Chapitre 4, Scène de crime

Dans l’après-midi du mercredi 28 juillet, vers 16h00, Joseph Boulanger, un garçon de 15 ans, passait dans le parc Victoria lorsqu’il voulut aller se baigner.  En revenant, il fit remarquer à un compagnon que quelqu’un semblait avoir piétiné l’herbe dans le secteur.  Il y avait même des branches brisées.  Peu après avoir passé cette réflexion, il détecta la présence d’un portefeuille qu’il s’empressa de ramasser sans réfléchir.  Encore trempé, probablement par les marées, celui-ci contenait deux photos prises sur plaques de zinc, mais les images s’étaient effacées, sans doute par l’humidité.  Il jeta les deux lamelles, puis emporta chez lui le fruit de sa trouvaille.

Vers 20h30, Boulanger revenait du parc de l’Exposition lorsqu’il croisa Albert Latulippe, 12 ans.  Paniqué, ce dernier lui confia avoir trouvé le cadavre d’un jeune garçon dans les broussailles, entre la voie ferrée du tramway et la rivière St-Charles.  Boulanger vit que l’endroit se situait près des herbes piétinées où il avait trouvé le porte-monnaie quelques heures plus tôt.  Après s’être assuré qu’il s’agissait bien d’un cadavre, les deux garçons coururent chercher de l’aide et tombèrent sur l’un des gardiens du parc, Joseph Mallard, qui accepta de les suivre sans discuter.

Une fois dans les broussailles, à quelques pas de la rivière, le gardien de 59 ans, accompagné de son collègue Théophile Trudel, comprit que ce cadavre n’était pas celui d’un enfant mais d’une femme.  Un drap blanc la recouvrait de la tête jusqu’aux genoux, de sorte que le bas des jambes était exposé.  Mallard et Trudel comprirent qu’il fallait alerter leurs supérieurs.  Après avoir demandé à Trudel de rester sur place pour éviter une agglomération de curieux autour de cette scène horrible, Mallard s’éloigna à la recherche du téléphone le plus près pour composer le 2077, le numéro de la maison funéraire Hubert Moisan, qui avait pignon sur rue au 297 St-Joseph[1].

Une vingtaine de minutes plus tard, une voiture de la maison funéraire s’immobilisa près de l’hôtel du parc Victoria, où l’attendait Mallard en compagnie d’une cinquantaine de membres d’une fanfare qui s’était donnée en spectacle au cours de la soirée.  Accompagné d’un employé, Ulric Moisan, qui habitait au 171 Charest, vint retrouver Mallard qui se chargea de les conduire sur les lieux de la découverte, à environ 700 pieds plus loin.  À son arrivée, suivi par ces dizaines de curieux, Moisan s’engouffra dans les arbres sur une distance qu’il estimera plus tard entre 25 et 30 pieds.  Le soleil leur ayant faussé compagnie depuis plusieurs minutes, les trois hommes s’éclairèrent à l’aide d’un petit projecteur que Mallard tenait dans ses mains.

Ulric, qui n’avait visiblement pas peur des cadavres ni des fantômes, se pencha pour retirer doucement le drap blanc.  La femme était étendue sur le dos, son bras droit replié sur son tronc.  Dans cette main crispée quelque chose attira rapidement son attention.  En y regardant de plus près, on vit qu’il s’agissait d’un mouchoir couleur ivoire portant les initiales H. D. à l’encre noir.  La tête de la jeune femme était inclinée du côté droit alors que tous ses vêtements, à partir de la taille, étaient relevés jusqu’au-dessus de ses seins.  La jupe à carreaux reposait près du corps.  Les pantalons avaient été pratiquement arrachés, déchirés en trois sections.

Le corps se trouvait dans un état de décomposition passablement avancée.  Les chaleurs de juillet y étaient certainement pour quelque chose.  Essayant de préserver le corps tel qu’il se trouvait, Moisan et son acolyte l’emmenèrent délicatement jusqu’à leur véhicule avant de filer à leur morgue de la rue St-Joseph.  Peu après, Michel Baribeau fut contacté pour venir l’identifier.  Il ne lui fallut qu’un instant pour reconnaître sa fille adoptive.

Hormis l’affaire Marie-Blanche Dubois en 1914, la police municipale de Québec avait rarement eu l’occasion de gérer un crime aussi grave.  La plupart du temps, les meurtres étaient faciles à résoudre, soit parce que les preuves étaient évidentes ou que le tueur connaissait sa victime.  Mais dans le cas de Blanche Garneau, on comprit rapidement que la tâche serait ardue.  Et pourtant!  Le chef Émile Trudel, bien que décrit en termes élogieux par Bertrand, ne donna aucun ordre pour protéger la scène de crime ou ne demanda à ses détectives de se rendre immédiatement sur les lieux pour prendre des notes ou relever des observations susceptibles d’être utiles au cours de l’enquête.  En fait, comme on l’apprendra plus tard, il se passa quelques jours avant qu’un premier détective municipal ait enfin l’initiative de se rendre sur les lieux.  Ainsi, les seules témoins oculaires de cette scène pourtant précieuse furent à jamais les gardiens Mallard et Trudel, ainsi que Moisan, son employé (qui ne sera jamais identifié) et les jeunes Boulanger et Latulippe.


[1] Selon l’annuaire de Québec de 1919-1920, Hubert Moisan habitait juste au côté de la morgue, au 299 St-Joseph, et possédait également un atelier au 108-110 Notre-Dame des Anges.

Diane Déry et Mario Corbeil, 1975

(Avis aux lecteurs: À l’origine, le présent article a été publié une première fois le 7 janvier 2019. Quelques semaines plus tard, soit le 28 janvier 2019, Historiquement Logique prenait la décision de le retirer temporairement après avoir discuté avec Guillaume Lespérance, producteur du documentaire télévisé « Le Dernier soir », consacré à l’affaire du double meurtre non résolu de Diane Déry et de Mario Corbeil. Celui-ci m’a d’ailleurs mentionné que nos enquêtes respectives pointaient dans la même direction. Afin de ne pas nuire à cette enquête, dont le réalisateur est Frédéric Nassif, d’autant plus que notre mission n’est pas orientée vers les statistiques de fréquentation mais plutôt à redonner la parole aux archives, nous avions pris la décision de le retirer. Encore une fois, cette intervention nous prouve la valeur que représentent les archives judiciaires. Aujourd’hui, nous republions l’article en y apportant quelques modifications, entre autres en ne révélant pas le nom du suspect principal puisqu’aucune accusation officielle n’a jamais été déposée contre lui en lien avec ce double meurtre.)

Documentation

Diane Déry

Le 18 juillet 2018, nous avons demandé copie de l’enquête du coroner. Nous avons reçu les documents le 25 juillet. Pour compléter le tout, nous avons bénéficié de quelques articles de journaux. Pour reconstituer les faits, nous avons toutefois préconisé les documents du coroner puisque nous ne considérons pas les archives médiatiques comme une source primaire. Parmi les documents relatifs à l’enquête du coroner se trouvent également les deux rapports d’autopsie, des déclarations de témoins et des rapports d’enquête.

En fait, cette enquête contient tellement d’informations sensibles que nous avons pris la décision d’écourter les noms de certains individus. C’est aussi l’occasion de rappeler que nous n’accusons personne dans cette affaire. Nous partageons seulement les faits que ces documents nous permettent de reconstituer.

Nous tenons à vous avertir que le présent article pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes. La complexité des faits pourrait également vous dérouter quelque peu, mais nous vous assurons que d’ici la fin du dernier paragraphe les choses se mettront en place.

En nous attaquant à cette affaire, nous étions loin de nous douter de tous les détails et hypothèses qui allaient s’imposer tout naturellement au fil de la collection des faits.

Circonstances des décès

Selon l’enquête du coroner, Diane Déry habitait au 1145 rue Bizard à Longueuil, et Mario Corbeil au 1139 rue Boucher, également à Longueuil. Le 20 mai 1975, sur l’heure du souper, les parents de Mario, 15 ans, lui achetèrent une motocyclette. Selon le rapport d’enquête du sergent-détective Renaud Lacombe, il s’agissait d’une Kawasaki de couleur rouge dont le numéro de série était MC104883.

Mario Corbeil

Le même jour, entre 18h00 et 20h00, Mario, tout fier de son cadeau, fit plusieurs balades à ses amis dans les rues du quartier. Vers 20h00 ou 20h15, il a fait monter avec lui son amie et voisine Diane Déry, 13 ans. Tous deux assis sur la Kawasaki, ils s’éloignèrent dans la rue. Ce soir-là, Diane serait la dernière à faire une balade. En fait, au moment où ils s’engagèrent dans un sentier du boulevard Rolland-Therrien pour ensuite disparaître dans un boisé, c’est la dernière fois qu’on les voyait en vie.

Vers 22h00, des recherches s’entamèrent suite au signalement de la double disparition. Il y avait deux heures que Diane et Mario n’étaient pas réapparus. Les parents participèrent aux recherches, qui durèrent toute la nuit.

Au matin du 21 mai, vers 7h20, les recherches se terminèrent brusquement lorsque Romain Dubé, un homme de Ville-de-la-Plaine âgé de 42 ans qui participait aux recherches, fut le premier à trouver les deux corps. Ceux-ci avaient été criblés de balles. « Le corps de la jeune fille fut trouvé sous celui du jeune Mario Corbeil et ce, le mercredi, 21 mai 1975, vers 7h20 a.m. », écrira le sergent-détective Renaud Lacombe dans son rapport d’enquête. « Les corps étaient sur un terrain vacant situé sur le côté est de l’extension du boul. Rolland-Therrien à l’extrémité sud ». Le Soleil écrira que « d’après l’état des vêtements, la jeune fille a été violentée et sexuellement assaillie ». Nous verrons cependant que le rapport d’autopsie ne permet pas de confirmer ce détail.

Les décès ont été constatés vers 10h00 par le Dr Guy De Serres. La scène de crime a été expertisée, tandis que la partie balistique fut confiée à Yvon Thériault et Robert Gaulin du Laboratoire de balistique de l’Institut de Police scientifique de Montréal.

Évidemment, comme il est stipulé dans le rapport que le sergent-détective Lacombe a signé en 1975, plusieurs personnes ont été interrogées, incluant les parents de Diane, Jacques et Nicole Déry, ainsi que ceux de Mario, Maurice et Francine Corbeil. Parmi les témoins rencontrés, deux frères avaient fait partie de ceux et celles qui avaient essayé la moto de Mario le soir de la disparition.

Toujours selon le détective Lacombe, la mort de Diane était attribuable « à la perforation du crâne et du cerveau, perforation de l’artère pulmonaire des poumons, par le passage de projectiles d’arme à feu. Le tir effectué à proximité de l’aisselle gauche s’est fait de près ».

Les détails concernant des autopsies sont rarement fascinants mais dans ce cas-ci ils ont une grande importance dans la compréhension des faits. C’est pourquoi nous prenons le temps de les regarder de plus près avant d’aborder les autres documents ainsi que nos hypothèses.

Les autopsies

Commençons par les détails entourant le décès de Diane. D’abord, la jeune victime de 13 ans est décrite comme mesurant 5 pieds et 1 pouce. Son cadavre présentait des rigidités aux membres et « on note des lividités dorsales et latérales gauches ». À 10h00, la température du corps sous-hépatique a été enregistrée à 27°C et à 15h00 à 18°C.

Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre ce que sont les lividités cadavériques. Selon le Traité de médecine légale du Dr Jean-Pol Beauthier, la lividité cadavérique, aussi appelée l’hypostase, « s’installe par un processus purement passif, soit la stase sanguine progressive dans les réseaux capillaro-veineux périphériques, par phénomène hydrostatique. Elle correspond ainsi à des zones colorées (rosées voire bleutées) apparaissant par le fait que le sang dilate ces vaisseaux dans les parties déclives »[1].

En d’autres mots, l’hypostase est l’accumulation de sang par gravité après le décès et devient visible à l’œil nu par différentes colorations. Toujours selon le Dr Beauthier, l’apparition de l’hypostase se fait dans les trois premières heures suivant le décès. Après douze heures, il parle d’une « installation et modification nette au fil des heures ». Bref, puisque les lividités ont été observées dans le dos de Diane, on en déduit qu’elle a été trouvée alors qu’elle était allongée sur le dos depuis plusieurs heures, et non sur le ventre comme l’ont mentionnés certaines sources. Ce fait est donc compatible avec le rapport du détective Lacombe.

Le Dr André Brosseau, qui a réalisé cette autopsie, parle ensuite d’une « entrée d’arme à feu située à la région cervico-occipitale droite. Cette entrée a un diamètre de 0,5 cm et s’entoure d’une aréole érosive ». Cette aréole, également appelée collerette érosive, dessine une sorte d’anneau foncé autour d’un orifice d’entrée de balle. Sa présence indique généralement une plaie d’entrée[2].

Une radiographie a permis de constater que ce projectile était demeuré dans la boîte crânienne, près de l’os ethmoïde (situé derrière le nez, entre les yeux). Et aussi un éclat métallique « à la région occipitale droite ». Un projectile déformé sera retrouvé dans l’os ethmoïde partie inférieure. Donc, le projectile à la tête n’était pas ressorti. L’hémisphère droit du cerveau et le cervelet étaient perforés.

Voici maintenant comment le Dr Brosseau décrivait la trajectoire de ce premier tir : « le projectile tiré à la tête à la région de la nuque de droite, il prend une direction de l’arrière vers l’avant, de droite à gauche et va se loger dans l’os ethmoïde à la fosse antérieure; sur son trajet il y a hémorragie et lacérations cérébro-méningées ».

Diane avait également été atteinte d’un deuxième projectile qui avait fait son entrée à « l’aisselle gauche. Cette entrée a un diamètre de 0,7 cm et s’entoure d’une aréole érosive. Elle se situe exactement à 7 cms [sic] en-dessous de la ligne des épaules et à 6 cms en haut de la ligne mamelonnaire côté gauche ».

Cette deuxième balle avait fracturé la 5e côte droite et la 2e côte à gauche. « Les deux poumons sont troués, affaissés et infiltrés de sang aux pourtours des lacérations ». La trajectoire de cette deuxième balle est décrite ainsi : « le second projectile pénètre à l’aisselle gauche, il fracture la 2ème côte gauche, lacère le poumon gauche, prend une direction vers la droite et du haut vers le bas, lacère l’artère pulmonaire, lacère le poumon droit et va s’immobiliser à droite en latéro-dorsal vis-à-vis la 5ième côte droite qui est fracturée. Sur le T-Shirt bleu, à l’endroit de l’entrée, l’on note la présence d’un tatouage de poudre noire signifiant que le tir s’est fait de près ».

Une fois récupérés, les deux projectiles ont été remis aux experts en balistique.

Outre les deux blessures par balle, il nota « quelques érosions probablement secondaires à des branchailles. L’une est située au dos droit près de la ligne des épaules et est oblique, mesure 3 cms. Au quadrant des deux fesses, nombreuses marques rougeâtres. Au dos droit, en latéral, présence d’une érosion croûtée surmontant une tuméfaction sous-cutanée; cette érosion mesure 1 cm. À cet endroit, on extrait un projectile qui a été remis au département de balistique ».

Apparemment, il s’agissait du projectile qui avait fait son entrée depuis l’aisselle.

Le Dr Brosseau a aussi noté de « nombreuses petites érosions mesurant moins de 0,5 cm. À l’arrière du creux poplité [face arrière du genou] côté gauche, une égratignure oblique de 8 cms ».

Comme il se devait d’examiner la région des organes génitaux, le pathologiste nota que « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ».

L’estomac contenait encore « un gros repas où l’on reconnaît des légumes et des morceaux de viande. La muqueuse gastrique est sans particularité ».

Diane n’avait aucune goutte d’alcool dans le sang. Quant aux organes génitaux, il nota aussi la « présence d’un peu de sang dans la cavité utérine (menstruation) »[3]. Il mentionne ensuite avoir fait un prélèvement pour vérifier s’il y avait présence de spermatozoïdes, mais rien ne nous dit quels ont été les résultats de ces tests.

Dans son rapport, qu’il signera le 8 août 1975, Le Dr André Brosseau attribuait le décès de Diane aux deux points suivants :

  • perforations du crâne et du cerveau, perforations de l’artère pulmonaire et des poumons par le passage de projectiles d’arme à feu.
  • le tir effectué près de l’aisselle gauche s’est fait de près.

Passons maintenant à l’autopsie de Mario Corbeil. Tout comme dans le cas de Diane, une radiographie a démontré « la présence d’un projectile d’arme à feu dans la tête de la victime au sein du rocher temporal droit, d’un second projectile derrière l’oreille droite dans les tissus sous-cutanés, d’un troisième projectile dans les tissus mous de la fesse supérieure gauche ».

L’examen extérieur du corps a permis d’établir que Mario mesurait un peu plus de 5 pieds et 7 pouces et pesait 113 livres. Le Dr André Lauzon notera que « les lividités sont en antérieur avec site de pression sur le côté droit du thorax. Les rigidités sont marquées aux quatre membres et au cou ».

À la tête, il mentionnera aussi la présence de sang qui s’écoulait du nez et de la bouche. « Hématome récent de la paupière supérieure droite, sans évidence de lésion cutanée à ce niveau, et possiblement secondaire à une fracture du crâne sous-jacente ».

Quant aux blessures par balle, il y avait deux plaies d’entrée au niveau de la tête. La première « plaie d’entrée de projectile d’arme à feu (projectiel [sic] « A ») mesurant 0,25 cm de diamètre, située à la région supérieure du crâne, à environ 8,5 cms [sic] en ligne droite et au-dessus du pavillon de l’oreille droite; plaie de sortie de ce même projectile, mesurant 0,8 X 0,5 cms, située à environ 1,5 cms au-dessus du pavillon de l’oreille gauche, légèrement en postérieur en regard de la plaie de droite (plaie d’entrée) ».

Quant au deuxième projectile, la plaie d’entrée mesurait environ 0,3 cm de diamètre et était « située à 2,5 cms en avant de l’oreille droite. Le projectile, comme le démontraient les radiographies, s’est logé dans le rocher temporal gauche sans pénétrer la boîte crânienne, ni endommager le cerveau. La trajectoire de ce projectile est de droite à gauche, légèrement de bas en haut et d’avant en arrière ».

Croquis du Dr André Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles A et B dans la tête de Mario Corbeil.

Le projectile « C » avait créé une plaie d’entrée « mesurant 1 X 1,2 cms, située à la région latérale supérieure du cou droit, sous et derrière l’oreille droite; le projectile a été retrouvé à environ 1,5 cms plus haut dans les tissus sous-cutanés derrière l’oreille droite ». Toutefois, il ajoutait que « ce même projectile (« C ») aurait au préalable vraisemblablement pénétré (plaie d’entrée de 1 X 0,6 cms) les tissus mous sous-cutanés du dos droit à la hauteur de la région moyenne de l’omoplate, à 7 cms de la ligne médiane, pour ressortir à la base du cou droit (plaie de sortie linéaire de 1 cm), puis pénétrer la plaie que nous venons de décrire au chapitre du cou. La trajectoire de ce projectile serait en ligne droite, de bas en haut ».

Un quatrième projectile avait atteint Mario à « la hanche latérale droite présente un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « D ») mesurant 0,3 cm de diamètre. Ce projectile a traversé les tissus mous de la fesse de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière pour se loger dans les tissus sous-cutanés de la région supérieure de la fesse gauche ».

Croquis du Dr Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil au corps. Ces trajectoires tendent à démontrer que ces tirs ont été faits alors que Mario était déjà allongé au sol, sur le ventre. À noter que les trajectoires des balles C, D et F sont très différentes l’une de l’autre et suggèrent deux possibilités: soit que ces tirs ont été faits par trois tireurs différents ou par un seul qui s’est déplacé entre chacun de ses tirs.

Un cinquième projectile avait atteint Mario à l’avant-bras gauche « au niveau de sa région moyenne antérieure un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « E ») mesurant 0,9 X 0,7 cms. En ligne droite en postérieur, à environ 7 cms de distance, plaie de sortie de ce même projectile mesurant 1 X 0,5 cms ».

De plus, « la cuisse postérieure présente une érosion transversale linéaire mesurant environ 5 cms de longueur, représentant vraisemblablement par son aspect l’effleurement d’un projectile d’arme à feu (projectile « F ») sur la peau. Un examen attentif de cette érosion suggère une trajectoire de droite vers la gauche, légèrement de haut en bas; ce qui est d’ailleurs appuyé par l’examen des fibres brisées du pantalon à ce niveau ».

En raison des projectiles qui ont atteint la tête, le rapport parle de « multiples fractures » au crâne.

Quant aux organes internes, le poumon droit présentait « de nombreuses pétéchies de surface ainsi que des foyers d’atélectasie partielle [affaissement des alvéoles pulmonaires] ». Le poumon gauche présentait à peu près les mêmes caractéristiques.

L’estomac de Mario contenait lui aussi des aliments, ce qui suggère que les deux adolescents avaient été tués peu de temps après leur départ en moto. Quant aux organes génitaux, le pathologiste nota la « présence de sang aux abords du rectum, sans fissure ou lacération visible; des prélèvements ont été faits à ce niveau pour recherches de sperme ».

Le résumé du pathologiste est important puisqu’il nous permet de mettre en place les éléments précédents. Principalement, le Dr Lauzon écrivait : « la victime a été atteinte de six (6) projectiles d’arme à feu de petit calibre (calibre « 22 » vraisemblablement) dont l’un est mortel. Toutes les plaies de ces projectiles sont vitales, c’est-à-dire qu’elles ont été faites du vivant de la victime. Aucune autre marque de violence traumatique ne fut décelé à l’examen interne ou externe du corps de la victime ».

La partie la plus importante de cette autopsie réside probablement au niveau des trajectoires de tirs. Encore une fois, laissons la parole au pathologiste : « Le projectile A est entré à la région supérieure droite du crâne à environ 8,5 cms au-dessus de l’oreille droite » avant de ressortir « à environ 1,5 cms au-dessus de l’oreille gauche ». Il décrit la trajectoire comme ceci : « de droite à gauche, légèrement d’avant en arrière, de haut en bas ».

Le projectile B a été « retrouvé écrasé dans le rocher temporal gauche ». Il n’a pas atteint le cerveau mais est entré à la « région antérieure de l’oreille droite » alors que la trajectoire est de « droite à gauche, d’avant en arrière, de bas en haut ».

Le projectile C « ayant pénétré la peau du dos droit à la région moyenne de l’omoplate pour ressortir à la base du cou droit, puis pénétrer de nouveau le cou à sa région latérale supérieure pour être enfin retrouvé[4] sous la peau derrière l’oreille droite ».

Le projectile D « ayant pénétré la hanche droite pour voyager dans les tissus mous de la fesse droite et se loger et être retrouvé à la région supérieure de la fesse gauche dans les tissus sous-cutanés. Trajectoire : de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière ».

Le projectile E a « traversé complètement le bras gauche en ligne droite d’avant en arrière ».

Finalement, pour le dernier projectile, celui surnommé F, il « n’a qu’effleuré la peau de la cuisse postérieure gauche en y créant une érosion qui suggère une direction de droite à gauche ».

Nous verrons dans la section hypothèses que ces détails techniques et parfois déroutants pourront nous permettre de présenter un scénario pouvant expliquer le déroulement des faits.

L’enquête du coroner

Expert en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal en plein travail. (photo: BAnQ)

Le 3 juin 1975, le journaliste Gilles Normand de La Presse soulignait que « l’hypothèse du maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil en quête d’innocentes fillettes est maintenant réduite à néant. C’est du moins ce que tend à conclure l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de motocyclette, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps troués de balles ont été trouvés, le 20 juin [plutôt le 21 mai], dans un champ de broussailles bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police croit maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes gens de moins de 20 ans qui s’exerçaient au tir à la .22. Du moins, des adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport préféré, dans les jours précédant le crime, n’y sont pas retournés depuis et ils font aujourd’hui l’objet d’intenses recherches de la part de la police pour qui le principal ennui consiste à les identifier positivement ».

Évidemment, ce n’est pas parce que des jeunes ont l’habitude d’aller tirer dans un boisé et qu’ils cessent soudainement d’y aller que cela fait automatiquement d’eux des coupables. Il faut donc se montrer très prudent dans l’interprétation des faits.

Selon les articles de journaux de l’époque, le sergent-détective Renaud Lacombe aurait confié à un reporter que des tireurs auraient fait feu en direction de Diane pour lui faire peur mais qu’un projectile l’avait atteint sous un bras, ce qui expliquerait la plaie d’entrée à l’aisselle gauche. Mario aurait alors tenté d’intervenir, allant jusqu’à se battre avec le mystérieux tireur et c’est alors que les jeunes auraient ouvert le feu sur Mario et Diane pour les achever.

Le 29 septembre 1975, Me Maurice Laniel ouvrait son enquête de coroner en déposant le rapport médico-légal sous la cote C-1, à savoir les rapports d’autopsie. Me Laniel n’en était pas à ses premières armes avec d’importantes affaires criminelles. Avant d’être nommé coroner, il avait agi à titre de procureur dans plusieurs causes, dont celle du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre en 1972. Lors de l’enquête de coroner dans ce dernier dossier, il s’était confronté au dangereux tueur et braqueur de banques Jean-Paul Mercier, le célèbre complice québécois de Jacques Mesrine.

Mais cette enquête-ci devait être de courte durée. On entendit un seul témoin, à savoir le sergent-détective Guy Gervais de Longueuil.

  • Cet avant-midi, lui demanda Me Laniel, êtes-vous prêt à procéder à l’enquête du coroner?
  • Non, monsieur. À date, le département a interrogé plusieurs personnes mais sans résultat. Notre enquête se continue et dès que nous serons en mesure de vous présenter une preuve, nous communiquerons avec vous, monsieur le coroner.

Étant donné que l’affaire n’était toujours pas résolue, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Ainsi, le coroner Laniel rendit le verdict suivant : « Diane Déry et Mario Corbeil sont décédés de mort violente mais pour le moment dans des circonstances et par une ou plusieurs personnes encore inconnues, demande est faite à la Police de Longueuil de continuer son enquête et de nous faire rapport en temps utile. »

Il se passerait presque deux ans avant qu’il y ait du nouveau dans l’affaire. Toutefois, les médias n’ont jamais diffusé les détails que nous nous apprêtons à partager avec vous, exception faite, bien sûr, du documentaire Le Dernier soir, disponible depuis quelques jours sur la plateforme Tou.Tv de Radio-Canada.

L’enquête policière

Selon les documents relatifs à l’enquête du coroner, c’est le 4 mai 1977 que le lieutenant Hervé Villeneuve a reçu une « information de l’inspecteur-chef Pierre Robidoux à l’effet que monsieur Yvon T. […] avait déclaré à l’inspecteur Robidoux qu’il était moralement convaincu que son fils […] âgé de 16 ans demeurant avec sa mère au 1216 de la rue Blainville a participé au meurtre de Diane Déry et de Mario Corbeil. Selon monsieur T. […], son fils est un maniaque des armes à feu serait parti de sa demeure pour une période d’environ 15 jours dans les semaines qui ont suivi ces 2 meurtres »[5].

Carabine de calibre .22 de marque Sure-shot Cooey, modèle 64, semi-automatique, comme celle qui aurait servie à assassiner Mario Corbeil et Diane Déry en 1975.e.

De plus, le fils de monsieur T. avait apparemment très peur d’être arrêté, au point où il aurait prononcé, en présence de ses amis, des phrases du genre « s’ils viennent me chercher, je vais les tirer ». Monsieur T. a aussi fourni aux enquêteurs quelques noms pour identifier certains amis de son fils […] »

Le lieutenant Villeneuve précise dans son rapport d’enquête que c’est « sous le sein de la confidentialité » que ces informations ont été transmises et que T. souhaitait conserver l’anonymat. Toutefois, force est d’admettre que ces informations ne sont plus confidentielles puisqu’une enquête de coroner est publique, ce qui m’a permis d’en obtenir copie, tout comme l’équipe de la série Le Dernier soir. Cependant, les lecteurs comprendront qu’il nous est impossible de transmettre plusieurs noms car il n’y a toujours eu aucune accusation officielle dans ce dossier. De plus, je souhaite éviter que des chercheurs en herbe se lancent dans d’inutiles et malsaines chasses aux sorcières.

Le lieutenant Villeneuve n’a pas pris cette affaire à la légère car il écrivait que « suite à ces informations très sérieuses, j’ai réétudié le dossier au complet et j’ai rencontré de nouveau les parents des victimes ». Le 18 juillet 1977, il rencontrait Jacques Déry, le père de Diane, ainsi que Mme Maurice Corbeil, la mère de Mario. En discutant avec elle, celle-ci lui a fourni de nouveaux renseignements, « c’est-à-dire que Mme Corbeil m’a remis un carnet de notes appartenant à son fils Mario dont le contenu était les noms de ses amis et les personnes qu’il contactait. En faisant le contrôle des noms enregistrés dans ce carnet, nous avons obtenu d’autres noms de personnes pouvant être reliés également au premier groupe mentionné par l’informateur ».

Parmi ces nouveaux noms, il s’en trouvait plusieurs, dont un jeune homme en particulier que je surnommerai ici Paul (nom fictif). « Toujours selon notre informateur, ce groupe de jeunes avait l’habitude de se tenir dans les bois à l’extrémité sud du boul. Rolland-Therrien et faisait usage fréquemment de carabines telles que 22, 410 ou autres ».

Toujours selon le lieutenant, des rapports de perquisition et d’arrestation ont été émis pour deux raisons précises : procéder à l’arrestation des suspects afin de les interroger et perquisitionner leurs maisons dans l’espoir de retrouver l’arme du crime. Selon les experts en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal l’arme recherchée était de calibre .22 Long Rifle et de marque Cooey, Sure-shot, et munie d’un mécanisme semi-automatique. C’est donc dire qu’il existait des rapports d’expertise en balistique. Malheureusement, ceux-ci ne font pas partie des documents qu’on retrouve dans le dossier de l’enquête du coroner.

Le 13 juillet 1977, on procéda aux arrestations et perquisitions. Parmi les personnes arrêtées on retrouvait Paul, ainsi qu’un autre jeune homme qui se trouvait déjà détenu à l’Institut Archambeault de Sainte-Anne-des-Plaines, ce qui veut dire qu’il purgeait déjà une peine pour un autre crime.

Dans le cas du fils de monsieur T., alors âgé de 17 ans, la perquisition n’a pas permis de retrouver quoi que ce soit en lien avec le double meurtre. Cependant, Daniel révéla suffisamment d’informations aux policiers pour leur permettre de retrouver la carabine qu’il avait possédée à l’époque des faits. Il l’avait vendue à une femme.

Lors de la visite des policiers, la dame en question a remis volontiers l’arme ayant appartenu au fils de monsieur T. De plus, elle leur en donna une autre dont elle souhaitait se débarrasser. Les deux armes étaient des carabines de calibre .22 dont le lieutenant Villeneuve donne ainsi la description : « calibre 22 de marque Lakefield, série inconnue, qui fut saisie au bureau sous le numéro 77-1047. 2e carabine 22 également de marque Cooey modèle 39, et qui fut saisie à nos bureaux sous le numéro 77-1046. À noter que la carabine Lakefield saisie sous le numéro 77-1047 était la carabine que possédait [le fils de T. […] à l’époque ».

Pendant que les armes étaient confiées aux experts de l’Institut médico-légal (IML), le fils de T. exposa son alibi aux enquêteurs. « Cependant le résultat de son emploi du temps demeure négatif en ce qui concerne cette enquête, et les seules raisons de sa détention étaient dans le but d’attendre un retour en balistique relativement à sa carabine », écrira Villeneuve.

Selon la déclaration qu’il fit ce jour-là, le fils de T. expliqua aux policiers avoir connu Mario Corbeil à l’école et que ce dernier était « un garçon qui parlait pas gros, un très bon ami. Je le voyais à l’école Pierre Dupuy et souvent chez une fille qu’on connaissait, […] deux filles gentilles, et aussi je le rencontrais quelquefois sur le coin où nous étions réunis les gars ». Le soir du 20 mai 1975, il affirma être en train de regarder la télévision avec son ami […] lorsque Mario Corbeil était arrivé sur sa moto « pour amener […] B., il me le demanda mais je ne pouvais pas, j’étais avec un ami, alors il repartit ».

Le lendemain matin, le fils de T. dit s’être levé pour aller à l’école et qu’il était en train de déjeuner lorsqu’il avait entendu la nouvelle de la disparition à la radio. « Alors je me mis à crier : maman lève-toi, tu sais, mon ami Mario et la petite sœur à Pierre ils sont disparus dans le bois et alors je lui ai dit : maman je ne vais pas à l’école, je vais à la battue ». En route, il aurait rencontré deux autres amis, […] qui avaient accepté de le suivre pour participer aux recherches. « Je pars en me disant que Mario n’était pas perdu car moi et lui on connaissait le bois. Je croyais qu’il avait eu un accident, je vais à la trail St-Hubert et je rencontre F., M. C. et J. L., et je demandais aux filles si c’était bien vrai qu’il était perdu et j’appris la mauvaise nouvelle. Quel choc j’ai eu moi qui croyait [sic] qu’il avait eu juste un accident. Alors j’allais voir pareil quelle scène c’était, j’ai jamais vu rien de pareil, alors je repartais chez nous et je contais cette [histoire] à ma mère ».

Il prétendit ensuite ne pas être allé au salon funéraire car ce genre d’endroit le mettait dans tous ses états. Et c’est là qu’il semble proposer une autre piste aux enquêteurs : « […] une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, G. et S. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret ».

Le fils de T. affirmera avoir vendu sa carabine Cooey après le double meurtre parce qu’un oncle lui avait dit de ne jamais acheter ce modèle d’arme en raison de ce qui s’était produit. Il l’avait donc vendu 25$ […]. Ensuite, le fils de T. s’était plutôt acheté un fusil de calibre .410 avec une capacité de trois coups. Et selon lui, les amis qui avaient l’habitude de se tenir au coin des rues Bizard et Boucher étaient tous des amis de Mario Corbeil. Le fils de T. n’avait jamais eu de doute quant à eux.

À la demande des enquêteurs, il décrira d’ailleurs la personnalité de certains d’entre eux. Un autre jeune homme fit également une déclaration quant à son alibi. Sur la rue Bizard, les policiers saisirent une carabine de calibre .22 de marque Cooey, semi-automatique et enregistrée par les policiers sous la cote 77-1026. « À noter que cette carabine fut possiblement déjà passée en balistique relativement à cette affaire », précisera Villeneuve.

Dans sa déclaration, ce dernier jeune que je surnommerai Simon, dira être allé voir la moto de Mario Corbeil en compagnie de Pierre Déry. « Il venait d’arriver avec sa moto et quelqu’un en débarqua. Mario offrit à Diane d’aller faire un tour avec quand sa mère lui dit de ranger sa moto. Maria [Mario] insista et elle consentit à ce que ça soit la dernière randonnée. Mario est parti avec Diane et nous étions resté là à l’attendre ».

Pendant ce temps, Simon et les autres avaient attendu le retour de Mario et Diane en s’amusant avec leurs bicyclettes à 10 vitesses. « Je me souviens d’avoir vu F. et M. [deux jeunes filles] sortir de leur maison tout en s’informant de l’endroit où Mario pourrait bien être. C’est à ce moment que l’on s’aperçut que Mario était long à revenir. C’est à 9h30 [21h30] que sa mère commença à être vraiment inquiète en voyant qu’il tardait beaucoup ».

La suite, on la connaît. Les recherches s’étaient aussitôt entamées et Simon affirma que pendant qu’il cherchait ce soir-là dans les bois il n’avait entendu aucun bruit suspect. Le lendemain matin, vers 8h30, c’est une fois rendu à l’école qu’il avait appris que les élèves pouvaient retourner à la maison en raison d’une panne d’eau. C’est donc à son retour qu’il avait appris la triste nouvelle. À noter que, contrairement au fils de monsieur T., il n’avait pas vu la scène de crime.

Un troisième jeune que nous désignerons sous le prénom de Louis fit également une déclaration pour détailler son alibi. Dans celle-ci, il dira connaître Mario Corbeil et Diane Déry depuis environ un an. Comme Simon, il se trouvait parmi le groupe réuni autour de Mario et de sa moto au soir du 20 mai. À propos des balades qu’il faisait avec ses amis, Louis dira que « ça prenait à peu près 15 minutes par tour ». Pour la suite, il corroborait les versions de ses amis.

Dans la soirée du 20 mai 1975, un quatrième jeune regardait lui aussi la télévision. Le lendemain matin, il corrobora le fait que vers 10h00 ou 11h00 l’école avait manqué d’eau et pris la décision de retourner les élèves à la maison. C’est à bord de l’autobus qui le ramenait chez lui qu’il avait appris la disparition de Diane et Mario. En arrivant à l’intersection des rues Boucher et Rolland-Therrien, il avait vu des voitures de police et c’est là qu’un policier leur avait raconté ce qui venait d’arriver. « Je suis resté un moment sur les lieux, ensuite on est parti et on a rencontré C. qui voulait aller voir l’emplacement du crime, mais nous lui avons dit que c’était mieux de ne pas y aller. […] Quelques semaines après j’en ai parlé avec mon frère et M. […] (je crois) et l’hypothèse est sortie comme quoi que ça pouvait être Paul qui avait fait ça parce qu’il avait une .22, 10 coups, semi-automatique, mais ce n’était qu’une hypothèse ».

En fait, comme nous le verrons bientôt, cette hypothèse était peut-être la bonne.

Pour sa part, un autre jeune dira avoir été l’un des amis qui avait fait une balade à moto dans la soirée du 20 mai. Voici comment il raconte le trajet qu’il avait emprunté avec Mario au cours des minutes qui ont précédées sa disparition : « Nous avons été dans la trail de St-Hubert jusqu’au bout à la grille des Forces armées puis on est revenu chez nous. Ensuite je suis resté dans le coin alentour de la maison avec mon frère […] ». Il corrobora la panne d’eau à l’école et le fait d’apprendre la nouvelle à leur retour dans le quartier. Parmi les détails nouveaux qu’il apporte à notre enquête, il a précisé que « après quelques minutes les policiers ont sorti la moto de derrière les buissons un peu plus loin et l’ont attachée après la remorqueuse qui était là ».

Par la suite, il admit avoir discuté de l’affaire avec ses amis afin d’échanger leurs propres hypothèses : « on ne pouvait pas dire que c’était quelqu’un en particulier, mais je peux dire qu’on a pensé un peu à Paul parce qu’il avait une carabine .22 semi-automatique mais on ne pouvait pas l’accuser sans preuve. On pensait seulement[6] à lui de façon vague parce que à mon avis pourquoi il aurait fait cela? »

L’absence de mobile n’empêche pas la commission d’un crime. Parfois, le tueur restera la seule personne à savoir pourquoi un meurtre a été commis, que ce soit pour l’argent, la vengeance ou le simple plaisir. Devant un tribunal, il n’est pas nécessaire de trouver le mobile pour condamner quelqu’un dans une affaire de meurtre.

Dans sa courte déclaration, il considérait comme le meilleur ami de Mario « et quand on allaient [sic] à la chasse avec Paul et quand il manquait ses animaux, il tirait tout partout […] et l’année suivante, j’ai revu Paul au centre d’achat Place-Jacques-Cartier et après cela, je ne l’ai plus jamais revu et j’ai entendu dire que un des deux frères s’était tiré une balle dans le pied. »

Avec ces quelques déclarations, la police avait suffisamment d’éléments pour s’intéresser à Paul. De fait, c’est dans l’une des déclarations que nous venons de voir qu’on retrouve d’autres détails pour appuyer cette piste. Une autre personne avait même discuté avec un ami à Parthenais pour en arriver, eux aussi, à soupçonner Paul. « Pourquoi? Parce que après le meurtre on ne voyait plus Paul à Longueuil et je savais qu’il prenait beaucoup de dope [drogue] en ce temps là et quand il prenait de la dope, il n’avait pas ses idées tout à lui ». Il ajouta que, selon lui, Paul était le tueur de Diane et Mario.

Dans la soirée du 20 mai 1975, cet informateur dira qu’à son arrivée chez Mario Corbeil celui-ci venait de partir avec Diane sur sa selle. Il avait discuté un moment avec la sœur de Mario avant de trouver le temps trop long et de se décider à aller voir où ils pouvaient être. « Il était environ 8h p.m. [20h00] j’ai fait un bout environ à la place où ils ont été trouvé et j’ai retourné de bord pour revenir à mon point de départ c’est-à-dire chez Mario ».

Toujours le 13 août 1977, le détective Jacques Sévigny rencontrait Jean, le frère de Paul. Le jeune homme de 20 ans accepta de faire une déclaration dont le contenu s’avère plutôt frappant. Jean commence par préciser que leur famille avait habité au […] de 1971 à 1975 environ, avant de déménager sur le boulevard […] en juillet ou août 1975. À cette époque, les parents s’étaient séparés. Le père était allé vivre à Tracy avec sa maîtresse. « Quelques mois après mon frère est parti rester avec eux. Soi-disant que mon père allait s’en occuper. Il voyait encore ses amis à Longueuil, avec lesquels il se droguait. Mon père avait une carabine .22 Long Rifle, marque Cooey, semi-automatique, avec laquelle (1 balle dans le canon, 9 dans le chargeur) on allait tirer dans les bois aux alentours. On se rejoignait à une cabane en rondins au milieu du bois ».

Parmi le groupe de jeunes qui avait l’habitude de se rassembler à cet endroit, il parla de M., Mario Corbeil et lui-même, son frère Paul et certains autres individus. En revenant sur le sujet de son frère, il ajouta que celui-ci « prenait régulièrement de la drogue, parfois chez nous avec ses amis dans sa chambre. Mon père restait indifférent devant mon frère. Il intimidait ma mère en lui faisant des menaces quand il y avait quelque chose qui lui plaisait pas. La maîtresse de mon père était directrice dans la polyvalente à Tracy. Et elle s’occupait de drogue comme agent provocateur ».

Jean dira s’être rendu au salon mortuaire lors des funérailles des deux victimes mais jura que son frère Paul n’y avait jamais mis les pieds. Toutefois, « suite à cet incident mon frère est resté un peu indifférent, ça n’avait pas l’air de lui faire de la peine, du moins pas trop ».

Quant aux habitudes des victimes, Jean dira que « Mario fumait un peu. Diane Déry se tenait avec la sœur à Mario. Donc il la voyait très souvent. » Il fut aussi question que deux autres garçons flirtaient avec Diane.

Il mentionna aussi deux gars que Paul voyait à Longueuil mais dont il ignorait les noms.

Le 14 août 1977, au lendemain de l’enregistrement de toutes ces déclarations, la police rencontra un jeune de 20 ans. Au soir du 20 mai 1975, celui-ci croyais se souvenir être resté chez lui pour se laver et regarder la télévision avec ses parents. Comme il travaillait le lendemain, il ne pensait pas être sorti au cours de la soirée. Il ne connaissait cependant aucune des deux victimes car il habitait à Victoriaville à cette époque. On se demande même pourquoi la police a tenu à récolter ses souvenirs.

Ces jeunes hommes, qui ont enregistré individuellement leurs déclarations devant les enquêteurs, ne se doutaient probablement pas que la police s’intéressait déjà à Paul. Bien que celui-ci ait refusé de faire une déclaration, on a saisi chez son père […] une carabine. « La description de cette arme correspond à la description donnée par les experts en balistique sur le modèle de carabine possiblement utilisé lors de ce crime, il s’agit d’une carabine de calibre 22 semi-automatique, de marque Sure-Shot Cooey, modèle 64 série inconnue, avec téléscope [sic] de marque Bushnell ».

Comme bilan de cette opération, le lieutenant Villeneuve souligna qu’il y avait eu 9 arrestations et 10 perquisitions en autant de lieux différents. Il restait cependant des mandats en suspend pour deux jeunes. En revanche, les enquêteurs retenaient le fils de T. et Paul en raison des armes retrouvées chez eux. Outre ces carabines « aucun autre motif ne nous permet d’établir que ces personnes pourraient avoir participer [sic] de près ou de loin à cette affaire ».

Cependant, les documents recueillis en juillet 2018 nous permettent de voir que parmi les autres témoins rencontrés, le détective écrivit à propos d’une femme qui avait « vu deux adultes en moto de couleur noire entrer sur le terrain vacant où furent trouvés les cadavres et a également vu deux enfants sur une motocyclette qui sont également entrés sur le même terrain. Par la suite, elle a vu ressortir les deux premières motos, mais n’a toutefois pas revu les deux enfants sur l’autre motocyclette ».

Qui parmi les jeunes hommes déjà mentionnés possédaient une moto le 20 mai 1975? Devons-nous déduire de ce témoignage qu’ils étaient deux tireurs? Si oui, comment ont-ils transporté leurs carabines sur leur moto?

Malheureusement, les documents disponibles ne fournissent aucune précision pour nous aider à répondre à ces questions. Tout comme il ne contiennent aucun des résultats sur les tests balistiques. Est-ce que la carabine de Paul correspondait aux projectiles prélevés sur les corps?

Étant donné l’absence d’accusation officielle contre lui, on peut imaginer que non, ou alors les projectiles étaient trop endommagés pour permettre une identification satisfaisante.

Parmi les autres témoins entendus, un caporal de la Base militaire de Saint-Hubert affirmait avoir entendu « 5 à 6 coups de feu vers 7h30 ou 8h15. Il déclare que les détonations semblaient provenir d’une arme à canon court, telle que revolver ou pistolet ». Cette affirmation ne semble toutefois pas correspondre avec les conclusions des experts, qui cherchaient plutôt une carabine, donc une arme à canon long.

Pour sa part, une autre femme disait avoir entendu des détonations vers 22h00 dans la soirée du 20 mai. Que devons-nous retenir de ce dernier détail?

En conclusion, le détective écrivait ceci : « lors de l’enquête dans cette cause, plusieurs personnes ont été enquêtées et vues, interrogées, mais à date, il nous fut impossible d’établir avec certitude les motifs qui ont incité le ou les auteurs du délit à commettre ces crimes et également, il nous fut impossible de localiser le ou les auteurs du même délit ».

Malgré tous ces détails intéressants, et qui à notre connaissance sont ici publiés pour la toute première fois (exception faite de la série documentaire Le Dernier soir), l’enquête a replongé dans l’oubli. Pourquoi?

Dans La Presse du 9 novembre 1979, André Cédilot mentionnait que la Sûreté du Québec s’apprêtait à prendre la relève de la police de Longueuil dans trois dossiers de meurtres non résolus, à savoir l’affaire Déry et Corbeil, mais aussi « l’affaire Sharon Prior, de Pointe-St-Charles, une jeune fille de 16 ans assassinée et violée dans un champ de Longueuil, en avril 1975, et de Sylvain Parent, âgé de 17 ans, dont le corps a été découvert sans vie le 20 octobre dernier, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à Longueuil. Dans les deux cas, comme dans celui de Diane Déry, 14 ans et Mario Corbeil, 16 ans, ce sont les parents des jeunes victimes qui, visiblement insatisfaits du travail des policiers de Longueuil, ont demandé au ministère de la Justice que les enquêtes en cours soient plutôt confiées à la Sûreté du Québec ».

De manière plutôt hâtive, la SQ annonçait « qu’elle s’attend à éclaircir cette affaire dans les jours prochains ». Force est d’admettre que cette déclaration n’a pas atteint sa cible. Plus de quatre décennies plus tard, on cherche toujours de vraies réponses à ce double meurtre.

Le 2 février 1980, La Presse annonçait que le meurtre de Sylvain Parent venait d’être élucidé par les arrestations de Gaétan Pérusse, 19 ans; Maurice Poitras, 21 ans; et Maurice Dera, 21 ans. « À première vue, il aurait pu s’agir d’un accident de chasse puisque le jeune Parent aimait aller à la chasse aux canards sur les bords du Saint-Laurent, à proximité de la compagnie General Wood et de Pratt and Withney ». C’est l’appel anonyme de l’un des trois suspects qui aurait conduit aux arrestations. Le même article faisait état du fait que la SQ poursuivait son enquête sur le double meurtre de Déry et Corbeil, mais ce sera l’une des dernières fois qu’on mentionnera cette affaire dans les médias traditionnels.

La police de Longueuil, qui n’a jamais pu résoudre non plus le meurtre de Sharon Prior, est-elle à blâmer? Est-ce une affaire d’incompétence? Le fait d’avoir travaillé différemment aurait-il pu permettre de résoudre le double meurtre de Diane et Mario? Est-il seulement encore possible d’apporter des éléments nouveaux pouvant servir à mener à une condamnation?

Hypothèses

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé sur la scène de crime, revenons d’abord sur les détails des deux autopsies. Dans un premier temps, mentionnons que ces deux rapports ne font aucune déduction. Les deux pathologistes devaient garder secrètes leurs conclusions dans l’éventualité d’un procès, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.

Par exemple, on ne mentionne pas les résultats des analyses des échantillons tout comme on ne précise pas si les deux victimes étaient nues lorsqu’on les a retrouvées, comme le stipulaient certains journaux. Toutefois, un détail dans le rapport du Dr Brosseau semble appuyer ce fait puisqu’il parle de marques attribuables à des branches dans le dos de Diane. Reste à savoir si ces marques ont été faites parce que le corps a été traîné ou seulement parce qu’il a reposé sur le sol.

Les deux rapports ne mentionnent pas non plus la position des corps au moment de la découverte, mais les marques d’hypostase sont compatibles avec le fait que les deux victimes ont été retrouvées l’une par-dessus l’autre. Ce fait est d’ailleurs confirmé dans le rapport du détective Lacombe. Toutefois, contrairement à ce que certaines personnes ont dit ou écrit, les lividités cadavériques prouvent que Diane reposait sur le dos alors que pour Mario était sur le ventre. Diane était donc en-dessous de Mario.

Étaient-ils nus? Et pourquoi cette mise en scène? Pour faire croire à un crime sexuel? Par simple humiliation et méchanceté?

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

Encore une fois, les documents disponibles ne nous permettent pas d’éclaircir ce point.

Et que devons-nous déduire de ces autres détails notés par le Dr Brosseau : « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ». Appelé à témoigner dans un procès, le Dr Brosseau aurait été questionné sur cette note afin de développer et permettre aux jurés de comprendre ce qui s’était produit. Mais comme il n’y a pas eu de procès, nous sommes forcés de rester sur notre appétit quant à savoir s’il y a eu viol, tentative de viol ou alors si ces caractéristiques sont attribuables à un autre phénomène.

Soulignons seulement que selon le Dr Beauthier, auteur du Traité de médecine légale, « l’hymen peut apparaître intact alors que la pénétration a été reconnue »[8]. Donc, impossible de tirer la moindre conclusion sans le témoignage du pathologiste.

D’un autre côté, les trajectoires des deux tirs qui ont atteint Diane ne permettent pas d’établir si elle était allongée ou non au moment des coups de feu. Évidemment, le tir dont l’entrée s’est effectué par l’aisselle gauche s’est fait de haut en bas, passant la 2e côte gauche jusqu’à la 5e côte droite. Souvenons-nous que Diane mesurait seulement 5 pieds et 1 pouce. Un tireur plus grand aurait-il pu obtenir une telle trajectoire?

En admettant que Diane ait été exécutée la première, alors qu’elle se tenait debout, pourrait-on en déduire quelque chose de valable?

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

Peu importe. Ce qui nous parle davantage ce sont les trajectoires des tirs. La plupart de ceux qui ont touchés Mario semblent avoir été fait alors qu’il était allongé, donc alors qu’il couvrait le corps de Diane. Supposons ensuite que les tireurs, encore inexpérimentés, pensaient peut-être pouvoir les tuer tous les deux en même temps. Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

Dans les journaux, on prétendait à l’époque que la police de Longueuil s’apprêtait à résoudre l’affaire, mais force est d’admettre que ce commentaire était hâtif et déplacé. On venait de semer un faux espoir dans l’esprit des proches des victimes.

Il est toujours important de faire ressortir les éléments les plus fiables parmi tous les détails qui s’accumulent dans la description des circonstances entourant un crime. Par exemple, nous savons que la mère de Mario avait permis de justesse à son fils une toute dernière balade, celle qu’il fera avec Diane. Par conséquent, cela semble démontrer que le meurtre n’était pas prémédité puisque personne ne pouvait savoir à l’avance qu’on lui permettrait de faire cette balade et par conséquent de faire ce trajet. Mais ce serait alors tirer une conclusion hâtive, puisqu’il semble que les balades accordées à d’autres amis ce soir-là aient été faites dans le même secteur. Est-ce que le ou les tueurs les attendaient en embuscade?

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

Suspect

À la vue des événements que nous venons de reconstituer à l’aide des documents de l’enquête du coroner, il y a un suspect qui se démarque naturellement du lot : le fameux Paul. Il se trouve d’ailleurs un formulaire d’admission qui le décrit en détail, incluant sa taille, son poids et l’apparence de ses nombreux tatouages. C’est en vérifiant les archives des journaux que j’ai pu comprendre que sa carrière criminelle n’a cessé de prendre de l’ampleur. Il a été impliqué dans d’autres affaires d’homicides.

En fait, on découvre qu’il s’est intégré au crime organisé, ce qui pourrait d’ailleurs expliquer pourquoi la police n’a jamais pu lui mettre la main dessus en lien avec le double meurtre de Diane et Mario. Son milieu criminel a-t-il fait en sorte de complexifier la tâche des enquêteurs pour finalement le rendre intouchable?

En ce qui concerne l’épilogue de l’affaire du double meurtre de 1975 et du suspect principal, j’invite le lecteur à visionner la série documentaire Le Dernier soir, qui a produit beaucoup plus de détails que je ne suis en mesure de le faire sur cette partie du dossier.

Je vous invite cordialement à regarder les six épisodes de la série Le Dernier soir pour obtenir plus de détails: https://ici.tou.tv/le-dernier-soir


[1] Beauthier, Traité de médecine légale, p. 66.

[2] En 1996, dans l’affaire Louis-Georges Dupont, on a cependant découvert qu’il y a une exception à ce fait. Il est également possible de retrouver ce genre de collerette érosive sur une plaie de sortie avec appui, par exemple lorsque le corps repose sur une surface qui offre une certaine résistance à la sortie du projectile.

[3] Les parenthèses ne sont pas de nous, mais telles qu’elles apparaissent dans le rapport d’autopsie.

[4] Nous avons souligné le mot tel qu’il l’est dans le rapport d’autopsie.

[5] Rapport de Hervé Villeneuve.

[6] Le soulignement est reproduit ici tel que dans la déclaration.

[8] Beauthier, op. cit., p. 414.

Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

Alice Paré, 1971

Documentation

Malheureusement, les documents relatifs à l’enquête du coroner, qui sont sans doute les plus précieux pour reconstituer une affaire de meurtre non résolu, sont aujourd’hui introuvables. En raison de cette absence d’information de première main, demeurons conscients que notre reconstitution à propos des circonstances entourant le meurtre d’Alice Paré ne pourra pas être aussi détaillée et fidèle à la réalité que nous le souhaitions. Le présent texte se base donc principalement sur la revue de presse.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de voir dans cette absence documentaire une forme quelconque de complot, nous rappelons que ce genre de « trou documentaire » existe, tout simplement. La Loi sur les archives, apparue seulement en 1983, n’a pas pu tout contrôler.  Il existe, par exemple, des trous archivistiques énormes qui s’étendent sur des décennies dans le fonds des enquêtes de coroner pour le district de Trois-Rivières. Toute tentative de trouver une explication à un tel vide informationnel serait un pas de plus vers une réponse biaisée et vide de sens.

Ceci dit, les autres dossiers traités par le coroner Thibault (celui qui a enquêté sur la mort d’Alice Paré) sont pourtant à leur place dans la boîte d’archives que nous avons consultée en 2017. Pourquoi alors celui d’Alice Paré est-il absent? Parce qu’il s’agit d’une affaire non résolue et que les autorités de l’époque ont préféré le conserver dans le dossier de police dans l’éventualité de traduire un suspect en justice? Nous ne croyons pas que cela ait un lien puisque pour la plupart des autres affaires non élucidées ces enquêtes sont disponibles.

Les circonstances du décès

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait avec ses parents, au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. Elle était une étudiante modèle, timide et très rangée.

En 1971, Alice Paré fréquentait l’école secondaire Jeanne-Mance. Le jour de sa disparition, elle a quitté cette école pour se rendre à son cours de musique dispensé dans un pavillon du Cégep de Drummondville.

Le mercredi 17 février 1971, Alice s’est rendue à son cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le local était situé juste au-dessus d’un bar-salon, la Brasserie La Bourgade. Ce cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle arriva en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, ne l’avait pas attendu. Il était déjà parti.

Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue Saint-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention d’appeler sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était hors d’usage, ce qui l’obligea à revenir vers le pavillon de musique. Là, elle discuta durant quelques minutes avec Louise Larocque. Peu après, Alice lui aurait fait part de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ 1,6 km, en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Finalement, vers 17h40, Alice salua sa copine et sortit dans la rue. Dans ses mains, elle traînait la valise contenant sa flûte traversière. Elle portait alors son costume d’écolière « de couleur verte, un manteau ciré à col blanc, un chapeau blanc et des bottes blanches trois-quarts. Elle a les yeux noirs, les cheveux bruns qu’elle portait longs, mesure quatre pieds cinq pouces et pèse 70 livres »[2]. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une trentaine de minutes plus tard, l’inquiétude poussa Madeleine Marier, la mère d’Alice, à se rendre en voiture jusqu’au pavillon Gilles Fortin. Sur place, elle apprit que sa fille s’était décidée à quitter par ses propres moyens.

Selon un article de Benoît Aubry paru dans Le Nouvelliste le 24 février, on aurait d’abord cru à une fugue. Après quelques jours, cependant, il est devenu évident qu’il était arrivé quelque chose de sérieux. Selon cette source, Alice aurait été enlevée « alors qu’elle revenait de son cours de musique ». Y avait-il eu un cours de musique ou non?

Cette erreur de style pourrait laisser croire que son cours avait eu lieu comme prévu, mais, faut-il le répéter, le cours de musique n’a jamais eu lieu en raison du retard d’Alice, incident qui avait précipité le départ du professeur. D’ailleurs, dans le même article, Aubry apportait lui-même cette précision. Voilà le genre d’imprécision qui peut se glisser dans les journaux. Et c’est pourquoi nous ne considérons pas les journaux d’époque comme une source primaire d’informations et c’est là que l’enquête du coroner aurait très certainement pu nous aider à trancher sur de tels détails.

Mais revenons aux écrits d’Aubry. Cette disparition a affecté toute la population de Drummondville, au point où plusieurs personnes se souviennent encore du choc produit par l’incident. C’est du moins ce qu’on peut constater aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

À l’époque, comme c’est le cas dans la plupart des affaires médiatisées, plusieurs signalements ont été rapportés à la police.

Déjà, les parents essayaient de se faire à l’idée qu’ils ne reverraient plus leur fille en vie. André Paré, un homme de 69 ou 70 ans, confia au journaliste Aubry : « C’est une horrible conclusion à tirer, mais, de cette façon, s’ils la retrouvent morte, nous serons préparés ». Madeleine Paré, la mère, était sous l’effet de sédatifs au moment de rencontrer le journaliste, mais cette prescription ne l’aidait apparemment pas beaucoup à surmonter cette épreuve. Selon elle, Alice « ne pouvait supporter d’être absente de la maison très longtemps. Elle aimait être dans sa chambre pour faire de la peinture ou des poupées ».

Le cas de Denise Therrien ayant probablement laissé des traces dans la mémoire collective, les compagnes de classe d’Alice avaient même commencé à amasser de l’argent dans l’éventualité où le ou les ravisseurs demanderaient une rançon. Toutefois, ce ne sera jamais le cas.[3]

Dans Le Nouvelliste du 25 février, on précisait que les recherches se poursuivaient et que la plupart des corps policiers du Québec étaient impliqués. D’après ce petit article de trois paragraphes, c’est le capitaine Ange-Aimé Allard qui était le principal enquêteur au dossier.

Le 10 mars, Le Nouvelliste mentionnait que deux autres jeunes femmes avaient aussi disparues. L’une de 20 ans était rentrée chez elle après avoir décidé « d’aller coucher chez une amie en omettant d’en avertir ses parents ». La deuxième, qui avait 17 ans et demeurait dans la partie sud de Drummondville, était disparue après avoir dit à ses parents qu’elle sortait pour aller chercher le journal. Heureusement, elle a été retrouvée rapidement.

Le 15 mars, un article du Le Nouvelliste parlait d’une peur collective contre les enlèvements de jeunes filles dans la région de Drummondville. En plus du cas d’Alice, on soulignait qu’une adolescente de 17 ans « a failli être enlevée de force par un automobiliste à l’angle de la 12ème avenue et de la rue St-Eusèbe à Drummondville ». La jeune fille a pu se libérer de l’emprise de son agresseur. Elle aurait ensuite tenté de rentrer chez elle à pied, mais l’agresseur serait revenu à la charge. C’est seulement en se réfugiant dans un restaurant que la jeune fille avait fini par retrouver une sécurité satisfaisante en téléphonant à la police. Le quotidien parlait de « l’agressivité peu commune » de l’adolescente, ce qui lui a peut-être sauvé la vie.

Toutefois, rien ne permet de relier un seul des trois précédents cas à celui d’Alice Paré.

Le 17 avril, on pouvait lire dans La Presse que la police venait de découvrir un indice « qui pourrait éventuellement permettre de retracer la jeune Alice Paré ».

Cette information s’avéra cependant être une fausse piste. Une montréalaise croyait avoir reconnu la flûte dans une vente aux enchères organisée dans le Vermont et qui avait été achetée par un montréalais. Après vérification, la flûte n’appartenait pas à la jeune disparue. Ce fut cependant l’occasion pour le quotidien montréalais de préciser qu’Alice était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour des sessions de la paix et que deux de ses oncles étaient toujours juges à Montréal. Ce constat permit à bien des gens de développer une hypothèse que nous verrons de plus près à la section suivante.

Le lundi 22 avril 1971, La Presse soulignait que le capitaine Roméo Martineau avait appris que la disparue était « une adolescente rangée et timide »[4]. Les journaux parlaient d’un enlèvement mais sans qu’on partage nécessairement avec le public des arguments solides en ce sens. À cette étape de l’enquête, la police avait fouillé la plupart des chalets en bordure de la rivière Saint-François. Ces recherches ont été menées par le capitaine Ange-Aimé Allard de la police de Drummondville.

Le 26 avril 1971, plus de deux mois après la disparition, vers 12h45, trois jeunes travailleurs – André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin – qui circulaient en voiture dans le 3e rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, ont remarqué quelque chose d’étrange au pied d’un arbre, à une soixantaine de pieds de la route. Selon certaines informations que nous avons reçues en 2017, ces trois hommes travaillaient plutôt dans un champ à proximité du lieu de la découverte. Toutefois, ces informations se sont plus tard avérées erronées puisqu’elles nous ont conduits au mauvais endroit.

Les premiers enquêteurs arrivés sur les lieux, selon Le Nouvelliste, ont été le caporal Fernand Potvin et l’agent André Cerutti de la Sûreté du Québec. « Le corps gisait dans un boisé d’une petite clairière à environ 125 pieds du chemin. La tête de la victime était en état de décomposition avancée mais le reste du corps était intact. Le corps était revêtu de bas culotte, d’une jupe et un gilet et une paire de bottes. Apparemment, il n’y avait aucune trace de coups sur le corps ».

Selon Allô Police, c’est plutôt à une soixantaine de pieds de la route (de gravier) que le cadavre a été retrouvé. « Le corps était recroquevillé sur lui-même, couché sur le côté gauche et, du chemin, il était possible d’apercevoir une paire de bottes blanches ». L’hebdomadaire à sensation faisait cependant erreur en utilisant le terme « recroquevillé » puisque selon une photo qu’il a lui-même publié et que nous avons choisi de ne pas reproduire ici, le corps de l’adolescente était plutôt arqué vers l’arrière.

La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville, « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[5]. Le corps était abimé par la putréfaction et par certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[6].

Dans une poche de son veston, on a retrouvé la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, l’identifia formellement.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste de l’Institut médico-légal, s’est rendu sur la scène de la découverte. C’est le lendemain matin qu’il s’est chargé de pratiquer l’autopsie. Puisque nous n’avons ni l’enquête du coroner ni le rapport d’autopsie, nous devons nous fier aux détails rapportés par Allô Police : « il [Valcourt] a attribué la mort à des symptômes d’asphyxie qui auraient pu être causée par strangulation. Le cadavre de l’adolescente portait également quelques ecchymoses sur une cuisse et sur son corps, mais il a été impossible de savoir si ces blessures avaient été causées avant ou après le décès. D’autres expertises en laboratoire ont été faites, mais les résultats ne sont pas encore connus. L’enquête policière a cependant démontré que la jeune fille n’avait pas souffert du froid avant sa mort puisque son ou ses meurtriers lui avaient enlevé la vie avant de la déposer dans le fourré où les passants l’ont retrouvée la semaine dernière ».

Dans un article de Michel Auger paru dans La Presse du 29 avril : « d’après la police, il est fort probable que la jeune fille qui avait été portée disparue, il y a deux mois, n’ait pas été violée ». À défaut de ne pouvoir consulter l’autopsie ou l’enquête du coroner, on doit se fier à Auger pour ce dernier détail.

C’est aussi par Le Nouvelliste qu’on sait que le corps a été ramené à la morgue Marcoux & Fils de Victoriaville vers 19h00 dans la soirée du 26 avril. C’est ainsi qu’on apprend que l’enquête qui suivit fut conduite par le coroner J.-Arthur Thibault. Le détective en charge de l’enquête était le caporal Jacques Gadoury. Ce dernier pouvait compter sur l’appui de l’agent Marcel Vigneault, ainsi que des agents des autres corps de police impliqués.

Selon Le Nouvelliste, le père était résigné depuis longtemps à cette idée selon laquelle sa fille serait retrouvée morte.

Puisque la flûte traversière d’Alice manquait toujours, la police demanda l’aide du public. Ainsi, le 29 avril, vers 18h00, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière ainsi que son étui près de la route 20, entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde. Selon Allô Police, la flûte était de marque Armstrong. On ignore cependant de quel côté de la route l’instrument a été retrouvé. En fait, précisons que la flûte a été retrouvée à environ 2 milles de l’endroit où se trouvait le cadavre.

Les funérailles eurent lieu à l’église Sainte-Thérèse devant plusieurs centaines de personnes. Le cercueil a été porté par des étudiants de Drummondville. La couverture médiatique des obsèques permit d’apprendre que Me André Paré était le demi-frère de la victime.

Jusqu’à maintenant, le meurtre d’Alice Paré n’a jamais été résolu. Nous ignorons d’ailleurs si les enquêteurs ont déjà eu un suspect sérieux à leur disposition.

Hypothèse no 1 : les liens familiaux

La première hypothèse, qui n’est pas de nous, prend racine parmi les liens familiaux des Marier, c’est-à-dire du côté de la mère de la jeune victime. Selon les médias de l’époque, Alice Paré était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour municipale de Montréal. Elle était aussi la nièce du juge Marcel Marier, également de la cour municipale de Montréal; et du juge Eugène Marier, celui-là de la Cour supérieure du Québec. De plus, l’un de ses oncles, Me Paul Rousseau, était avocat. Et pour finir, un autre membre de sa famille, Gérard Marier, était prêtre, une vocation qui avait encore un certain prestige à l’époque.

Certains ont vu dans cette nomenclature une piste sérieuse. La question est maintenant de savoir si la petite Alice a été assassinée parce que certains membres de sa famille faisaient partie intégrante du système judiciaire? Par exemple, un criminel entretenant une haine envers le juge qui l’a condamné aurait-il pu vouloir se venger?

C’est ce que certaines personnes ont pensé, surtout en lien avec la fameuse Crise d’octobre de 1970 et le Front de Libération du Québec (FLQ). Puisque l’un des membres du FLQ aurait comparu devant l’un des juges Marier, la machine à rumeurs s’est emballée.

Dans L’Union des Cantons de l’Est du 20 mars 1952, on peut lire une brève nouvelle sur le grand-père d’Alice, le juge Joseph Marier, devant lequel avait comparu un certain Eugène Guillemette, accusé de voies de faits sur un certain Labrecque. Mais ce genre de détails, quoique historiquement enrichissant, ne nous amène à rien de concret.

Pour savoir si l’un des juges Marier aurait eu maille à partir avec un criminel à un point tel que ce dernier a trouvé la motivation nécessaire pour se venger en s’attaquant à l’un des membres de sa famille élargie, il faudrait réviser minutieusement toutes les causes qu’ils ont plaidées. Cette tâche est non seulement utopique mais complètement folle. Et parce que nous sommes incapables de la vérifier convenablement, il nous faut abandonner cette piste.

Néanmoins, soulignons au passage que le juge Eugène Marier, l’un des oncles d’Alice, s’est éteint le 4 janvier 2016. Il était marié à Yvette Paré. Il avait 90 ans.

D’autre part, nos recherches ont permis de découvrir qu’Émile Marier, le frère du juge Joseph Marier, était gérant de la Banque Canadienne Nationale à Saint-Germain-de-Grantham. Celui-ci avait confié à ses proches que si des voleurs osaient le braquer, il n’hésiterait pas un instant à ouvrir le feu en premier. Or, il s’est avéré que la phrase du vieil entêté de 71 ans est devenue réalité le 28 août 1964, lorsqu’un braqueur est entré dans la banque.

À l’arrivée de la police de Drummondville, on a retrouvé le revolver de Marier, dont le barillet contenait une douille et cinq autres cartouches prêtes à être utilisées. Marier avait donc eu le temps de tirer un coup en direction de son assaillant, mais ce dernier avait eu raison de lui. Le septuagénaire était mort.

L’enquête a été confiée au sergent d’état-major Richard Masson, celui-là même qui s’apprêtait à résoudre le meurtre de la jeune Denise Therrien à Shawinigan quelques mois plus tard. L’enquête mena à l’arrestation d’un homme de 28 ans répondant au nom de Claude Levasseur. Son procès s’instruisit le 28 avril 1965 à Drummondville devant le juge Paul Lesage. Il sera condamné à mort avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie.

Il est très peu probable que cette affaire ait un lien avec notre enquête, mais il est intéressant de constater que les coïncidences judiciaires sont parfois étonnantes. Non seulement le juge Joseph Marier avait perdu son frère dans un sanglant hold-up, mais quelques années plus tard il perdrait aussi sa petite-fille dans des circonstances aussi peu réjouissantes. Dans ce dernier cas, cependant, le crime n’a jamais été résolu.

Une recherche nous a permis d’en savoir davantage sur les parents d’Alice. André Paré et Madeleine Marier se sont mariés le 18 octobre 1944 dans la paroisse Saint-Frédéric à Drummondville. André, 42 ans, est décrit comme « chimiste » sur le bulletin de mariage. Quant à Madeleine, 25 ans, on la décrivait comme une femme à la maison.

On retrouve un André Paré décédé le 29 juillet 1987 à Drummondville à l’âge de 85 ans, né le 14 janvier 1902. L’âge correspond. Il avait pour mère une certaine A. Raiche.

Hypothèse no 2 : le prédateur sexuel

Le jour de sa disparition, Alice ne pouvait pas prévoir que son cours de musique serait annulé en raison de son retard. Elle ne pouvait prévoir non plus que la cabine téléphonique serait en dérangement. Ces deux éléments tendent à démontrer que la théorie de l’agresseur opportuniste est la plus plausible. L’enlèvement ne semble pas avoir été planifié à l’avance. N’oublions pas qu’Alice a également pris elle-même la décision de rentrer chez elle à pied, ce qui veut dire que cela n’était pas dans ses habitudes.

Brasserie La Bourgade à Drummondville, vers 1971. Le suspect que nous appelons Nils Bjurman avait l’habitude de traîner dans ce bar à l’époque de la disparition d’Alice Paré. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie est celui où Alice devait avoir sa leçon de musique le soir de sa disparition. Puisque son cours a été annulé et qu’elle a traversé la rue pour tenter d’appeler sa mère dans une cabine téléphonique, Bjurman – en admettant qu’il se trouvait à La Bourgade ce soir-là – aurait eu tout le temps nécessaire d’observer la jeune fille.

Toutefois, ces éléments ne nous permettent pas de déterminer si son agresseur la connaissait ou non.

De plus, si on part de l’idée qu’Alice a été enlevée par un ou plusieurs hommes, ce ne fut certainement pas pour discuter avec elle de la pluie et du beau temps. Il faut se questionner à savoir pourquoi un adulte propose d’embarquer une adolescente de 14 ans dans son véhicule. S’il la connaissait, a-t-il convaincu Alice en lui proposant de la reconduire chez elle? Sinon, quel subterfuge a-t-il utilisé pour la faire monter avec lui?

Nous croyons possible, même s’il n’y a pas eu viol, que l’intention du ou des individus était l’agression sexuelle. Nombre de tueurs, qu’ils soient séquentiels ou non, sont d’abord motivés par un fantasme sexuel, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils parviennent à réaliser tous les détails du plan qu’ils s’étaient donnés au départ.

Malheureusement, nous ne possédons aucun élément important pouvant nous permettre de présenter un scénario de ce qui a pu se passer entre le moment de sa disparition et celui où on l’a laissé dans ce boisé.

Cependant, il semblerait plausible de penser que son agresseur a agi de façon spontanée. Il passait par là et a vu, ce jour-là, une occasion de s’en prendre à une jolie et jeune adolescente.

En 2017, un suspect nous a été proposé dans cette affaire. Nous l’appellerons Nils Bjurman, en « l’honneur » – ou plutôt devrions-nous dire en déshonneur – de l’un des personnages les plus détestables de la célèbre trilogie cinématographique Millénium. Cet homme, un criminel récidiviste, est toujours vivant.

Selon notre informateur, Bjurman aurait à son actif un crime similaire, à savoir l’attaque sauvage d’une jeune fille qu’il aurait laissée pour morte dans un motel après l’avoir agressé sexuellement vers la fin des années 1970. Jusqu’à maintenant, il nous a été impossible de prouver la véracité de ce crime.

En revanche, nous avons obtenu son casier judiciaire. En mars 2018, ce septuagénaire bien connu des policiers était de nouveau arrêté pour trafic de stupéfiants. À notre connaissance, il a toujours habité dans le secteur de Drummondville.

Outre cette feuille de route, notre informateur nous dit qu’en 1971 Bjurman avait l’habitude de fréquenter la Brasserie La Bourgade. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie était le pavillon où Alice Paré avait l’habitude de suivre ses leçons de musique. Le soir de sa disparition, Bjurman s’y trouvait-il? Aurait-il eu le temps de l’observer? Lui aurait-il proposé de la raccompagner? Ou alors aurait-il utilisé la force pour la faire monter à bord de sa voiture?

En admettant que Bjurman aurait fait monter Alice dans sa voiture entre La Bourgade et la résidence des Paré, notre informateur nous a fait remarquer que celui-ci, étant donné l’endroit où le corps a été retrouvé par la suite, a été obligé de traverser la ville avec Alice à bord de son véhicule. Cette idée peut sembler surprenante mais pas impossible.

Voyons maintenant le passé criminel de Bjurman. Signalons au passage, malgré une fouille intensive des fiches du plumitif du district de Drummondville couvrant les années 1970, il nous a été impossible de trouver une accusation ou condamnation antérieure à 1986.

Le 12 décembre 1986, Bjurman était condamné pour une infraction au code de la sécurité routière qui lui valut une amende de 25$. Le 4 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative à la loi fédéral sur les stupéfiants : ici l’article 3 précise qu’il est question de publicité interdite. Il se mérita 50$ d’amende ou 15 jours de prison.

Quelques jours plus tard, soit le 16 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative au code de la sécurité routière, ce qui lui vaudra 200$ d’amende avec délai de 3 mois pour payer. Le 21 février 1987, il plaidait coupable à une accusation de délit de fuite devant le juge Marc Dufour, ce qui lui mérita 500$ d’amende ou deux mois de prison avec délai de 4 mois.

En fait, au fil des années, il plaidera coupable à de nombreuses accusations pour facultés affaiblies, et cela jusqu’en 2005, au point de se mériter une interdiction de conduite et même deux accusations d’entrave à un agent de la paix durant l’exécution de ses fonctions. Bref, c’est un récidiviste de la route et de l’alcool au volant.

Ce long cheminement nous montre à quel point cet homme peut avoir un problème avec la consommation de drogue et d’alcool, et surtout le fait de récidiver continuellement. En revanche, nous ne trouvons aucune trace dans ce casier judiciaire pour pouvoir en faire un suspect sérieux dans le meurtre d’Alice Paré. Personne ne peut le placer de façon formelle au bar La Bourgade le soir de la disparition. Personne ne l’a vu en sa compagnie, que ce soit en voiture ou à pied. Aucun indice matériel ne le relie à ce crime.

Certes, Bjurman connaît certains problèmes avec l’alcool, la drogue et la discipline, mais on est bien loin d’un prédateur sexuel. Est-ce que la police l’a seulement interrogé en lien avec l’affaire Alice Paré?

Conclusion

Selon une rumeur, le professeur de musique aurait été suspecté. Nous n’avons rien trouvé qui puisse appuyer cette hypothèse. Dans des causes aussi médiatisées, il n’est pas surprenant que les rumeurs partent dans tous les sens. C’était vrai en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau et se l’était encore jusqu’à tout récemment dans l’affaire Cédrika Provencher. Alors, nous invitons le public à la prudence lorsque vient le moment de pointer une personne du doigt.

Dans une enquête de meurtre, tous les gens connus de la victime sont d’abord des suspects potentiels avant que des éléments viennent les éliminer à tour de rôle. Cette rumeur n’a rien de surprenant, tout comme elle n’a rien de sérieux non plus.

Force est d’admettre que nous n’avons aucun suspect sérieux dans cette affaire. Y en aura-t-il seulement un jour?


[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] Benoit Aubry, Le Nouvelliste, 24 février 1971.

[3] Denise Therrien, 16 ans, a disparu en août 1961 à Shawinigan-Sud alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son corps a été découvert en avril 1965 dans un boisé. Marcel Bernier, le fossoyeur du cimetière St-Michel, en face duquel Denise avait été vue pour la toute dernière fois, a été condamné pour ce meurtre. Au cours de la période de disparition, quelques demandes de rançons ont été faites et toutes se sont avérées être des canulars. Le cas de Denise Therrien a retenu l’attention de tous les médias de la province de 1961 à 1966.

[4] La Presse, 22 avril 1971.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

L’affaire St-Louis: chapitre 15

06
Le corps de Michel Prince, la victime.

         Au cours de l’après-midi du 4 février 1969, la Couronne, par l’entremise du procureur Me Maurice Laniel, annonça sa preuve close dans l’affaire St-Louis.  Me Gérald Grégoire dira alors être prêt à présenter la défense de son client.  Pour ce faire, il appela un premier témoin en la personne de Denis Prémont, 31 ans.  Ce dernier était caporal à la Sûreté du Québec.

  • Monsieur Prémont, vous êtes attachés à l’escouade des homicides pour la division de Montréal?, commença Me Grégoire.
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • À ce titre-là, avez-vous été appelé à faire une enquête concernant la mort de M. prince?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Et est-ce que vous avez pris connaissance de tous les documents qui ont été fournis au cours de cette enquête-là?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Est-ce que vous avez fait des recherches concernant un révolver qui a été produit à l’enquête comme exhibit P-8?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Alors, c’est cette arme-là?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Il a été établi appartenir à qui, selon votre enquête?
  • À Michel Prince.
  • À Michel prince. Est-ce que vous avez fait vos recherches à savoir si un permis de port d’arme avait été émis?
  • J’ai fait mes recherches en ce sens-là, oui.
  • Et est-ce que vous avez trouvé un permis de port d’arme?
  • Il n’y a aucun permis de port d’arme pour cet[te] arme-là.
  • Pour cet[te] arme-là. Au nom de Michel Prince?
  • C’est ça.
  • C’est tout, merci.

Évidemment, comme la défense avait eu le droit de contre-interroger les témoins présentés par la Couronne, l’inverse était également vrai.  Me Maurice Laniel s’approcha donc du caporal afin de lui soumettre ses questions.

  • Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier quand à cet[te] arme-là, que vous pouvez remarquer?
  • Ça, c’est une arme qui est faite à la main, c’est une arme « home made » qui est faite avec … un morceau de carabine qu’ils ont coupée et puis qui a été forgée par … par quelqu’un. C’est tout fait à la main.
  • Est-ce que c’est facile de tirer avec cette arme-là?
  • Si c’est facile de tirer avec cette arme-là? Bien, un coup que la balle est dedans, c’est assez facile.
  • Est-ce que vous pouvez tirer vers le haut avec cette arme-là?
  • Si on peut tirer par le haut?
  • Oui?
  • Là, je n’ai pas fait d’expérience avec l’arme, je ne peux pas dire si elle tire où l’on vise, ou en haut ou en bas.
  • C’est justement. Vous n’avez pas fait d’expérience?
  • Je n’ai pas fait d’expérience, je ne peux pas le dire.
  • Merci.

La suite des choses risquait de devenir très intéressante.  La défense avait décidé qu’il était nécessaire de faire témoigner l’accusé.  Ainsi, Me Grégoire appela à la barre son tout dernier témoin : Marcel St-Louis.