que cela ait un lien puisque pour la plupart des autres affaires non élucidées ces enquêtes sont disponibles.

Les circonstances du décès

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait avec ses parents, au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. Elle était une étudiante modèle, timide et très rangée.

En 1971, Alice Paré fréquentait l’école secondaire Jeanne-Mance. Le jour de sa disparition, elle a quitté cette école pour se rendre à son cours de musique dispensé dans un pavillon du Cégep de Drummondville.

Le mercredi 17 février 1971, Alice s’est rendue à son cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le local était situé juste au-dessus d’un bar-salon, la Brasserie La Bourgade. Ce cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle arriva en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, ne l’avait pas attendu. Il était déjà parti.

Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue Saint-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention d’appeler sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était hors d’usage, ce qui l’obligea à revenir vers le pavillon de musique. Là, elle discuta durant quelques minutes avec Louise Larocque. Peu après, Alice lui aurait fait part de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ 1,6 km, en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Finalement, vers 17h40, Alice salua sa copine et sortit dans la rue. Dans ses mains, elle traînait la valise contenant sa flûte traversière. Elle portait alors son costume d’écolière « de couleur verte, un manteau ciré à col blanc, un chapeau blanc et des bottes blanches trois-quarts. Elle a les yeux noirs, les cheveux bruns qu’elle portait longs, mesure quatre pieds cinq pouces et pèse 70 livres »[2]. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une trentaine de minutes plus tard, l’inquiétude poussa Madeleine Marier, la mère d’Alice, à se rendre en voiture jusqu’au pavillon Gilles Fortin. Sur place, elle apprit que sa fille s’était décidée à quitter par ses propres moyens.

Selon un article de Benoît Aubry paru dans Le Nouvelliste le 24 février, on aurait d’abord cru à une fugue. Après quelques jours, cependant, il est devenu évident qu’il était arrivé quelque chose de sérieux. Selon cette source, Alice aurait été enlevée « alors qu’elle revenait de son cours de musique ». Y avait-il eu un cours de musique ou non?

Cette erreur de style pourrait laisser croire que son cours avait eu lieu comme prévu, mais, faut-il le répéter, le cours de musique n’a jamais eu lieu en raison du retard d’Alice, incident qui avait précipité le départ du professeur. D’ailleurs, dans le même article, Aubry apportait lui-même cette précision. Voilà le genre d’imprécision qui peut se glisser dans les journaux. Et c’est pourquoi nous ne considérons pas les journaux d’époque comme une source primaire d’informations et c’est là que l’enquête du coroner aurait très certainement pu nous aider à trancher sur de tels détails.

Mais revenons aux écrits d’Aubry. Cette disparition a affecté toute la population de Drummondville, au point où plusieurs personnes se souviennent encore du choc produit par l’incident. C’est du moins ce qu’on peut constater aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

À l’époque, comme c’est le cas dans la plupart des affaires médiatisées, plusieurs signalements ont été rapportés à la police.

Déjà, les parents essayaient de se faire à l’idée qu’ils ne reverraient plus leur fille en vie. André Paré, un homme de 69 ou 70 ans, confia au journaliste Aubry : « C’est une horrible conclusion à tirer, mais, de cette façon, s’ils la retrouvent morte, nous serons préparés ». Madeleine Paré, la mère, était sous l’effet de sédatifs au moment de rencontrer le journaliste, mais cette prescription ne l’aidait apparemment pas beaucoup à surmonter cette épreuve. Selon elle, Alice « ne pouvait supporter d’être absente de la maison très longtemps. Elle aimait être dans sa chambre pour faire de la peinture ou des poupées ».

Le cas de Denise Therrien ayant probablement laissé des traces dans la mémoire collective, les compagnes de classe d’Alice avaient même commencé à amasser de l’argent dans l’éventualité où le ou les ravisseurs demanderaient une rançon. Toutefois, ce ne sera jamais le cas.[3]

Dans Le Nouvelliste du 25 février, on précisait que les recherches se poursuivaient et que la plupart des corps policiers du Québec étaient impliqués. D’après ce petit article de trois paragraphes, c’est le capitaine Ange-Aimé Allard qui était le principal enquêteur au dossier.

Le 10 mars, Le Nouvelliste mentionnait que deux autres jeunes femmes avaient aussi disparues. L’une de 20 ans était rentrée chez elle après avoir décidé « d’aller coucher chez une amie en omettant d’en avertir ses parents ». La deuxième, qui avait 17 ans et demeurait dans la partie sud de Drummondville, était disparue après avoir dit à ses parents qu’elle sortait pour aller chercher le journal. Heureusement, elle a été retrouvée rapidement.

Le 15 mars, un article du Le Nouvelliste parlait d’une peur collective contre les enlèvements de jeunes filles dans la région de Drummondville. En plus du cas d’Alice, on soulignait qu’une adolescente de 17 ans « a failli être enlevée de force par un automobiliste à l’angle de la 12ème avenue et de la rue St-Eusèbe à Drummondville ». La jeune fille a pu se libérer de l’emprise de son agresseur. Elle aurait ensuite tenté de rentrer chez elle à pied, mais l’agresseur serait revenu à la charge. C’est seulement en se réfugiant dans un restaurant que la jeune fille avait fini par retrouver une sécurité satisfaisante en téléphonant à la police. Le quotidien parlait de « l’agressivité peu commune » de l’adolescente, ce qui lui a peut-être sauvé la vie.

Toutefois, rien ne permet de relier un seul des trois précédents cas à celui d’Alice Paré.

Le 17 avril, on pouvait lire dans La Presse que la police venait de découvrir un indice « qui pourrait éventuellement permettre de retracer la jeune Alice Paré ».

Cette information s’avéra cependant être une fausse piste. Une montréalaise croyait avoir reconnu la flûte dans une vente aux enchères organisée dans le Vermont et qui avait été achetée par un montréalais. Après vérification, la flûte n’appartenait pas à la jeune disparue. Ce fut cependant l’occasion pour le quotidien montréalais de préciser qu’Alice était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour des sessions de la paix et que deux de ses oncles étaient toujours juges à Montréal. Ce constat permit à bien des gens de développer une hypothèse que nous verrons de plus près à la section suivante.

Le lundi 22 avril 1971, La Presse soulignait que le capitaine Roméo Martineau avait appris que la disparue était « une adolescente rangée et timide »[4]. Les journaux parlaient d’un enlèvement mais sans qu’on partage nécessairement avec le public des arguments solides en ce sens. À cette étape de l’enquête, la police avait fouillé la plupart des chalets en bordure de la rivière Saint-François. Ces recherches ont été menées par le capitaine Ange-Aimé Allard de la police de Drummondville.

Le 26 avril 1971, plus de deux mois après la disparition, vers 12h45, trois jeunes travailleurs – André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin – qui circulaient en voiture dans le 3e rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, ont remarqué quelque chose d’étrange au pied d’un arbre, à une soixantaine de pieds de la route. Selon certaines informations que nous avons reçues en 2017, ces trois hommes travaillaient plutôt dans un champ à proximité du lieu de la découverte. Toutefois, ces informations se sont plus tard avérées erronées puisqu’elles nous ont conduits au mauvais endroit.

Les premiers enquêteurs arrivés sur les lieux, selon Le Nouvelliste, ont été le caporal Fernand Potvin et l’agent André Cerutti de la Sûreté du Québec. « Le corps gisait dans un boisé d’une petite clairière à environ 125 pieds du chemin. La tête de la victime était en état de décomposition avancée mais le reste du corps était intact. Le corps était revêtu de bas culotte, d’une jupe et un gilet et une paire de bottes. Apparemment, il n’y avait aucune trace de coups sur le corps ».

Selon Allô Police, c’est plutôt à une soixantaine de pieds de la route (de gravier) que le cadavre a été retrouvé. « Le corps était recroquevillé sur lui-même, couché sur le côté gauche et, du chemin, il était possible d’apercevoir une paire de bottes blanches ». L’hebdomadaire à sensation faisait cependant erreur en utilisant le terme « recroquevillé » puisque selon une photo qu’il a lui-même publié et que nous avons choisi de ne pas reproduire ici, le corps de l’adolescente était plutôt arqué vers l’arrière.

La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville, « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[5]. Le corps était abimé par la putréfaction et par certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[6].

Dans une poche de son veston, on a retrouvé la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, l’identifia formellement.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste de l’Institut médico-légal, s’est rendu sur la scène de la découverte. C’est le lendemain matin qu’il s’est chargé de pratiquer l’autopsie. Puisque nous n’avons ni l’enquête du coroner ni le rapport d’autopsie, nous devons nous fier aux détails rapportés par Allô Police : « il [Valcourt] a attribué la mort à des symptômes d’asphyxie qui auraient pu être causée par strangulation. Le cadavre de l’adolescente portait également quelques ecchymoses sur une cuisse et sur son corps, mais il a été impossible de savoir si ces blessures avaient été causées avant ou après le décès. D’autres expertises en laboratoire ont été faites, mais les résultats ne sont pas encore connus. L’enquête policière a cependant démontré que la jeune fille n’avait pas souffert du froid avant sa mort puisque son ou ses meurtriers lui avaient enlevé la vie avant de la déposer dans le fourré où les passants l’ont retrouvée la semaine dernière ».

Dans un article de Michel Auger paru dans La Presse du 29 avril : « d’après la police, il est fort probable que la jeune fille qui avait été portée disparue, il y a deux mois, n’ait pas été violée ». À défaut de ne pouvoir consulter l’autopsie ou l’enquête du coroner, on doit se fier à Auger pour ce dernier détail.

C’est aussi par Le Nouvelliste qu’on sait que le corps a été ramené à la morgue Marcoux & Fils de Victoriaville vers 19h00 dans la soirée du 26 avril. C’est ainsi qu’on apprend que l’enquête qui suivit fut conduite par le coroner J.-Arthur Thibault. Le détective en charge de l’enquête était le caporal Jacques Gadoury. Ce dernier pouvait compter sur l’appui de l’agent Marcel Vigneault, ainsi que des agents des autres corps de police impliqués.

Selon Le Nouvelliste, le père était résigné depuis longtemps à cette idée selon laquelle sa fille serait retrouvée morte.

Puisque la flûte traversière d’Alice manquait toujours, la police demanda l’aide du public. Ainsi, le 29 avril, vers 18h00, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière ainsi que son étui près de la route 20, entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde. Selon Allô Police, la flûte était de marque Armstrong. On ignore cependant de quel côté de la route l’instrument a été retrouvé. En fait, précisons que la flûte a été retrouvée à environ 2 milles de l’endroit où se trouvait le cadavre.

Les funérailles eurent lieu à l’église Sainte-Thérèse devant plusieurs centaines de personnes. Le cercueil a été porté par des étudiants de Drummondville. La couverture médiatique des obsèques permit d’apprendre que Me André Paré était le demi-frère de la victime.

Jusqu’à maintenant, le meurtre d’Alice Paré n’a jamais été résolu. Nous ignorons d’ailleurs si les enquêteurs ont déjà eu un suspect sérieux à leur disposition.

Hypothèse no 1 : les liens familiaux

La première hypothèse, qui n’est pas de nous, prend racine parmi les liens familiaux des Marier, c’est-à-dire du côté de la mère de la jeune victime. Selon les médias de l’époque, Alice Paré était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour municipale de Montréal. Elle était aussi la nièce du juge Marcel Marier, également de la cour municipale de Montréal; et du juge Eugène Marier, celui-là de la Cour supérieure du Québec. De plus, l’un de ses oncles, Me Paul Rousseau, était avocat. Et pour finir, un autre membre de sa famille, Gérard Marier, était prêtre, une vocation qui avait encore un certain prestige à l’époque.

Certains ont vu dans cette nomenclature une piste sérieuse. La question est maintenant de savoir si la petite Alice a été assassinée parce que certains membres de sa famille faisaient partie intégrante du système judiciaire? Par exemple, un criminel entretenant une haine envers le juge qui l’a condamné aurait-il pu vouloir se venger?

C’est ce que certaines personnes ont pensé, surtout en lien avec la fameuse Crise d’octobre de 1970 et le Front de Libération du Québec (FLQ). Puisque l’un des membres du FLQ aurait comparu devant l’un des juges Marier, la machine à rumeurs s’est emballée.

Dans L’Union des Cantons de l’Est du 20 mars 1952, on peut lire une brève nouvelle sur le grand-père d’Alice, le juge Joseph Marier, devant lequel avait comparu un certain Eugène Guillemette, accusé de voies de faits sur un certain Labrecque. Mais ce genre de détails, quoique historiquement enrichissant, ne nous amène à rien de concret.

Pour savoir si l’un des juges Marier aurait eu maille à partir avec un criminel à un point tel que ce dernier a trouvé la motivation nécessaire pour se venger en s’attaquant à l’un des membres de sa famille élargie, il faudrait réviser minutieusement toutes les causes qu’ils ont plaidées. Cette tâche est non seulement utopique mais complètement folle. Et parce que nous sommes incapables de la vérifier convenablement, il nous faut abandonner cette piste.

Néanmoins, soulignons au passage que le juge Eugène Marier, l’un des oncles d’Alice, s’est éteint le 4 janvier 2016. Il était marié à Yvette Paré. Il avait 90 ans.

D’autre part, nos recherches ont permis de découvrir qu’Émile Marier, le frère du juge Joseph Marier, était gérant de la Banque Canadienne Nationale à Saint-Germain-de-Grantham. Celui-ci avait confié à ses proches que si des voleurs osaient le braquer, il n’hésiterait pas un instant à ouvrir le feu en premier. Or, il s’est avéré que la phrase du vieil entêté de 71 ans est devenue réalité le 28 août 1964, lorsqu’un braqueur est entré dans la banque.

À l’arrivée de la police de Drummondville, on a retrouvé le revolver de Marier, dont le barillet contenait une douille et cinq autres cartouches prêtes à être utilisées. Marier avait donc eu le temps de tirer un coup en direction de son assaillant, mais ce dernier avait eu raison de lui. Le septuagénaire était mort.

L’enquête a été confiée au sergent d’état-major Richard Masson, celui-là même qui s’apprêtait à résoudre le meurtre de la jeune Denise Therrien à Shawinigan quelques mois plus tard. L’enquête mena à l’arrestation d’un homme de 28 ans répondant au nom de Claude Levasseur. Son procès s’instruisit le 28 avril 1965 à Drummondville devant le juge Paul Lesage. Il sera condamné à mort avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie.

Il est très peu probable que cette affaire ait un lien avec notre enquête, mais il est intéressant de constater que les coïncidences judiciaires sont parfois étonnantes. Non seulement le juge Joseph Marier avait perdu son frère dans un sanglant hold-up, mais quelques années plus tard il perdrait aussi sa petite-fille dans des circonstances aussi peu réjouissantes. Dans ce dernier cas, cependant, le crime n’a jamais été résolu.

Une recherche nous a permis d’en savoir davantage sur les parents d’Alice. André Paré et Madeleine Marier se sont mariés le 18 octobre 1944 dans la paroisse Saint-Frédéric à Drummondville. André, 42 ans, est décrit comme « chimiste » sur le bulletin de mariage. Quant à Madeleine, 25 ans, on la décrivait comme une femme à la maison.

On retrouve un André Paré décédé le 29 juillet 1987 à Drummondville à l’âge de 85 ans, né le 14 janvier 1902. L’âge correspond. Il avait pour mère une certaine A. Raiche.

Hypothèse no 2 : le prédateur sexuel

Le jour de sa disparition, Alice ne pouvait pas prévoir que son cours de musique serait annulé en raison de son retard. Elle ne pouvait prévoir non plus que la cabine téléphonique serait en dérangement. Ces deux éléments tendent à démontrer que la théorie de l’agresseur opportuniste est la plus plausible. L’enlèvement ne semble pas avoir été planifié à l’avance. N’oublions pas qu’Alice a également pris elle-même la décision de rentrer chez elle à pied, ce qui veut dire que cela n’était pas dans ses habitudes.

Brasserie La Bourgade à Drummondville, vers 1971. Le suspect que nous appelons Nils Bjurman avait l’habitude de traîner dans ce bar à l’époque de la disparition d’Alice Paré. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie est celui où Alice devait avoir sa leçon de musique le soir de sa disparition. Puisque son cours a été annulé et qu’elle a traversé la rue pour tenter d’appeler sa mère dans une cabine téléphonique, Bjurman – en admettant qu’il se trouvait à La Bourgade ce soir-là – aurait eu tout le temps nécessaire d’observer la jeune fille.

Toutefois, ces éléments ne nous permettent pas de déterminer si son agresseur la connaissait ou non.

De plus, si on part de l’idée qu’Alice a été enlevée par un ou plusieurs hommes, ce ne fut certainement pas pour discuter avec elle de la pluie et du beau temps. Il faut se questionner à savoir pourquoi un adulte propose d’embarquer une adolescente de 14 ans dans son véhicule. S’il la connaissait, a-t-il convaincu Alice en lui proposant de la reconduire chez elle? Sinon, quel subterfuge a-t-il utilisé pour la faire monter avec lui?

Nous croyons possible, même s’il n’y a pas eu viol, que l’intention du ou des individus était l’agression sexuelle. Nombre de tueurs, qu’ils soient séquentiels ou non, sont d’abord motivés par un fantasme sexuel, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils parviennent à réaliser tous les détails du plan qu’ils s’étaient donnés au départ.

Malheureusement, nous ne possédons aucun élément important pouvant nous permettre de présenter un scénario de ce qui a pu se passer entre le moment de sa disparition et celui où on l’a laissé dans ce boisé.

Cependant, il semblerait plausible de penser que son agresseur a agi de façon spontanée. Il passait par là et a vu, ce jour-là, une occasion de s’en prendre à une jolie et jeune adolescente.

En 2017, un suspect nous a été proposé dans cette affaire. Nous l’appellerons Nils Bjurman, en « l’honneur » – ou plutôt devrions-nous dire en déshonneur – de l’un des personnages les plus détestables de la célèbre trilogie cinématographique Millénium. Cet homme, un criminel récidiviste, est toujours vivant.

Selon notre informateur, Bjurman aurait à son actif un crime similaire, à savoir l’attaque sauvage d’une jeune fille qu’il aurait laissée pour morte dans un motel après l’avoir agressé sexuellement vers la fin des années 1970. Jusqu’à maintenant, il nous a été impossible de prouver la véracité de ce crime.

En revanche, nous avons obtenu son casier judiciaire. En mars 2018, ce septuagénaire bien connu des policiers était de nouveau arrêté pour trafic de stupéfiants. À notre connaissance, il a toujours habité dans le secteur de Drummondville.

Outre cette feuille de route, notre informateur nous dit qu’en 1971 Bjurman avait l’habitude de fréquenter la Brasserie La Bourgade. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie était le pavillon où Alice Paré avait l’habitude de suivre ses leçons de musique. Le soir de sa disparition, Bjurman s’y trouvait-il? Aurait-il eu le temps de l’observer? Lui aurait-il proposé de la raccompagner? Ou alors aurait-il utilisé la force pour la faire monter à bord de sa voiture?

En admettant que Bjurman aurait fait monter Alice dans sa voiture entre La Bourgade et la résidence des Paré, notre informateur nous a fait remarquer que celui-ci, étant donné l’endroit où le corps a été retrouvé par la suite, a été obligé de traverser la ville avec Alice à bord de son véhicule. Cette idée peut sembler surprenante mais pas impossible.

Voyons maintenant le passé criminel de Bjurman. Signalons au passage, malgré une fouille intensive des fiches du plumitif du district de Drummondville couvrant les années 1970, il nous a été impossible de trouver une accusation ou condamnation antérieure à 1986.

Le 12 décembre 1986, Bjurman était condamné pour une infraction au code de la sécurité routière qui lui valut une amende de 25$. Le 4 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative à la loi fédéral sur les stupéfiants : ici l’article 3 précise qu’il est question de publicité interdite. Il se mérita 50$ d’amende ou 15 jours de prison.

Quelques jours plus tard, soit le 16 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative au code de la sécurité routière, ce qui lui vaudra 200$ d’amende avec délai de 3 mois pour payer. Le 21 février 1987, il plaidait coupable à une accusation de délit de fuite devant le juge Marc Dufour, ce qui lui mérita 500$ d’amende ou deux mois de prison avec délai de 4 mois.

En fait, au fil des années, il plaidera coupable à de nombreuses accusations pour facultés affaiblies, et cela jusqu’en 2005, au point de se mériter une interdiction de conduite et même deux accusations d’entrave à un agent de la paix durant l’exécution de ses fonctions. Bref, c’est un récidiviste de la route et de l’alcool au volant.

Ce long cheminement nous montre à quel point cet homme peut avoir un problème avec la consommation de drogue et d’alcool, et surtout le fait de récidiver continuellement. En revanche, nous ne trouvons aucune trace dans ce casier judiciaire pour pouvoir en faire un suspect sérieux dans le meurtre d’Alice Paré. Personne ne peut le placer de façon formelle au bar La Bourgade le soir de la disparition. Personne ne l’a vu en sa compagnie, que ce soit en voiture ou à pied. Aucun indice matériel ne le relie à ce crime.

Certes, Bjurman connaît certains problèmes avec l’alcool, la drogue et la discipline, mais on est bien loin d’un prédateur sexuel. Est-ce que la police l’a seulement interrogé en lien avec l’affaire Alice Paré?

Conclusion

Selon une rumeur, le professeur de musique aurait été suspecté. Nous n’avons rien trouvé qui puisse appuyer cette hypothèse. Dans des causes aussi médiatisées, il n’est pas surprenant que les rumeurs partent dans tous les sens. C’était vrai en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau et se l’était encore jusqu’à tout récemment dans l’affaire Cédrika Provencher. Alors, nous invitons le public à la prudence lorsque vient le moment de pointer une personne du doigt.

Dans une enquête de meurtre, tous les gens connus de la victime sont d’abord des suspects potentiels avant que des éléments viennent les éliminer à tour de rôle. Cette rumeur n’a rien de surprenant, tout comme elle n’a rien de sérieux non plus.

Force est d’admettre que nous n’avons aucun suspect sérieux dans cette affaire. Y en aura-t-il seulement un jour?


[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] Benoit Aubry, Le Nouvelliste, 24 février 1971.

[3] Denise Therrien, 16 ans, a disparu en août 1961 à Shawinigan-Sud alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son corps a été découvert en avril 1965 dans un boisé. Marcel Bernier, le fossoyeur du cimetière St-Michel, en face duquel Denise avait été vue pour la toute dernière fois, a été condamné pour ce meurtre. Au cours de la période de disparition, quelques demandes de rançons ont été faites et toutes se sont avérées être des canulars. Le cas de Denise Therrien a retenu l’attention de tous les médias de la province de 1961 à 1966.

[4] La Presse, 22 avril 1971.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

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Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.