Alice Paré, 1971

Documentation

Malheureusement, les documents relatifs à l’enquête du coroner, qui sont sans doute les plus précieux pour reconstituer une affaire de meurtre non résolu, sont aujourd’hui introuvables. En raison de cette absence d’information de première main, demeurons conscients que notre reconstitution à propos des circonstances entourant le meurtre d’Alice Paré ne pourra pas être aussi détaillée et fidèle à la réalité que nous le souhaitions. Le présent texte se base donc principalement sur la revue de presse.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de voir dans cette absence documentaire une forme quelconque de complot, nous rappelons que ce genre de « trou documentaire » existe, tout simplement. La Loi sur les archives, apparue seulement en 1983, n’a pas pu tout contrôler.  Il existe, par exemple, des trous archivistiques énormes qui s’étendent sur des décennies dans le fonds des enquêtes de coroner pour le district de Trois-Rivières. Toute tentative de trouver une explication à un tel vide informationnel serait un pas de plus vers une réponse biaisée et vide de sens.

Ceci dit, les autres dossiers traités par le coroner Thibault (celui qui a enquêté sur la mort d’Alice Paré) sont pourtant à leur place dans la boîte d’archives que nous avons consultée en 2017. Pourquoi alors celui d’Alice Paré est-il absent? Parce qu’il s’agit d’une affaire non résolue et que les autorités de l’époque ont préféré le conserver dans le dossier de police dans l’éventualité de traduire un suspect en justice? Nous ne croyons pas que cela ait un lien puisque pour la plupart des autres affaires non élucidées ces enquêtes sont disponibles.

Les circonstances du décès

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait avec ses parents, au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. Elle était une étudiante modèle, timide et très rangée.

En 1971, Alice Paré fréquentait l’école secondaire Jeanne-Mance. Le jour de sa disparition, elle a quitté cette école pour se rendre à son cours de musique dispensé dans un pavillon du Cégep de Drummondville.

Le mercredi 17 février 1971, Alice s’est rendue à son cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le local était situé juste au-dessus d’un bar-salon, la Brasserie La Bourgade. Ce cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle arriva en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, ne l’avait pas attendu. Il était déjà parti.

Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue Saint-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention d’appeler sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était hors d’usage, ce qui l’obligea à revenir vers le pavillon de musique. Là, elle discuta durant quelques minutes avec Louise Larocque. Peu après, Alice lui aurait fait part de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ 1,6 km, en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Finalement, vers 17h40, Alice salua sa copine et sortit dans la rue. Dans ses mains, elle traînait la valise contenant sa flûte traversière. Elle portait alors son costume d’écolière « de couleur verte, un manteau ciré à col blanc, un chapeau blanc et des bottes blanches trois-quarts. Elle a les yeux noirs, les cheveux bruns qu’elle portait longs, mesure quatre pieds cinq pouces et pèse 70 livres »[2]. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une trentaine de minutes plus tard, l’inquiétude poussa Madeleine Marier, la mère d’Alice, à se rendre en voiture jusqu’au pavillon Gilles Fortin. Sur place, elle apprit que sa fille s’était décidée à quitter par ses propres moyens.

Selon un article de Benoît Aubry paru dans Le Nouvelliste le 24 février, on aurait d’abord cru à une fugue. Après quelques jours, cependant, il est devenu évident qu’il était arrivé quelque chose de sérieux. Selon cette source, Alice aurait été enlevée « alors qu’elle revenait de son cours de musique ». Y avait-il eu un cours de musique ou non?

Cette erreur de style pourrait laisser croire que son cours avait eu lieu comme prévu, mais, faut-il le répéter, le cours de musique n’a jamais eu lieu en raison du retard d’Alice, incident qui avait précipité le départ du professeur. D’ailleurs, dans le même article, Aubry apportait lui-même cette précision. Voilà le genre d’imprécision qui peut se glisser dans les journaux. Et c’est pourquoi nous ne considérons pas les journaux d’époque comme une source primaire d’informations et c’est là que l’enquête du coroner aurait très certainement pu nous aider à trancher sur de tels détails.

Mais revenons aux écrits d’Aubry. Cette disparition a affecté toute la population de Drummondville, au point où plusieurs personnes se souviennent encore du choc produit par l’incident. C’est du moins ce qu’on peut constater aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

À l’époque, comme c’est le cas dans la plupart des affaires médiatisées, plusieurs signalements ont été rapportés à la police.

Déjà, les parents essayaient de se faire à l’idée qu’ils ne reverraient plus leur fille en vie. André Paré, un homme de 69 ou 70 ans, confia au journaliste Aubry : « C’est une horrible conclusion à tirer, mais, de cette façon, s’ils la retrouvent morte, nous serons préparés ». Madeleine Paré, la mère, était sous l’effet de sédatifs au moment de rencontrer le journaliste, mais cette prescription ne l’aidait apparemment pas beaucoup à surmonter cette épreuve. Selon elle, Alice « ne pouvait supporter d’être absente de la maison très longtemps. Elle aimait être dans sa chambre pour faire de la peinture ou des poupées ».

Le cas de Denise Therrien ayant probablement laissé des traces dans la mémoire collective, les compagnes de classe d’Alice avaient même commencé à amasser de l’argent dans l’éventualité où le ou les ravisseurs demanderaient une rançon. Toutefois, ce ne sera jamais le cas.[3]

Dans Le Nouvelliste du 25 février, on précisait que les recherches se poursuivaient et que la plupart des corps policiers du Québec étaient impliqués. D’après ce petit article de trois paragraphes, c’est le capitaine Ange-Aimé Allard qui était le principal enquêteur au dossier.

Le 10 mars, Le Nouvelliste mentionnait que deux autres jeunes femmes avaient aussi disparues. L’une de 20 ans était rentrée chez elle après avoir décidé « d’aller coucher chez une amie en omettant d’en avertir ses parents ». La deuxième, qui avait 17 ans et demeurait dans la partie sud de Drummondville, était disparue après avoir dit à ses parents qu’elle sortait pour aller chercher le journal. Heureusement, elle a été retrouvée rapidement.

Le 15 mars, un article du Le Nouvelliste parlait d’une peur collective contre les enlèvements de jeunes filles dans la région de Drummondville. En plus du cas d’Alice, on soulignait qu’une adolescente de 17 ans « a failli être enlevée de force par un automobiliste à l’angle de la 12ème avenue et de la rue St-Eusèbe à Drummondville ». La jeune fille a pu se libérer de l’emprise de son agresseur. Elle aurait ensuite tenté de rentrer chez elle à pied, mais l’agresseur serait revenu à la charge. C’est seulement en se réfugiant dans un restaurant que la jeune fille avait fini par retrouver une sécurité satisfaisante en téléphonant à la police. Le quotidien parlait de « l’agressivité peu commune » de l’adolescente, ce qui lui a peut-être sauvé la vie.

Toutefois, rien ne permet de relier un seul des trois précédents cas à celui d’Alice Paré.

Le 17 avril, on pouvait lire dans La Presse que la police venait de découvrir un indice « qui pourrait éventuellement permettre de retracer la jeune Alice Paré ».

Cette information s’avéra cependant être une fausse piste. Une montréalaise croyait avoir reconnu la flûte dans une vente aux enchères organisée dans le Vermont et qui avait été achetée par un montréalais. Après vérification, la flûte n’appartenait pas à la jeune disparue. Ce fut cependant l’occasion pour le quotidien montréalais de préciser qu’Alice était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour des sessions de la paix et que deux de ses oncles étaient toujours juges à Montréal. Ce constat permit à bien des gens de développer une hypothèse que nous verrons de plus près à la section suivante.

Le lundi 22 avril 1971, La Presse soulignait que le capitaine Roméo Martineau avait appris que la disparue était « une adolescente rangée et timide »[4]. Les journaux parlaient d’un enlèvement mais sans qu’on partage nécessairement avec le public des arguments solides en ce sens. À cette étape de l’enquête, la police avait fouillé la plupart des chalets en bordure de la rivière Saint-François. Ces recherches ont été menées par le capitaine Ange-Aimé Allard de la police de Drummondville.

Le 26 avril 1971, plus de deux mois après la disparition, vers 12h45, trois jeunes travailleurs – André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin – qui circulaient en voiture dans le 3e rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, ont remarqué quelque chose d’étrange au pied d’un arbre, à une soixantaine de pieds de la route. Selon certaines informations que nous avons reçues en 2017, ces trois hommes travaillaient plutôt dans un champ à proximité du lieu de la découverte. Toutefois, ces informations se sont plus tard avérées erronées puisqu’elles nous ont conduits au mauvais endroit.

Les premiers enquêteurs arrivés sur les lieux, selon Le Nouvelliste, ont été le caporal Fernand Potvin et l’agent André Cerutti de la Sûreté du Québec. « Le corps gisait dans un boisé d’une petite clairière à environ 125 pieds du chemin. La tête de la victime était en état de décomposition avancée mais le reste du corps était intact. Le corps était revêtu de bas culotte, d’une jupe et un gilet et une paire de bottes. Apparemment, il n’y avait aucune trace de coups sur le corps ».

Selon Allô Police, c’est plutôt à une soixantaine de pieds de la route (de gravier) que le cadavre a été retrouvé. « Le corps était recroquevillé sur lui-même, couché sur le côté gauche et, du chemin, il était possible d’apercevoir une paire de bottes blanches ». L’hebdomadaire à sensation faisait cependant erreur en utilisant le terme « recroquevillé » puisque selon une photo qu’il a lui-même publié et que nous avons choisi de ne pas reproduire ici, le corps de l’adolescente était plutôt arqué vers l’arrière.

La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville, « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[5]. Le corps était abimé par la putréfaction et par certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[6].

Dans une poche de son veston, on a retrouvé la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, l’identifia formellement.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste de l’Institut médico-légal, s’est rendu sur la scène de la découverte. C’est le lendemain matin qu’il s’est chargé de pratiquer l’autopsie. Puisque nous n’avons ni l’enquête du coroner ni le rapport d’autopsie, nous devons nous fier aux détails rapportés par Allô Police : « il [Valcourt] a attribué la mort à des symptômes d’asphyxie qui auraient pu être causée par strangulation. Le cadavre de l’adolescente portait également quelques ecchymoses sur une cuisse et sur son corps, mais il a été impossible de savoir si ces blessures avaient été causées avant ou après le décès. D’autres expertises en laboratoire ont été faites, mais les résultats ne sont pas encore connus. L’enquête policière a cependant démontré que la jeune fille n’avait pas souffert du froid avant sa mort puisque son ou ses meurtriers lui avaient enlevé la vie avant de la déposer dans le fourré où les passants l’ont retrouvée la semaine dernière ».

Dans un article de Michel Auger paru dans La Presse du 29 avril : « d’après la police, il est fort probable que la jeune fille qui avait été portée disparue, il y a deux mois, n’ait pas été violée ». À défaut de ne pouvoir consulter l’autopsie ou l’enquête du coroner, on doit se fier à Auger pour ce dernier détail.

C’est aussi par Le Nouvelliste qu’on sait que le corps a été ramené à la morgue Marcoux & Fils de Victoriaville vers 19h00 dans la soirée du 26 avril. C’est ainsi qu’on apprend que l’enquête qui suivit fut conduite par le coroner J.-Arthur Thibault. Le détective en charge de l’enquête était le caporal Jacques Gadoury. Ce dernier pouvait compter sur l’appui de l’agent Marcel Vigneault, ainsi que des agents des autres corps de police impliqués.

Selon Le Nouvelliste, le père était résigné depuis longtemps à cette idée selon laquelle sa fille serait retrouvée morte.

Puisque la flûte traversière d’Alice manquait toujours, la police demanda l’aide du public. Ainsi, le 29 avril, vers 18h00, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière ainsi que son étui près de la route 20, entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde. Selon Allô Police, la flûte était de marque Armstrong. On ignore cependant de quel côté de la route l’instrument a été retrouvé. En fait, précisons que la flûte a été retrouvée à environ 2 milles de l’endroit où se trouvait le cadavre.

Les funérailles eurent lieu à l’église Sainte-Thérèse devant plusieurs centaines de personnes. Le cercueil a été porté par des étudiants de Drummondville. La couverture médiatique des obsèques permit d’apprendre que Me André Paré était le demi-frère de la victime.

Jusqu’à maintenant, le meurtre d’Alice Paré n’a jamais été résolu. Nous ignorons d’ailleurs si les enquêteurs ont déjà eu un suspect sérieux à leur disposition.

Hypothèse no 1 : les liens familiaux

La première hypothèse, qui n’est pas de nous, prend racine parmi les liens familiaux des Marier, c’est-à-dire du côté de la mère de la jeune victime. Selon les médias de l’époque, Alice Paré était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour municipale de Montréal. Elle était aussi la nièce du juge Marcel Marier, également de la cour municipale de Montréal; et du juge Eugène Marier, celui-là de la Cour supérieure du Québec. De plus, l’un de ses oncles, Me Paul Rousseau, était avocat. Et pour finir, un autre membre de sa famille, Gérard Marier, était prêtre, une vocation qui avait encore un certain prestige à l’époque.

Certains ont vu dans cette nomenclature une piste sérieuse. La question est maintenant de savoir si la petite Alice a été assassinée parce que certains membres de sa famille faisaient partie intégrante du système judiciaire? Par exemple, un criminel entretenant une haine envers le juge qui l’a condamné aurait-il pu vouloir se venger?

C’est ce que certaines personnes ont pensé, surtout en lien avec la fameuse Crise d’octobre de 1970 et le Front de Libération du Québec (FLQ). Puisque l’un des membres du FLQ aurait comparu devant l’un des juges Marier, la machine à rumeurs s’est emballée.

Dans L’Union des Cantons de l’Est du 20 mars 1952, on peut lire une brève nouvelle sur le grand-père d’Alice, le juge Joseph Marier, devant lequel avait comparu un certain Eugène Guillemette, accusé de voies de faits sur un certain Labrecque. Mais ce genre de détails, quoique historiquement enrichissant, ne nous amène à rien de concret.

Pour savoir si l’un des juges Marier aurait eu maille à partir avec un criminel à un point tel que ce dernier a trouvé la motivation nécessaire pour se venger en s’attaquant à l’un des membres de sa famille élargie, il faudrait réviser minutieusement toutes les causes qu’ils ont plaidées. Cette tâche est non seulement utopique mais complètement folle. Et parce que nous sommes incapables de la vérifier convenablement, il nous faut abandonner cette piste.

Néanmoins, soulignons au passage que le juge Eugène Marier, l’un des oncles d’Alice, s’est éteint le 4 janvier 2016. Il était marié à Yvette Paré. Il avait 90 ans.

D’autre part, nos recherches ont permis de découvrir qu’Émile Marier, le frère du juge Joseph Marier, était gérant de la Banque Canadienne Nationale à Saint-Germain-de-Grantham. Celui-ci avait confié à ses proches que si des voleurs osaient le braquer, il n’hésiterait pas un instant à ouvrir le feu en premier. Or, il s’est avéré que la phrase du vieil entêté de 71 ans est devenue réalité le 28 août 1964, lorsqu’un braqueur est entré dans la banque.

À l’arrivée de la police de Drummondville, on a retrouvé le revolver de Marier, dont le barillet contenait une douille et cinq autres cartouches prêtes à être utilisées. Marier avait donc eu le temps de tirer un coup en direction de son assaillant, mais ce dernier avait eu raison de lui. Le septuagénaire était mort.

L’enquête a été confiée au sergent d’état-major Richard Masson, celui-là même qui s’apprêtait à résoudre le meurtre de la jeune Denise Therrien à Shawinigan quelques mois plus tard. L’enquête mena à l’arrestation d’un homme de 28 ans répondant au nom de Claude Levasseur. Son procès s’instruisit le 28 avril 1965 à Drummondville devant le juge Paul Lesage. Il sera condamné à mort avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie.

Il est très peu probable que cette affaire ait un lien avec notre enquête, mais il est intéressant de constater que les coïncidences judiciaires sont parfois étonnantes. Non seulement le juge Joseph Marier avait perdu son frère dans un sanglant hold-up, mais quelques années plus tard il perdrait aussi sa petite-fille dans des circonstances aussi peu réjouissantes. Dans ce dernier cas, cependant, le crime n’a jamais été résolu.

Une recherche nous a permis d’en savoir davantage sur les parents d’Alice. André Paré et Madeleine Marier se sont mariés le 18 octobre 1944 dans la paroisse Saint-Frédéric à Drummondville. André, 42 ans, est décrit comme « chimiste » sur le bulletin de mariage. Quant à Madeleine, 25 ans, on la décrivait comme une femme à la maison.

On retrouve un André Paré décédé le 29 juillet 1987 à Drummondville à l’âge de 85 ans, né le 14 janvier 1902. L’âge correspond. Il avait pour mère une certaine A. Raiche.

Hypothèse no 2 : le prédateur sexuel

Le jour de sa disparition, Alice ne pouvait pas prévoir que son cours de musique serait annulé en raison de son retard. Elle ne pouvait prévoir non plus que la cabine téléphonique serait en dérangement. Ces deux éléments tendent à démontrer que la théorie de l’agresseur opportuniste est la plus plausible. L’enlèvement ne semble pas avoir été planifié à l’avance. N’oublions pas qu’Alice a également pris elle-même la décision de rentrer chez elle à pied, ce qui veut dire que cela n’était pas dans ses habitudes.

Brasserie La Bourgade à Drummondville, vers 1971. Le suspect que nous appelons Nils Bjurman avait l’habitude de traîner dans ce bar à l’époque de la disparition d’Alice Paré. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie est celui où Alice devait avoir sa leçon de musique le soir de sa disparition. Puisque son cours a été annulé et qu’elle a traversé la rue pour tenter d’appeler sa mère dans une cabine téléphonique, Bjurman – en admettant qu’il se trouvait à La Bourgade ce soir-là – aurait eu tout le temps nécessaire d’observer la jeune fille.

Toutefois, ces éléments ne nous permettent pas de déterminer si son agresseur la connaissait ou non.

De plus, si on part de l’idée qu’Alice a été enlevée par un ou plusieurs hommes, ce ne fut certainement pas pour discuter avec elle de la pluie et du beau temps. Il faut se questionner à savoir pourquoi un adulte propose d’embarquer une adolescente de 14 ans dans son véhicule. S’il la connaissait, a-t-il convaincu Alice en lui proposant de la reconduire chez elle? Sinon, quel subterfuge a-t-il utilisé pour la faire monter avec lui?

Nous croyons possible, même s’il n’y a pas eu viol, que l’intention du ou des individus était l’agression sexuelle. Nombre de tueurs, qu’ils soient séquentiels ou non, sont d’abord motivés par un fantasme sexuel, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils parviennent à réaliser tous les détails du plan qu’ils s’étaient donnés au départ.

Malheureusement, nous ne possédons aucun élément important pouvant nous permettre de présenter un scénario de ce qui a pu se passer entre le moment de sa disparition et celui où on l’a laissé dans ce boisé.

Cependant, il semblerait plausible de penser que son agresseur a agi de façon spontanée. Il passait par là et a vu, ce jour-là, une occasion de s’en prendre à une jolie et jeune adolescente.

En 2017, un suspect nous a été proposé dans cette affaire. Nous l’appellerons Nils Bjurman, en « l’honneur » – ou plutôt devrions-nous dire en déshonneur – de l’un des personnages les plus détestables de la célèbre trilogie cinématographique Millénium. Cet homme, un criminel récidiviste, est toujours vivant.

Selon notre informateur, Bjurman aurait à son actif un crime similaire, à savoir l’attaque sauvage d’une jeune fille qu’il aurait laissée pour morte dans un motel après l’avoir agressé sexuellement vers la fin des années 1970. Jusqu’à maintenant, il nous a été impossible de prouver la véracité de ce crime.

En revanche, nous avons obtenu son casier judiciaire. En mars 2018, ce septuagénaire bien connu des policiers était de nouveau arrêté pour trafic de stupéfiants. À notre connaissance, il a toujours habité dans le secteur de Drummondville.

Outre cette feuille de route, notre informateur nous dit qu’en 1971 Bjurman avait l’habitude de fréquenter la Brasserie La Bourgade. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie était le pavillon où Alice Paré avait l’habitude de suivre ses leçons de musique. Le soir de sa disparition, Bjurman s’y trouvait-il? Aurait-il eu le temps de l’observer? Lui aurait-il proposé de la raccompagner? Ou alors aurait-il utilisé la force pour la faire monter à bord de sa voiture?

En admettant que Bjurman aurait fait monter Alice dans sa voiture entre La Bourgade et la résidence des Paré, notre informateur nous a fait remarquer que celui-ci, étant donné l’endroit où le corps a été retrouvé par la suite, a été obligé de traverser la ville avec Alice à bord de son véhicule. Cette idée peut sembler surprenante mais pas impossible.

Voyons maintenant le passé criminel de Bjurman. Signalons au passage, malgré une fouille intensive des fiches du plumitif du district de Drummondville couvrant les années 1970, il nous a été impossible de trouver une accusation ou condamnation antérieure à 1986.

Le 12 décembre 1986, Bjurman était condamné pour une infraction au code de la sécurité routière qui lui valut une amende de 25$. Le 4 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative à la loi fédéral sur les stupéfiants : ici l’article 3 précise qu’il est question de publicité interdite. Il se mérita 50$ d’amende ou 15 jours de prison.

Quelques jours plus tard, soit le 16 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative au code de la sécurité routière, ce qui lui vaudra 200$ d’amende avec délai de 3 mois pour payer. Le 21 février 1987, il plaidait coupable à une accusation de délit de fuite devant le juge Marc Dufour, ce qui lui mérita 500$ d’amende ou deux mois de prison avec délai de 4 mois.

En fait, au fil des années, il plaidera coupable à de nombreuses accusations pour facultés affaiblies, et cela jusqu’en 2005, au point de se mériter une interdiction de conduite et même deux accusations d’entrave à un agent de la paix durant l’exécution de ses fonctions. Bref, c’est un récidiviste de la route et de l’alcool au volant.

Ce long cheminement nous montre à quel point cet homme peut avoir un problème avec la consommation de drogue et d’alcool, et surtout le fait de récidiver continuellement. En revanche, nous ne trouvons aucune trace dans ce casier judiciaire pour pouvoir en faire un suspect sérieux dans le meurtre d’Alice Paré. Personne ne peut le placer de façon formelle au bar La Bourgade le soir de la disparition. Personne ne l’a vu en sa compagnie, que ce soit en voiture ou à pied. Aucun indice matériel ne le relie à ce crime.

Certes, Bjurman connaît certains problèmes avec l’alcool, la drogue et la discipline, mais on est bien loin d’un prédateur sexuel. Est-ce que la police l’a seulement interrogé en lien avec l’affaire Alice Paré?

Conclusion

Selon une rumeur, le professeur de musique aurait été suspecté. Nous n’avons rien trouvé qui puisse appuyer cette hypothèse. Dans des causes aussi médiatisées, il n’est pas surprenant que les rumeurs partent dans tous les sens. C’était vrai en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau et se l’était encore jusqu’à tout récemment dans l’affaire Cédrika Provencher. Alors, nous invitons le public à la prudence lorsque vient le moment de pointer une personne du doigt.

Dans une enquête de meurtre, tous les gens connus de la victime sont d’abord des suspects potentiels avant que des éléments viennent les éliminer à tour de rôle. Cette rumeur n’a rien de surprenant, tout comme elle n’a rien de sérieux non plus.

Force est d’admettre que nous n’avons aucun suspect sérieux dans cette affaire. Y en aura-t-il seulement un jour?


[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] Benoit Aubry, Le Nouvelliste, 24 février 1971.

[3] Denise Therrien, 16 ans, a disparu en août 1961 à Shawinigan-Sud alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son corps a été découvert en avril 1965 dans un boisé. Marcel Bernier, le fossoyeur du cimetière St-Michel, en face duquel Denise avait été vue pour la toute dernière fois, a été condamné pour ce meurtre. Au cours de la période de disparition, quelques demandes de rançons ont été faites et toutes se sont avérées être des canulars. Le cas de Denise Therrien a retenu l’attention de tous les médias de la province de 1961 à 1966.

[4] La Presse, 22 avril 1971.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

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Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

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Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.

Les Faucheurs d’enfants: 7ème partie, la piste J.-B. Duchesneau

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Lors de l’enquête du coroner en 1973, Duchesneau incline la tête lorsque son avocat lui montre le marteau qu’il a reçu en cadeau de son beau-père, l’arme du crime.

On a vu plus tôt que le 31 mai 2016 le réseau TVA annonçait que Nicole Roux, la mère de Denis Roux-Bergevin, s’était laissé convaincre par les policiers que l’assassin de son fils était nul autre que Jean-Baptiste Duchesneau.  On laissait même entendre que sa « signature » de tueur correspondait à d’autres meurtres du genre.  Nicole Roux allait même jusqu’à affirmer « on a la preuve plus qu’à 100% » que c’était bien Duchesneau.

Si on admet cela comme étant une vérité, il faudrait probablement lui attribuer aussi les trois meurtres du 1er novembre puisque toutes ces affaires sont difficilement dissociables.

Tout comme Marc Perron, Duchesneau représente un suspect très intéressant, et cela pour une raison assez logique : lui aussi avait déjà un meurtre d’enfant à son actif.

Jean-Baptiste Duchesneau est né le 11 janvier 1949 de l’union de Gérard Duchesneau et de Jeanne-d’Arc Minguy (ou Mainguy).  Le 15 juillet 1972, il épousait Odette Marcoux.  En février 1973, le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien dans Ste-Foy, juste au côté de la famille Tanguay (au 1429 rue Lucien), celle-ci composée des parents Jean-Marc Tremblay et Pierrette Rivard.  Ceux-ci avaient trois enfants : Alain, Sylvie et Chantal.  La petite Sylvie avait vu le jour le 22 novembre 1966.  Elle était donc âgée de 6 ans.  Les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et s’appréciaient au point où la maison des Tanguay était continuellement ouverte pour leurs amis d’à côté.

L’enquête du coroner Drouin décrit tantôt Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy, mais aussi comme un apprenti menuisier œuvrant dans le domaine de la construction.  Toutefois, on sait qu’au matin du 22 février il s’éveilla avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours.  Un peu plus tard, il se blessa à un doigt, ce qui le contraignit à se rendre à l’hôpital pour y recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard téléphona à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants, un répit qui lui permettrait d’aller faire quelques courses.  À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demandera Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très, très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail.  Il se mit donc au volant de la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972.  Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper.  Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas.  Son mari parti, elle pensait que Sylvie se trouvait toujours dehors, à quelques pas de la maison.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt.  N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre.  Le silence de la fillette persista.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs.  Odette commença par lui demander si elle n’avait pas vu Sylvie, mais non.  Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent que la fillette avait décidé d’accompagner Duchesneau.  À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances.  On lui faisait donc pleinement confiance.

Entre 21h00 et 21h15, c’est au retour d’une marche dans le quartier que Pierrette et Odette croisèrent Duchesneau, qui revenait au volant de la Rambler.  Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie, et Duchesneau d’expliquer lui avoir donné 10¢ avant son départ.  Il laissait donc entendre qu’elle n’était pas montée avec lui.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier.  On alla jusqu’à inspecter une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines.  Pendant ce temps, Duchesneau continuait d’effectuer des recherches au volant de la voiture de son beau-père.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05.  Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens.  Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails.  À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition.  L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau.  Selon une source, le comportement étrange de ce dernier aurait suffit à attirer l’attention.  Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler.  Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets.  À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang.  Des cheveux se trouvaient encore sur la panne[1].  Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte.  Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux.  L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay.  Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route.  Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles.  Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[2].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime.  Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie.  Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique.  Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels.  Rappelons qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu agression sexuelle pour déterminer que ce soit la cause du crime.  Très souvent, les prédateurs à caractère sexuel ne se rendent pas toujours jusqu’au viol, qu’il soit partiel ou complet.  Et puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne.  S’il se montra d’avis que des blessures causées au visage avaient été faites par la frappe (tête) du marteau, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par la panne.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner J. Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier dans le rôle du défenseur de Jean-Baptiste Duchesneau.  Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre.  D’autre part, il avoua qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea.  Il se mit à la tutoyer tout en lui faisant des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait confiance.  Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

Le Dr Authier précisa, quant à lui, qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité.  Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête par un objet contondant, causant ainsi de multiples fractures crâniennes.  Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau devant le coroner.  Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay.  Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé.  Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir.  En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme.  Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu.  … L’enquête est close.  J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, au terme duquel il sera reconnu coupable.  Toutefois, il ne purgera qu’une dizaine d’années de prison pour ce crime tout à fait impardonnable.  À sa sortie, en 1983, il s’établira à Montréal, non loin du quartier où Viens, Métivier et Lubin habitaient.  Puisqu’Odette l’avait quitté dès 1973, il dut se trouver une nouvelle conjointe, dont l’identité demeure inconnue.

Est-ce que Duchesneau pourrait être le meurtrier des enfants de 1984 et 1985?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment des meurtres de 1984 il partageait deux points communs avec Marc Perron.  Tous deux avaient déjà au moins un meurtre à leur actif et ils habitaient à Montréal.

Et maintenant?  Laquelle de ces deux théories doit être prise au sérieux?

(la semaine prochaine : 8ème partie, hypothèses et conclusion)

[1] Parties du marteau servant à arracher les clous.

[2] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner.  Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

Les Faucheurs d’enfants: 6ème partie, la piste Marc Perron

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Le corps de Marc Beaudoin, tel qu’on l’a retrouvé en 1975. (photo: Le Nouvelliste)

Vers 18h00, le vendredi 7 novembre 1975, Marc Beaudoin, un garçon de 11 ans[1], marchait dans les rues de Shawinigan avant d’arriver chez son copain Alain Lord, 10 ans, au 2553 rue Laval.  Marc, qui portait des pantalons bruns et une veste à carreaux rouge et noire se mêla au petit groupe réuni chez Lord pour jouer à la tag.  Par la suite, les enfants se divertirent également avec quelques jouets.

Vers 20h30, Marc s’excusa en expliquant à ses amis que sa mère lui avait fait promettre de rentrer avant 21h00 et comme il lui fallait justement une trentaine de minutes pour couvrir la distance à pied, il avait intérêt à ne pas traîner.  Il habitait au 333 de la 2ème rue.  Après avoir salué Alain et les autres, il s’éloigna en solitaire au milieu de cette nuit brumeuse.  En fait, le brouillard était si dense ce soir-là qu’on rapporta quelques accidents de voiture dans la région.

Comme si cette fumée naturelle l’avait complètement englouti, Marc Beaudoin ne rentra jamais chez lui.

Le lendemain matin, Gaétan Renault, un adolescent de 13 ans qui résidait au 252 de la 3ème rue, décida d’aller jouer au hockey avec son copain Jacques Mercier.  Pour ce faire, les deux amis se dirigèrent dans la cour de l’École St-Bernard, où ils commencèrent à s’envoyer la balle.  Après quelques tirs, Mercier dut se déplacer plus loin pour aller la récupérer.  C’est à ce moment qu’il découvrit quelqu’un étendu au sol, appuyé contre un hangar.  À son tour, Renault s’est approché.  Tous deux crurent d’abord à un drogué qui s’était endormi.

Au bout d’un moment, les deux jeunes se décidèrent à contacter la police.  Ils étaient sur la 3ème rue lorsqu’ils virent passer une auto de patrouille vers 10h00.  À bord de celle-ci se trouvaient le constable Marcel Pruneau, 39 ans, et son collègue Yvon Grenier.  D’après les renseignements fournis par les deux jeunes hockeyeurs, Pruneau n’eut aucune difficulté à découvrir la raison de l’appel.  Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un quelconque va-nu-pieds, mais plutôt du corps d’un garçon correspondant à la description de Marc Beaudoin, porté disparu la veille.

Sans tarder, Pruneau contacta le répartiteur pour lui demander à ce qu’un détective vienne sur les lieux.  L’enquêteur Guy Deschênes fut le premier à débarquer à l’École St-Bernard.  Au fil de l’enquête, d’autres limiers seront impliqués dans l’affaire, et cela à différents degrés, tels qu’Alide Gilbert de Shawinigan, le capitaine Raymond Richard, André Pelletier et l’agent André Aubert de l’Escouade des Enquêtes Criminelles de la Sûreté du Québec du Cap-de-la-Madeleine.

Une fois les photos de la scène de crime complétées, le corps fut transporté à l’Hôpital Régional, où le décès fut constaté par les docteurs Jacques et Honoré Cossette, ce dernier occupant également la fonction de coroner du district.  On le confia ensuite à la morgue d’Oscar St-Ours.

Toutefois, en observant la nature des blessures, le coroner Cossette ordonna immédiatement un transfert vers l’Institut Médico-Légal de Montréal afin de procéder le plus rapidement possible à une autopsie.  Celle-ci, pratiquée par le Dr Wesner Thesee, débuta à 16h00.

Parmi les constatations effectuées lors de l’examen externe, il nota de multiples lacérations aux organes, tels que les reins, le foie, la rate et les poumons.  Il faisait également la différence entre des plaies piquantes, moins profondes, et d’autres pénétrantes.  Le pathologiste évita de s’aventurer sur l’interprétation de ces blessures, mais il se pourrait bien, par exemple, que l’assassin ait d’abord torturé sa victime en la piquant avant de lui asséner des coups plus violents, et par conséquent mortels.

Beaudoin pesait 87 livres et mesurait 4 pieds et 9 pouces.  « Le cadavre présente des lividités postérieure[s] non-spécifiques et une rigidité généralisée marquée aux quatre membres.  Le visage est légèrement souillé par de la terre ».  Il portait un chandail bleu, un pantalon brun, un manteau à carreaux rouge et noire troué en trois endroits.  De plus, deux boutons avaient été arrachés.  Dans la poche droite se trouvait encore le trousseau de clés de la victime.

Quant aux marques traumatiques, le pathologiste écrira : « plaies piquantes et pénétrantes multiples du corps : (31).  Réparties au dos, au niveau de la poitrine, au niveau des deux (2) bras et au niveau du creux de la main droite.  En avant, il y a quatorze (14) plaies piquantes et pénétrantes.  Au niveau du dos, on note neuf (9), au niveau du bras gauche, on note trois (3), au niveau de la cuisse droite (2), au niveau de la cuisse gauche (1), au niveau de la main droite (2) dont une au niveau de la face palmaire du pouce droit qui selon toute vraisemblance pourrait constitué [sic] une plaie de défense ».

Autre détail important, il notera que « les plaies sont orientées en tous sens, axiales, transversales et obliques » en plus de varier de 1,5 à 3,2 cm.  Puis il détecta finalement une légère éraflure cutanée au niveau de l’aile droite du nez.  Il n’y avait aucune autre blessure au niveau de la tête.  Les 31 coups de couteau représentaient donc la partie principale de cette agression.

Bien que ses constatations ne laissent entrevoir aucun signe d’agression sexuelle, le Dr Thesee fit tout de même un prélèvement au niveau du rectum.  Les tests destinés à dépister les spermatozoïdes s’avérèrent négatifs.

Dans sa conclusion, il fit remonter la mort entre 21h00 et minuit dans la soirée du vendredi.  Quant à la cause du décès, il l’attribuait à l’hémorragie causée « par les nombreuses perforations d’organes », ajoutant que « les trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».  Selon lui, la lame de l’arme du crime mesurait au moins 3 pouces et demi de longueur.

L’enquête finit par conduire les policiers vers Marc Perron, un jeune homme de 16 ans qui habitait avec ses parents au 2455 rue Dollard.  Après lui avoir fait avouer son crime, ceux-ci parvinrent à le convaincre de les conduire jusqu’à l’arme du crime.  Ainsi, au cours de la soirée du 11 novembre, vers 22h40, Marc Perron montra au détective Alide Gilbert le couteau de chasse de son père, rangé dans un coffre à outils situé dans le hangar de la famille Perron.  Le détective Guy Deschênes se chargea de prendre des photos pendant l’ouverture du coffre.  Le poignard se trouvait toujours dans son étui.

Le lendemain, 12 novembre, les détectives Gilbert et Pelletier se rendirent à l’Institut Médico-Légal de Montréal pour confier le couteau au biochimiste Pierre Boulanger, de même que des vêtements, des fragments de feuilles mortes, et des dépôts de terre prélevés sur la scène de crime.  Le rapport, que Boulanger compléta en date du 24 novembre, conclut que les fragments de végétaux portaient des traces de sang humain du groupe A, tout comme le couteau et les pantalons.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 26 novembre 1975, mais fut rapidement ajournée au 2 décembre en raison d’une tempête de neige qui empêcha certains témoins de se rendre sur place.

Ce jour-là, les audiences s’ouvrirent à 19h30.  Me Lucien Dallaire agissait comme procureur de la Couronne, tandis que Me Guy Germain, qui avait défendu le tueur en série Marcel Bernier lors de son procès de 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, représentait les intérêts de Marc Perron, que l’on considérait alors comme un témoin important.  Finalement, Me Yves L. Duhaime épaulait la famille Beaudoin.

Après qu’on eut expliqué que la victime avait été identifiée par son père, Jean-Paul Beaudoin, et son frère Jacques, le rapport d’autopsie fut déposé en preuve.

Le premier témoin fut Normand Poirier, un policier de la Sûreté du Québec âgé de 34 ans.  Interrogé par Me Dallaire, cet agent de l’Identité Judiciaire expliquera que le 8 novembre, vers 16h15, le Dr Thesee avait fait appel à lui afin de prendre dix photos couleur du cadavre, que l’on déposa sous la cote C-6[2].

Le policier de la Sûreté municipale de Shawinigan Guy Deschênes, 37 ans, avait été amené à prendre des photos directement sur la scène de crime au matin de la découverte, vers 10h15.  La photo apparaissant au sommet du présent article est tirée du Le Nouvelliste, car aucun cliché n’a été déposé avec le dossier d’archive que j’ai consulté.

Ensuite, on déposa les photos prises lors de la découverte du couteau de chasse.  Dès la prononciation du nom de Perron, Me Germain intervint afin de rappeler qu’il s’agissait d’un mineur et qu’il fallait interdire aux journalistes de publier son nom.  Le coroner Cossette n’eut d’autre choix que d’accepter la requête, en plus de demander aux photographes de ranger leur équipement.  Ainsi, la couverture médiatique s’avéra par la suite limité, en plus de priver le public de nombreuses informations ici présentées pour la première fois en plus de 40 ans.

Après avoir entendu Alain Lord, l’ami de la victime, ainsi que Renault, qui avait découvert le corps avec Mercier, le coroner appela Marc Perron lui-même dans la boîte des témoins.  Il n’en fallut pas davantage pour que Me Guy Germain se lève à nouveau, cette fois pour demander un huis clos.  Me Dallaire ne s’opposa pas à cette requête.  Pour sa part, Me Duhaime obtint que la famille Beaudoin et les journalistes puissent demeurer dans la salle afin d’entendre la suite.  Quant aux autres, on exigea aussitôt leur expulsion.

Après qu’on eut accordé la protection de la Cour à l’étudiant de 16 ans, Me Dallaire s’en approcha pour l’interroger.

  • Monsieur Perron, commença-t-il, vous êtes étudiant à quelle école?
  • À la polyvalente des Chutes.
  • À quel niveau?
  • Secondaire 4, 11ème année.
  • En date du 7 novembre 1975, monsieur Perron, est-ce que vous êtes allé à l’école au cours de la journée?
  • … Le 7 novembre?
  • Oui, le 7 de novembre? C’est un vendredi ça?
  • Oui.
  • Vous êtes allé à l’école?

Selon les transcriptions, Perron se contenta de répondre à cette question par un « signe de tête affirmatif ».  En fait, il parut lent dans plusieurs de ses réponses, et parfois même il demeura silencieux.

  • Vous vous êtes levé à quelle heure le matin du 7 novembre, vous en souvenez-vous?
  • À quelle heure que vous êtes allé à l’école dans l’avant-midi?
  • 7h30.
  • Est-ce que vous êtes allé dîner à votre domicile?
  • Oui, toujours.
  • Vous avez dîné avec vos parents?
  • Oui, seulement que ma mère.
  • Votre père travaillait, j’imagine?
  • Oui.
  • Dans l’après-midi, est-ce que vous êtes retourné à l’école?
  • Oui.
  • À quelle heure que s’est terminé l’école?
  • À 16h00.
  • Après l’école, est-ce que vous êtes retourné à votre domicile?
  • Est-ce que vous êtes retourné à votre domicile sur la rue Dollard?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez soupé chez vous en date du 7 novembre?
  • Oui.
  • En compagnie de qui?
  • Je …
  • Est-ce que vous étiez en compagnie de vos parents?
  • Oui, toute la famille : mon père, ma mère, et mon petit frère.
  • Dans la soirée, là, après le souper, est-ce que vous vous êtes rendu en quelque part?
  • Est-ce que vous avez quitté votre domicile?
  • … Oui, oui.
  • Vers quelle heure?
  • 19h00.
  • Est-ce que vous avez apporté quelque chose avec vous lorsque vous avez quitté votre domicile?
  • Est-ce que vous avez pris un certain objet chez vous?

Puisque le témoin semblait ne pas vouloir répondre, l’avocat tenta un détour pour l’amener à parler du couteau.

  • Avez-vous un hangar chez vous?
  • Quand j’ai faite ça, j’m’en souviens plus.
  • Vous vous en souvenez pas?
  • J’me souviens pas d’avoir fait ça.
  • Vous rappelez-vous d’avoir parti avec quelque chose dans votre ceinture?
  • … (signe de tête négatif)
  • Je te montre ici un couteau, là, avec un étui. Est-ce que ça te dit quelque chose ça?

Perron prit le temps d’examiner le poignard et l’étui avant de répondre par un autre signe de tête, cette fois affirmatif.

  • À quelle place que tu as déjà vu ce couteau-là?
  • Chez nous.
  • En date du 7 novembre, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là?
  • Oui.
  • À quelle place que tu l’avais pris le couteau, à quelle place qu’il se trouvait chez vous?
  • Dans le coffre.
  • Et ce coffre-là, il était placé où?
  • Dans le hangar, une dépense.
  • Une dépense?
  • Ouais.
  • Est-ce que tu es parti avec ce couteau-là à 19h00, le soir, de la maison?
  • Oui.
  • Maintenant, tu l’avais mis où ce couteau-là, sur toi?
  • Je l’avais mis dans ma ceinture.
  • Puis, tu as fait quoi par la suite, là? Tu t’es rendu où?
  • … J’ai descendu, là. J’allais prendre une marche.  J’avais pas cette idée-là, j’ai décidé d’aller prendre une marche et pis j’avais pas cette idée-là.
  • Tu n’avais pas cette idée-là?
  • À un moment donné, quelle idée que tu as eue?
  • À un moment donné, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là dans la soirée?
  • Oui.
  • Pour faire quoi?
  • Veux-tu raconter à monsieur le coroner pourquoi tu t’en es servi à un moment donné, au cours de la soirée?
  • … Je suis obligé de répondre?
  • Certainement.
  • Vous savez ben ce qui est arrivé.
  • Bien, c’est-à-dire on ne sait pas nous autres, justement. On te demande de nous raconter ce qui s’est passé?
  • Ben, je l’ai tué.
  • Tu l’as tué?
  • … Oui.
  • Est-ce que tu peux parler un peu plus fort, intervint le coroner Cossette. J’ai pas compris.
  • Qu’est-ce que tu as fait le soir avec ce couteau-là?, reprit Me Dallaire.
  • Tu as tué qui?
  • Le p’tit gars.
  • Un jeune homme?
  • Oui.
  • Que tu avais rencontré où?
  • À quelle place que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • En bas de la ville.
  • Te souviens-tu sur quelle rue?
  • Des Cèdres.
  • Sur la rue Des Cèdres?
  • Est-ce que tu as parlé avec ce jeune homme-là, lorsque tu l’as rencontré?
  • D’abord, est-ce que tu le connaissais ce jeune homme-là?
  • De vue, oui.
  • Est-ce que tu savais son nom?
  • J’savais pas son nom.
  • Est-ce que tu le connaissais de vue?
  • J’savais pas son nom mais y me semblait que …
  • Il te semblait que tu l’avais déjà vu en quelque part?
  • Tu le connaissais de vue comme ça?
  • J’savais pas son nom.
  • Lorsque tu l’as rencontré ce jeune homme-là, est-ce qu’il se promenait sur le trottoir?
  • Est-ce qu’il circulait sur le trottoir sur la rue Des Cèdres?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
  • Oui.
  • Lorsque tu l’as accosté, j’imagine que tu as dû lui parler?
  • Lui as-tu parlé?
  • J’m’en souviens plus.
  • Est-ce que tu as marché avec lui sur le trottoir? Est-ce que tu as fait un bout de chemin avec lui?
  • Oui.
  • Et pis, à un moment donné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Est-ce que vous avez passé dans une cour d’école?
  • Oui.
  • Ça, est-ce que c’est toi qui lui a suggéré de passer dans la cour de l’école ou ben si …?
  • De quelle façon que ça s’est décidé ça, de passer dans la cour d’école?
  • Dans la cour de l’École St-Bernard?
  • Tout ce que je sais, c’est que je me suis ramassé dans la cour de l’école et pis moé, j’pensais que je donnais des coups de poings et pis eh …
  • Tu pensais que tu donnais des coups de poings et c’est ton couteau que tu avais?
  • Te souviens-tu à quelle place que tu l’as frappé avec ton couteau?
  • Sur quelle partie de son corps que tu l’as frappé?
  • J’le sais pas … dans l’abdomen. J’le sais pas.
  • Dans le devant?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, lever la tête un peu plus haute pour que la sténographe puisse prendre les notes?, intervint le coroner. Notes qui sont nécessaires à la justice dans ces choses-là, dans cette chose-là et également répondre un peu plus fort pour éviter qu’on demande les questions deux, trois fois.
  • À ce moment-là, reprit Me Dallaire, te souviens-tu à quel endroit que tu étais dans la cour lorsque …?
  • Dans le fond de la cour.
  • Est-ce que c’est toi qui lui a demandé de te suivre ou si c’est lui qui t’a demandé de passer par-là? Te souviens-tu?
  • (Haussement d’épaules) J’m’en souviens pas.
  • Tu te souviens de lui avoir donné des coups de couteau?
  • Des coups de poing.
  • Seulement que des coups de poings?
  • Ben, j’voyais, j’voyais des coups de poings quand c’est arrivé. J’le sais pas.
  • Mais te souviens-tu d’avoir pris ce couteau-là dans tes mains à ce moment-là?
  • Non.
  • Tu t’en souviens pas?
  • Non.
  • Est-ce que tu peux dire à qui appartient ce couteau-là?, demanda le coroner.
  • À mon père. On le prenait pour aller à la pêche.
  • Est-ce que tu t’en servais souvent?
  • Non.
  • Le traînais-tu avec toi de façon habituelle le soir quand tu sortais?
  • … J’ai jamais été à la chasse, j’ai jamais, j’ai jamais tué un animal.
  • Te souviens-tu quelle était la condition atmosphérique ce soir-là où tu as passé à travers la cour de l’école … quelle température il faisait?
  • Brumeux.
  • C’était brumeux?, reprit Me Dallaire.
  • Ouais…
  • Mais qu’est-ce que tu as fait avec ce jeune homme-là dans le coin de la cour de l’école. … Tu parles de coups de poings, qu’est-ce qui s’était passé exactement, te souviens-tu?
  • C’est assez récent?
  • Je pensais que, je pensais que, je pensais que j’avais donné des coups de poings et pis eh, c’est un couteau.
  • C’est un couteau que tu as …?
  • J’le sais pas, j’m’en souviens pas. Je donnais des coups de poings moé.  J’ai déjà été battu et pis eh, et pis ça m’a resté.
  • Par la suite, là, est-ce que tu te souviens … te souviens-tu quel trajet que tu as pris après cet incident-là, après cet incident de la cour de l’école?
  • J’ai monté par la rue Des Cèdres et pis eh et pis j’ai passé à la gare.
  • Veux-tu dire à monsieur le coroner ce que tu as fait là, à la gare?
  • Je me suis aperçu justement que j’avais un couteau.
  • Que tu avais un couteau?
  • J’ai été l’arranger.
  • Qu’est-ce que tu as fait pour l’arranger?
  • Je l’ai lavé.
  • Tu l’as lavé?
  • Ouais.
  • Qu’est-ce qu’il y avait sur ton couteau à ce moment-là lorsque tu es allé à la gare pour le laver?
  • … du sang.
  • Du sang?
  • Tu as lavé ça où exactement à la gare?
  • Dans un lavabo.
  • À ce moment-là, est-ce que tu étais seul?
  • … ah ben là … j’étais seul, oui. Il y avait le gardien qui gardait plus loin là, mais eh
  • Maintenant, par la suite, après avoir lavé ton couteau, qu’est-ce que tu as fait?
  • J’ai reparti, j’ai passé dans le chemin de terre jusque chez moi … sur la rue Vincent, St-Charles.
  • Te souviens-tu vers quelle heure que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • Vers quelle heure approximativement?
  • … 21h00, peut-être.
  • À quelle heure t’es-tu rendu dans la cour de l’école après, là?
  • C’est ça, c’est vers 21h30?
  • 21h00.
  • À ce moment-là, tu étais seul dans la cour de l’école avec lui?
  • Ouais.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes?
  • Tu n’en as pas vues?
  • Le 11 novembre, te souviens-tu qu’il y a des policiers qui sont allés te voir?
  • Quelques jours après, là?
  • Ouais.

Marc Perron reconnut aisément l’une des photos prises chez lui, au moment de récupérer le couteau dans le coffre à outils.

  • Qui est-ce qui a indiqué ça aux policiers?
  • C’est moé.
  • C’est le même couteau que tu avais en date du 8 novembre?
  • Oui.
  • C’est toi-même qui l’as déposé dans ce coffre-là, métallique?
  • Ouais.
  • Te souviens-tu quelle journée que tu as fait ça?
  • Le soir même.
  • Le soir même?
  • Ouais.
  • Est-ce que c’est à cet endroit-là que tu l’avais pris ou si le couteau, avant de partir de chez vous…?
  • Le vendredi soir, le 7 novembre avant de rencontrer ce jeune homme?
  • Est-ce que c’est dans le hangar également que tu l’avais pris ce couteau-là?
  • Dans le même coffre.
  • Après la veillée, tu l’as remis dans le même coffre?
  • Ouais.
  • Maintenant, te souviens-tu, dans la cour de l’école, d’avoir enlevé un manteau sur ce jeune homme-là, sur un jeune homme, un veston, une chemise carreautée?
  • Oui.
  • C’est toi qui as fait ça?
  • Oui.
  • Pourquoi tu as fait ça?
  • Ben … c’est pareil comme si j’avais repris mes sens après.
  • Tu as repris tes sens après?
  • Ouais, pis là, j’me suis aparçu [sic] qu’il mouillait et pis eh
  • Qu’il pleuvait?
  • Ouais et pis je l’ai recouvert.
  • Tu l’as recouvert quoi?
  • La tête.
  • Sur la tête?
  • Y mouillait.
  • Une fois rendu à ton domicile là, vers quelle heure que tu es rendu à ton domicile ce soir-là?
  • 22h15.
  • Et là, qu’est-ce que tu as fait?
  • Ben là, j’ai été à la Polyvalente des Chutes pour voir le résultat des élections mais c’était terminé. Là, mon père est venu me chercher à la Polyvalente.
  • Vers quelle heure que ton père est allé te chercher?
  • J’étais chez nous, ça fait que là je l’ai laissé, j’le savais pas.
  • Tu ne savais pas qu’il était mort?
  • Non.
  • Par la suite, est-ce que tu t’es couché?
  • Oui.
  • Est-ce que tu as conté ça à ton père?
  • Je pensais à ça, ouais.
  • Le lendemain c’était le samedi, je comprends que vous n’aviez pas d’école?
  • Le dimanche, est-ce que …?
  • C’est le samedi que j’ai appris ça qu’on avait trouvé tout ça là.
  • Tu as appris ça de quelle façon?
  • De mon ami.
  • Et …?
  • Le samedi soir, on était parti et on a été chez un de ses amis et pis eh, on a commencé à parler de ça, pis je savais pas qu’il eh
  • Quel est son nom à ton ami, celui qui t’a appris ça?
  • Jean Lahaie.
  • Il t’a dit quoi là, exactement?
  • … Il a su ça à la radio qu’un p’tit gars avait été trouvé, pis toute ça et pis eh
  • Quelle réaction que tu as eue à ce moment-là quand il t’a parlé de ça?
  • Ben, j’ai faite ben, j’y ai pensé et pis j’ai pas veillé tard.
  • Tu es allé te coucher?
  • … Pas tout de suite, je pense qu’il y avait du hockey ce soir-là … oui. Il y avait du hockey, j’ai écouté le hockey.
  • Est-ce que tu avais pris de la boisson toi, au cours de cette journée-là du 7 novembre?
  • Non.
  • Est-ce que tu en prends de la boisson d’habitude?
  • Non.
  • Est-ce que tu avais pris des médicaments ou des pilules?
  • Aucune drogue.
  • Pas de drogue?
  • Je fume pas non plus.
  • Comment est-ce que tu expliques ça ton geste, là?

Puisque Me Germain s’objecta à cette question, ce fut au coroner de poursuivre l’interrogatoire.  Lorsque celui-ci tenta de demander à Perron quelle était son intention en se rendant laver son couteau à la gare, Me Germain intervint à nouveau, cette fois pour lui faire remarquer que si on était en procès le juge leur ferait certainement remarquer que des intentions on pouvait déduire des faits.

Malgré ce conseil, le coroner s’entêta.

  • Je vais poser ma question de façon directe, reprit-il. Est-ce que vous avez lavé le couteau dans l’intention de vous soustraire ou de cacher un acte que vous avez commis, que vous aviez commis?
  • … C’est ça, fit Perron.

S’il a réellement nettoyé le couteau c’est parce qu’il était conscient du mal qu’il avait fait, peut-on en déduire.  S’il était conscient, pourrait-on également le déclarer apte à subir son procès?

D’ailleurs, Me Germain passa la remarque qu’il avait compris ce détail avant même que la question du coroner soit soumise.  Après tout, Perron avait quitté son logement avec le couteau dans sa ceinture, et cela sans justification, ce qui en soit prouvait déjà une certaine forme de préméditation, d’intention criminelle.  Ce soir-là, semble-t-il, il avait eu l’intention de tuer quelqu’un, de s’en prendre à la société en général.  La seule chose qu’il n’avait pas prévue, apparemment, c’était l’identité de sa victime.  Il avait donc frappé au hasard, spontanément, et de manière plutôt désorganisé.

Après lui avoir fait admettre qu’il avait marché sur une distance de trois coins de rues en compagnie de Beaudoin avant de le poignarder – une distance qu’il estimera lui-même de trois ou quatre minutes –, Me Dallaire déclara ne plus avoir de question pour le témoin.  Après que les avocats Germain et Duhaime eurent annoncé la même chose, le coroner se tourna à nouveau vers Perron.

  • Est-ce que dans votre souvenir, la victime était dans cette position au moment où vous l’avez laissée?
  • (le témoin examinant la photographie) … Oui.
  • Est-ce que les vêtements qui sont sur la tête de la victime ici c’est vous-même qui les avez déposés à cet endroit-là?
  • … Oui.

Finalement, Me Duhaime changea d’avis et se leva en demandant la permission de poser une question.

  • Marc Perron, au moment du 7 novembre, est-ce que tu étais sous les soins d’un médecin?
  • Non.
  • Pas à ce moment-là?
  • Non.

Le coroner leva donc le huis clos, et les curieux expulsés un peu plus tôt purent revenir entendre le verdict.

  • Après avoir entendu les témoignages, fit Cossette, il appert que la mort de Marc Beaudoin est survenue dans les circonstances suivantes : le vendredi soir, le 7 novembre 1975, alors que la victime revenait d’une rencontre avec ses amis dans la paroisse … sur la rue Laval, paroisse du Christ-Roi, sur la rue Laval, l’enfant, la victime revenait où il demeurait sur la 2ème rue à Shawinigan et en cours de route, il aurait rencontré le témoin important, soit Marc Perron et au cours du témoignage des personnes qui ont rencontré la victime, au cours de la soirée, soit Alain Lord, Gaétan Renault au moment du départ du jeune Beaudoin de la rue Laval, la personne était absolument consciente et en cours de route, selon le témoin important lui-même, Marc Perron … celui-ci aurait déclaré au cours de l’enquête, avoir blessé mortellement la victime Marc Beaudoin. À cette fin, je le reconnais comme étant coupable de crime et je demande à la Cour du Bien-Être Social de bien vouloir prendre les procédures nécessaires quant à la gravité et aux conséquences de l’acte criminel posé.
  • Je comprends que vous voulez dire, monsieur le coroner, criminellement responsable de la mort …?, demanda Me Dallaire.
  • Oui, c’est un crime. C’est criminellement responsable de la mort du jeune Marc Beaudoin.

Selon Ghislain Fortin, ancien agent de probation de Perron qui témoignera en 2014 dans le documentaire Novembre 84, le jeune homme fut déclaré inapte à subir son procès et envoyé en institut psychiatrique.  À la même époque, il aurait également agressé d’autres enfants, sans toutefois se rendre jusqu’au meurtre, dont un qu’il aurait attaché à un arbre à l’île Melville.  Perron n’en était donc pas un seul crime à son palmarès.

Maintenant, avec le recul, il nous apparaît évident qu’on pourrait déjà le classer dans la catégorie des violeurs ou agresseurs en série.  Qu’à cela ne tienne, le système des libérations conditionnelles et celui de ma médecine psychiatrique étant ce qu’ils sont, Marc Perron ne devait être interné que quelques années.  À l’automne 1984, au moment du triple meurtre de Viens-Métivier-Lubin, il habitait le même quartier que ces enfants, à Montréal.

En 1996, Marc Perron se trouvait toujours à Montréal quand il fut condamné pour une agression armée avec menaces et séquestration sur une enfant de sexe féminin.

Le 20 février 2010, il se retrouva dans un dépanneur de la rue St-Marc à Shawinigan.  C’est là que son attention fut attirée par un garçon de 11 ans, occupé à acheter des bonbons.  À la sortie de l’enfant, Perron l’aurait suivi pour lui demander de l’accompagner chez lui afin de l’aider à compléter certains travaux.  Perron, qui n’avait utilisé aucun stratagème en 1975 pour s’en prendre à Beaudoin – quoique il l’avait accompagné sur une distance de trois coins de rue, ce qui leur a laissé le temps de bavarder tout de même un peu – se montra convaincant puisque le garçon accepta de le suivre dans son logement de la 3ème Avenue, dans le secteur Shawinigan-Sud.  Selon une autre version, Perron l’aurait plutôt attiré avec des bonbons.  Malheur à lui, cependant, car Perron l’agressa sexuellement avant de le ramener au même endroit.  Encore une fois, l’enquête policière permit de l’arrêter en quelques jours seulement, soit le 26 février.

Perron comparut au palais de justice de Shawinigan, où on l’accusa d’agression et attouchements sexuels.  Le 2 mars, il tenta de retrouver sa liberté mais le juge s’y opposa en raison de ses antécédents en semblable matière.  En juin, il se méritera 20 mois de prison.  Il n’en fit que 17 en raison de la détention provisoire.  De plus, on lui avait imposé une probation de 3 ans qui l’empêchait de se trouver en compagnie de jeunes de moins de 16 ans.

screenhunter_271-oct-13-21-53         En octobre 2015, c’est avec une masse (ou un marteau) que Perron agressait l’adolescente Natasha Raymond.  Cette fois, son mode opératoire ressemblait étrangement à celui utilisé contre Marc Beaudoin, quarante ans plus tôt.  Mais, apparemment, personne ne mentionna cette similitude.  Il s’était attaqué spontanément à un enfant mineur, dans ce cas-ci une fille, de manière désordonnée et sans préméditation apparente, exception faite d’une arme qu’il transportait avec lui.  Encore une fois, aucun mobile apparent.  Comme s’il voulait s’en prendre à la société en général à travers des enfants.

Il n’en fallait pas davantage pour que Me Marc Bellemare sorte dans les médias pour souligner que Marc Perron avait un lien avec la disparition de Cédrika Provencher, survenue à Trois-Rivières le 31 juillet 2007.  Comme on le sait, deux mois à peine après cette déclaration, on retrouvait les restes de Cédrika le long de l’autoroute 40.  Encore une fois, Me Bellemare blâma le travail policier au moment où ceux-ci se retiraient après avoir complété leurs fouilles.  La première version du documentaire Novembre 84 se terminait d’ailleurs avec ce lien plutôt risqué, à savoir que Le Chambreur pouvait être impliqué dans l’affaire Cédrika.

Lorsque Jonathan Bettez fut arrêté pour pornographie juvénile en août 2016, les dernières personnes qui pensaient croire en la culpabilité de Perron se rangèrent derrière la majorité.  Car le jeune homme d’affaire faisait un suspect beaucoup plus intéressant.

Le 28 septembre 2016, le jour même où l’avocate de Jonathan Bettez recevait copie de l’ensemble de la preuve collectionnée sur son client, Marc Perron plaidait coupable au palais de justice de Trois-Rivières pour l’agression qu’il avait perpétré en octobre 2015.  Par ailleurs, on annonçait la possibilité d’une requête visant à le déclarer délinquant dangereux.  Connaissant son passé, il est étonnant, voir inacceptable, que cette demande n’ait pas été faite plus tôt.

Marc Perron est-il vraiment responsable des meurtres de 1984 et 1985?

Dans la version DVD du film documentaire Novembre 84, on affirme que la police aurait retrouvé chez Marc Perron (à une date inconnue) un scrapbook contenant des découpures de journaux sur les assassinats ou disparitions d’enfants, ainsi qu’une ceinture munie de pics.  Ensuite, on prétend se baser sur le rapport d’autopsie pour affirmer que c’est le même genre de ceinture qui a été utilisée sur le corps de Maurice Viens.  Pourtant, comme on l’a vu au cours des articles précédents, même la pathologiste n’osait pas une telle allégation; rigueur scientifique oblige.  Le rapport du Dre Sourour parle uniquement d’objet contondant, rien de plus.  Pour être plus précise, voici l’extrait :

« on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Bien que la Dre Sourour mentionnait « des éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée », elle ne parle jamais d’une arme tranchante ou piquante.  Au contraire, elle mentionnait à deux reprises une surface contondante[3] pour décrire l’objet de torture.

Dans un article du Journal de Montréal, une autre imprécision se glissa lorsqu’on revint sur le cas de Beaudoin en parlant de 31 coups de couteau, dont 17 mortels[4]. C’est faux, bien sûr, si on en revient encore une fois au rapport d’autopsie, qui indiquait plutôt la présence de « trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».

Il existe toutes sortes de rumeurs en ce moment, allant même jusqu’à dire que Perron aurait travaillé pour les Emballages Bettez, en plus d’avoir été complice de Jonathan dans le meurtre de Cédrika Provencher en 2007.

Comme j’exclus totalement les rumeurs de la pensée qui occupe cette série d’articles, nous nous en tiendrons aux faits établis et aux documents disponibles.

Avant de tenter une réponse quant au sérieux de la candidature de Perron, nous verrons bientôt celle du deuxième suspect, qui pourrait lui aussi être un candidat sérieux, sinon davantage.

(la semaine prochaine : 7ème partie, la piste Jean-Baptiste Duchesneau)

[1] Marc Beaudoin est né le 10 septembre 1963.  Ses parents étaient Jean-Paul Beaudoin et Pierrette Berthiaume, tous deux mariés le 21 août 1948 à Grand-Mère.  Pierrette, fille de Joseph et de Rose Lanouette, est décédée le 17 mars 1997 à Shawinigan-Sud.

[2] Ces photos n’ont pas été déposées dans le dossier de l’enquête de coroner que j’ai consulté à BAnQ Trois-Rivières.

[3] Selon Larousse (2016) : (du latin contundere, frapper) Se dit d’un objet qui meurtrit par écrasement, sans couper : Une matraque est une arme contondante.

[4] http://www.journaldemontreal.com/2014/11/10/elle-redoute-le-meurtrier-de-son-frere

Les Faucheurs d’enfants: 3ème partie, Denis Roux-Bergevin

denis-roux-bergevin-5-ans         Denis Roux-Bergevin, un bambin de 5 ans, habitait au 2038 de Villiers à Montréal.  Le 5 juin 1985, il disparaissait de chez lui. Il portait des jeans, un caleçon jaune à bordure brune, des souliers couleur tan et des bas verts.  Il avait les cheveux bruns, mesurait 41 pouces (104 cm) et pesait environ 34 livres.  Il portait la cicatrice d’une blessure ancienne au front, à la base de la racine des cheveux.

Le 8 juin 1985, trois jours après sa disparition, son corps était retrouvé à Brossard au bord de l’autoroute des Cantons de l’Est, vers 10h00.

À la demande du coroner Maurice Laniel, l’autopsie fut réalisée le jour même par le Dre Sourour, celle-là même qui avait travaillé sur l’affaire Maurice Viens.  Celle-ci demanda à l’agent Gilles Prud’homme de la Sûreté du Québec de prendre 43 photos couleur du petit cadavre, selon différents angles bien sûr.  Les premières constatations permirent de comprendre que les pantalons et le sous-vêtement étaient descendus et enroulés autour des chevilles, ce qui, à première vue, n’était pas sans rappeler le cas de Maurice Viens.

Les rigidités cadavériques avaient disparues mais les lividités « sont visibles en antérieur du corps », écrira-t-elle.  La pathologiste nota également des magots d’insectes dans les cheveux et sur l’abdomen, une macération de la peau à l’intérieur de la main gauche et des « éraflures cutanées d’apparence post mortem au niveau du thorax et du bras gauche, sur la hanche gauche, sur les deux [illisible] et à l’intérieur du bras et de l’avant-bras droits : à noter que ces régions portent particulièrement les évidences de lividités du corps »

Outre des éraflures au front, des abrasions cutanées sur le joue gauche, une hémorragie pétéchiale de la paupière droite, et une hémorragie notable sous-conjonctivale de l’œil droit, il y avait aussi des contusions au niveau du cuir chevelu « en arrière de l’oreille droite, toute la partie pariéto-occipitale droite avec éraflures cutanées, la région occipitale au-dessus de la nuque et jusqu’en arrière de l’oreille gauche ».

Au cou, la victime portait d’autres ecchymoses « linéaires, transversales, parallèles entre elles sur le côté droit du cou, sous le niveau du [sic] mandibule[1] et plus bas au niveau du milieu du cou, à droite, au nombre de deux bien définies.  Sur le côté gauche, deux éraflures transversales vers la nuque, à la partie supérieure du cou et une troisième éraflure située sous les deux premières ».

Là où ces détails deviennent véritablement intéressants, c’est au moment de préciser les blessures retrouvées au niveau du torse.  Le Dre Sourour les décrivait ainsi :

  • Contusions et plages d’hématomes visibles au niveau des deux fesses, particulièrement à droite, s’étendant dans la partie supérieure, aux dos des cuisses.
  • On note aussi quelques marques linéaires, ecchymotiques, ressortant des plages contusionnées visibles au niveau de la hanche droite, au dos.
  • À la pratique de crevées au niveau des fesses et au dos des cuisses, il est confirmé qu’il s’agit bien d’hématomes dans les tissus cutanés et les tissus adipeux sous-cutanés, résultant d’impacts à ce niveau du corps à l’aide d’un objet contondant.

À la région lombaire se trouvaient aussi « des abrasions éraflures de la peau et des marques ecchymotiques linéaires minces.  Au niveau de la partie supérieure, au dos, encore des ecchymoses et contusions avec des effusions sanguines sous-jacentes dans les tissus cutanés, confirmant qu’il s’agit bien de lésions vitales causées par impacts à l’aide d’objet contondant ».

Ainsi, on constate une similitude évidente avec le meurtre de Maurice Viens.  Les deux bambins avaient tous deux été frappés à de multiples reprises au dos, aux fesses et derrière les cuisses avec un objet contondant, comme si on avait voulu leur administrer une très violente « fessée ».  Plus tard, on se demandera d’ailleurs si cette « fessée de la mort » ne serait pas la signature de l’assassin!

Par contre, il y avait une nette différence entre Maurice et Denis.  Au niveau de l’anus de ce dernier, on nota des éraflures et des fissures superficielles « dans la muqueuse de la région anale ».  La pathologiste semble avoir refusé de se prononcer clairement pour confirmer ou non si la victime avait été sodomisée.

Dans son arrière-gorge on retrouva des substances gastriques, alors que l’estomac contenait 100 cm³ d’une « bouillie beige, résidu d’aliments digérés ».  Loin de moi l’intention de jouer les experts, mais on comprend assez facilement que par ce détail le meurtre serait survenu dans les premières heures de l’enlèvement, comme c’est souvent le cas.

La conclusion du Dre Sourour fut la suivante : « les constatations de l’autopsie pratiquée sur le corps d’un dénommé Denis Roux-Bergevin me permettent de conclure que la cause de son décès est attribuable à des lésions cérébrales graves avec fractures du crâne résultant d’impacts violents à la tête à l’aide d’un objet contondant.  À noter aussi sur le corps des impacts par objet contondant au niveau du visage, des fesses, des cuisses et au dos; ainsi que des traces de manipulations au niveau du cou et probablement au niveau de l’anus ».

Le 10 juin, le chimiste Pierre Picotte reçut du Dre Teresa Sourour « divers prélèvements biologiques » pour des fins d’analyses.  Les résultats toxicologiques s’avérèrent négatifs.

Toutefois, on préleva aussi deux échantillons de sang liquide, un morceau de coton taché de sang, des vêtements, des cheveux, un sac de plastique contenant un prélèvement fait dans la bouche de la victime et un autre au niveau de l’anus.  Aucune tache de sperme ne put être détectée sur les vêtements et aucun spermatozoïde parmi les prélèvements.

Comme dans les trois premiers cas que nous avons vus plus haut, l’enquête stagna, tandis que les parents des victimes ne savaient plus où donner de la tête.

En octobre 1987, un homme de 24 ans mentalement retardé serait passé aux aveux.  L’affaire demeura nébuleuse, et ne connut apparemment aucun développement.  Comme dans plusieurs causes médiatisées – on le vit présentement dans l’affaire Cédrika Provencher – il est fréquent de rencontrer différentes rumeurs auxquelles se raccrochent de nombreuses personnes.  Le public, impatient, cherche souvent ses propres réponses.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, Nicole Roux, la mère du petit Denis Roux-Bergevin, raconta les doutes qu’elle entretenait toujours envers l’un de ses frères, récemment décédé.  En fait, elle alla jusqu’à déclarer que « j’avais les preuves à 99,9% que c’était lui ».  Elle ne manquait pas non plus de critiquer vertement le travail policier, sans toutefois nous en convaincre vraiment puisqu’on n’y apporte aucun argument solide.  Par exemple, le fait que les enquêteurs ne tiennent pas systématiquement les familles au courant de toutes les démarches de leur enquête est loin d’être une preuve d’incompétence.  Leur travail est d’abord d’élucider un meurtre, et quand il n’y a aucun suspect satisfaisant dans les parages, tout le monde devient douteux à leurs yeux.

Quant aux autres reproches, ils peuvent s’expliquer de différentes façons sans nécessairement sauter trop rapidement à des conclusions.

Puis, en 2016, sur les ondes du réseau TVA, Nicole Roux se rangeait soudainement derrière l’idée que les policiers se faisaient apparemment depuis 1993, et selon laquelle le meurtrier de Denis était un dénommé Jean-Baptiste Duchesneau.  Est-ce que les fameux prélèvements emballés lors de l’autopsie de 1985 avaient fournis un match parfait avec l’ADN de Duchesneau?  Y avait-il autre chose pour convaincre cette mère de faire volte-face?

Malheureusement, le public eut très peu d’informations puisque la police ne fit aucune conférence de presse sur le sujet.  Aurait-on pu savoir, par exemple, si les similitudes entre les autopsies de Viens et Roux-Bergevin signifiaient que Duchesneau était aussi l’auteur des meurtres de 1984?

Duchesneau serait-il le fameux Faucheur d’enfants à qui on pourrait attribuer tous les meurtres non résolus de cette époque?

Avant d’en arriver là, il nous faudra d’abord revenir sur les circonstances de deux autres meurtres.

Consultez le rapport du coroner: enquete_denisrouxbergevin

(la semaine prochaine : 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière)

[1] Mandibule est un nom féminin.