Prostitution à Saint-Prosper-de-Champlain

Donalda Lefebvre (photo nécrologique, 1993).

Au cœur de l’indexation des dossiers judiciaires, dans le cadre du projet J-DEX, on constate inévitablement que des causes attirent l’attention plus que d’autres, que ce soit par leur originalité, leur aspect loufoque ou leur tristesse.

Le village de Saint-Prosper-de-Champlain est réputé pour être un endroit tranquille, voir ennuyant. Par conséquent, on est loin de se douter que son rang Saint-Charles a déjà abrité un certain réseau de prostitution.

Les faits reprochés se sont déroulés au cours de l’année 1933. L’acte d’accusation visait Marie-Louise Baillargeon, épouse d’Antonio Daunais. Le dossier nous permet d’établir que Marie-Louise était âgée de 49 ans, alors que des journaux comme Le Devoir et Le Nouvelliste la décrivaient comme « une vieille femme de 63 ans ». Quoi qu’il en soit, la justice lui reprochait d’avoir forcé trois jeunes sœurs – Laurence, Donalda et Marie-Claire Lefebvre – à se prostituer avec des hommes comme Rosaire Cloutier et Jean-Baptiste Cloutier.

Toujours selon le dossier judiciaire désormais répertorié dans le PMAJC, on constate que l’accusée était mère de deux enfants et n’avait aucun antécédent judiciaire. Originaire de Saint-Prosper, elle ne savait ni lire ni écrire. En plus de nous permettre de reconstituer les témoignages suivants, les transcriptions sténographiques du procès expéditif nous apprennent que le juge impliqué au dossier était François-Xavier Lacoursière, très actif aux assises du district de Trois-Rivières à cette époque.

Le premier témoin entendu fut Laurence Lefebvre, une adolescente de 17 ans. C’est Me Philippe Bigué, procureur expérimenté, qui se chargea de l’interroger. L’adolescente décrivit des allés et venus dans la maison Daunais du rang Saint-Charles, où elle habitait avec l’accusée. On comprit ensuite que certains hommes, tel un dénommé Bédard, avaient l’habitude de venir dans cette maison pour y passer la nuit avec Madame Daunais. Dans le cas de Bédard, Laurence ira jusqu’à préciser que ce dernier était venu avec une voiture tirée par un cheval. En fait, il aurait passé une partie de la nuit avec Madame Daunais avant de s’immiscer dans le lit de Laurence.

Le procureur de la Couronne en vint ensuite à vouloir détailler le comportement d’un autre client, un dénommé Jean-Baptiste Cloutier.

  • Maintenant, est-ce qu’il s’est passé quelque chose avec vous?
  • Oui.
  • Quand ça?
  • L’automne passé.
  • Dans quel mois?
  • Septembre ou octobre.
  • Est-ce que l’accusée, Madame Daunais, était chez vous?
  • Oui, on était au village dans ce temps-là.
  • Qui?
  • On restait chez monsieur Émile Gravel.
  • Avec vos petites sœurs?
  • Oui, mon père et maman.
  • Émile Gravel, c’est votre beau-père?
  • Oui.
  • Votre mère est morte maintenant?
  • Oui.
  • Et madame Daunais restait là?
  • Oui.

Tout au long des transcriptions, on a l’impression que les sœurs Lefebvre étaient des orphelines au moment du procès expéditif, qui s’est tenu en septembre 1934. Si on y explique clairement que leur mère est décédée en janvier 1934, on ignore cependant tout à propos du père. Il était probablement déjà mort puisque selon le registre de l’état civil, on constate que la mère, Maria Mottard, est effectivement décédée à Saint-Prosper le 15 janvier 1934. On y précise qu’elle était mariée à un certain Gravel.

  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • Mme Daunais m’a demandé pour aller chez William Frigon, on a rencontré Monsieur Alphonse Adam. Il m’a demandé pour aller en arrière d’une maison abandonnée.

L’avocat de la défense, Me Jean-Marie Bureau, s’objecta en précisant que la plainte et l’acte d’accusation ne concernait pas Adam mais bien les Cloutier. Lorsqu’il fut question de Rosaire Cloutier, Laurence dira : « Il est venu souvent, mais il avait surtout affaires à mes petites sœurs ».

  • Avez-vous eu connaissance de quelque chose?
  • Oui.
  • Dites ce qui s’est passé à votre connaissance, en rapport avec Jean-Baptiste Cloutier et Rosaire Cloutier?
  • Un après-midi, j’étais en haut avec mes petites sœurs Donalda [et Marie-Claire]. Monsieur Rosaire Cloutier est monté. Il a pris ma petite sœur par le bras, il dit : « viens dans l’autre chambre ». Elle est allée dans l’autre chambre. Je l’ai vu avec ma petite sœur Claire.
  • Madame Daunais était-elle dans la maison?
  • En bas.
  • A-t-il dit ou fait quelque chose?
  • Non, j’ai rien entendu.
  • Elle était en bas dans la maison?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que ça communique par un escalier ouvert ou s’il y a une porte?
  • Par un escalier.
  • Quand Rosaire Cloutier est monté, qui y avait-il en bas?
  • Monsieur Émile Gravel, maman.
  • Votre beau-père?
  • Oui, et Madame Daunais.
  • Est-ce que vous les entendiez parler d’en bas?
  • Oui.
  • Alors, ont-ils dit quelque chose avant que Rosaire Cloutier monte en haut [sic]?
  • J’ai rien entendu.
  • Rosaire Cloutier est monté en haut?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait?
  • Il a pris ma petite sœur Claire et ils ont fait l’état du mariage.
  • Qu’est-ce que vous entendez par l’état du mariage?
  • Il a embarqué sur ma petite sœur Claire et a ôté ses pantalons.
  • Vous l’avez vu faire?
  • Oui.
  • Après ça?
  • Ils sont descendus.
  • Maintenant, vous avez commencé à dire tout à l’heure que madame Daunais était montée avec un nommé Bédard?
  • Oui.
  • Étiez-vous là?
  • Oui, monsieur. Ils sont restés dans une chambre en bas.
  • Est-ce qu’il y a eu des propositions de faites à votre sujet?
  • Oui.
  • Lesquelles?
  • Il m’a demandé pour passer le reste de la nuit avec lui. J’ai refusé. Il m’a offert 1.00$ et Madame Daunais m’a dit que je pouvais y aller.
  • Dites tout ce que Madame Daunais a dit et ce que Bédard a dit en votre présence?
  • Il m’a demandé pour passer le restant de la nuit avec lui.
  • Mme Daunais était là?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit, elle?
  • Pour commencer, j’ai refusé et elle m’a dit que je pouvais y aller pour 1.00$.
  • Y êtes-vous été?
  • Oui.
  • Combien êtes-vous passée de temps là?
  • Le reste de la nuit.

Me Bureau intervint une fois de plus afin de faire remarquer qu’il n’était pas question de Bédard dans la plainte. La Couronne fit alors une motion afin qu’on ajoute à cette plainte le nom de Bédard.

  • Avez-vous fait quelque chose?, reprit Me Bigué.
  • Comme j’étais indisposée, j’ai rien fait. Il m’a seulement que frôler.
  • Caressé?
  • Oui.
  • Qui y avait-il dans la maison, cette nuit-là?
  • Seulement que l’accusée, Madame Antonio Daunais, et moi, ainsi que Monsieur Bédard.
  • À quel propos Madame Daunais, l’accusée, quels propos vous a-t-elle tenue pour vous induire à ça?
  • Pour l’argent.
  • Comment vous a-t-elle dit ça?
  • Elle m’a dit que je pouvais y aller.
  • Comment vous a-t-elle dit ça encore une fois?
  • Elle m’a dit : « tu peux y aller ».
  • Qu’est-ce qui a eu à propos d’argent?
  • Après, elle m’a demandée pour aller faire des commissions au village et je lui ai donné.
  • Quoi?
  • L’argent.
  • Vous étiez montée à quelle heure avec Bédard?
  • Vers 21h00 ou 21h30 du soir.
  • Vous vous êtes levés à quelle heure le matin?
  • Il est descendu dans la nuit vers 3h00, et il a resté le reste de la nuit en bas, couché contre le poêle.
  • Vous a-t-il donné cette piastre-là la nuit?
  • Oui, le soir avant de monter.
  • Et vous, quand l’avez-vous remis à Madame Daunais?
  • Le surlendemain.
  • Comment vous a-t-elle demandé pour avoir la piastre?
  • Elle m’a dit : « je vais au village, si tu veux me la donner, je ferai tes commissions avec ».
  • Comment savait-elle que vous l’aviez la piastre?
  • Il me l’a donnée devant elle.

Ensuite, il fut question d’un autre client, Alphonse Adam. Cette fois, l’action s’était produite en août ou septembre 1933 au village même de Saint-Prosper. Laurence s’était rendue au village faire des courses chez William Frigon en compagnie de Madame Daunais. C’était avant d’habiter dans le rang Saint-Charles, dira Laurence.

  • Nous avons rencontré monsieur Alphonse Adam, Madame Antonio Daunais et moi.
  • Sur le chemin?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est passé, là?
  • Il m’a demandé pour aller en arrière d’une maison privée, avec lui. J’ai refusé. Madame Daunais m’a dit que je pouvais y aller et lui demander 75¢.
  • Vous étiez dehors quand ça s’est passé?
  • Oui.
  • À quelle heure?
  • 19h30 ou 20h00.
  • Dans quel mois?
  • Août ou septembre.
  • Vous rappelez-vous s’il faisait clair ou noir?
  • Il commençait à faire noir.
  • Adam vous a demandé devant Madame Daunais pour aller en arrière d’une maison?
  • Oui.
  • Vous avez refusé?
  • Oui.
  • Elle vous a dit que vous pouviez y aller pour 75¢?
  • Oui.
  • Là, y êtes-vous allée?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • On a fait l’état du mariage et Madame Antonio Daunais m’a attendu dans le chemin.
  • Quand vous êtes revenue, elle était encore dans le chemin?
  • Oui, elle est venue au-devant de nous autres.
  • Le 75¢, l’avez-vous eu?
  • J’ai eu seulement que 25¢.
  • Avez-vous dit à Madame Daunais que vous aviez eue seulement que 25¢?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé après?
  • Elle dit : « si tu veux me le donner, je vais aller chercher une livre de beurre ». Et elle est allée chercher la livre de beurre.
  • Vous êtes allée avec elle?
  • Oui.

En septembre ou octobre 1933, Laurence s’était retrouvée dans le camion de Jean-Baptiste Cloutier, en compagnie de ce dernier et de Madame Daunais. Tous trois roulaient en direction de Trois-Rivières lorsqu’ils s’étaient arrêtés à la hauteur de Batiscan ou de Ste-Anne-de-la-Pérade. Cloutier avait alors demandé à l’adolescente de le suivre dans un boisé, mais cette fois Laurence s’était campée sur sa position.

  • Alors, il vous a demandé pour arrêter?
  • Oui, pour débarquer et aller dans le bois avec lui.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • J’ai dit que j’y allais pas.
  • Est-ce [que] Madame Daunais, en entendant ça, s’est mêlée à la conversation?
  • Elle m’a dit d’y aller et j’y suis pas allée quand même.
  • Et puis?
  • J’y suis pas allée et nous sommes repartis comme ça.

À Trois-Rivières, le trio avait fait monter Arthur Gagnon avant de revenir vers Saint-Prosper. Sur le chemin du retour, ils étaient donc quatre à bord du camion. Ils s’étaient arrêtés au même endroit.

  • Qui a débarqué?
  • Jean-Baptiste Cloutier, moi je ne sais pas ce qui s’est passé.
  • Êtes-vous allés ensemble?
  • Je suis parti avec Monsieur Jean-Baptiste Cloutier et Madame Daunais a resté avec Monsieur Arthur Gagnon.
  • Où vous êtes-vous rendus?
  • Dans le bois.
  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • J’ai fait l’état du mariage avec Jean-Baptiste Cloutier.
  • Madame Daunais a-t-elle dit quelque chose cette fois-là avant que vous partiez?
  • Elle voulait pas que j’aille.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit?
  • Elle me tirait par mon manteau. Elle m’a rien dit. Elle me tirait par mon manteau, c’est tout.
  • Vous a-t-il payé cette fois-là?
  • Non.
  • Qu’est-ce que Jean-Baptiste Cloutier vous a dit en débarquant?
  • Il dit : « viens avec moi ».
  • A-t-il dit où?
  • Il dit : « on va s’en aller dans le bois, on va aller prendre une marche ». Et nous sommes allés dans le bois.

Me Jean-Marie Bureau, avocat de l’accusée, n’eut aucune question pour ce témoin. C’est alors qu’on appela Donalda Lefebvre, 13 ans, la jeune sœur de Laurence. Pour sa part, celle-ci dira avoir habité durant un certain temps avec un certain Monsieur Massicotte.

  • J’ai resté avec [l’accusée] chez Monsieur Massicotte une secousse, dans l’été. Après ça, j’ai monté à la montagne, j’ai resté chez l’accusée, madame Daunais.
  • Où restait-elle dans ce temps-là?
  • Au rang Saint-Charles.

Le rang Saint-Charles se poursuit vers l’Est et finit par prendre de l’ascension, ce qui donne l’impression de gravir une montagne. En réalité, il s’agit d’une moraine laissée par la fonte des glaces, il y a de cela des milliers d’années. Mais pour les gens de Saint-Prosper et des environs, on a l’habitude de surnommer ce secteur « la montagne » et, à en croire ces notes sténographiques, il semble que cette tradition se perpétue depuis au moins les années 1930.

  • Dites à la Cour ce qui s’est passé en commençant par les premiers événements, les premiers faits?
  • Nous étions montés en haut [sic], moi et ma petite sœur Marie-Claire, Madame Antonio Daunais et Rosaire Cloutier est [sont] monté, il m’a demandé pour faire l’état du mariage, j’ai pas voulu y aller. Il dit : « viens donc ». Madame Daunais disait : « vas-y donc ». Moi, j’ai dit : « non, j’y vais pas ». Au bout d’une secousse …

Me Bigué se doutait bien, comme nous aujourd’hui en lisant ces transcriptions, que les paroles de Rosaire Cloutier n’avaient certainement pas été aussi politiquement correctes. C’est pourquoi il demanda à la jeune victime de clarifier les mots utilisés.

  • Comment a-t-il dit ça, lui?
  • Il dit : « viens, on va aller se mettre ».
  • Vous, vous avez pas voulu, vous dites?
  • Non, Madame Daunais a dit : « vas-y, il va te payer ».
  • Finalement, avez-vous consenti?
  • Là, il y avait deux chambres. Elle m’a appelé dans l’autre chambre. Elle dit : « laisse-toi faire, il va te payer ».
  • Et puis?
  • Là, Rosaire Cloutier l’a suivi et est venu.
  • Étiez-vous habillée?
  • Il m’a ôté mes pantalons.
  • S’est-il déshabillé, lui?
  • Il a ôté rien que ses culottes.
  • Les a-t-il ôtées?
  • Baissées.
  • Après que ça été finie cette affaire-là, où vous êtes-vous rendue?
  • On est venu tous dans la même chambre.
  • Vous a-t-il payé?
  • Non.

À son tour, Marie-Claire Lefebvre, 14 ans, corrobora les dires de ses soeurs. Marie-Claire se souvint également d’une autre circonstance où elle s’était rendue chez Grimard en voiture avec Rosaire Cloutier et Madame Daunais. Scénario encore similaire, le véhicule s’était immobilisé et Madame Daunais avait suggéré à Marie-Claire d’abandonner son corps à Rosaire Cloutier.

  • Là, qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • On a fait l’état du mariage et Madame Antonio Daunais m’a attendu dans le chemin.
  • Quand vous êtes revenue, elle était encore dans le chemin?
  • Oui, elle est venue au-devant de nous autres.
  • Le 75¢, l’avez-vous eu?
  • J’ai eu seulement que 25¢.
  • Avez-vous dit à Madame Daunais que vous aviez eu seulement que 25¢?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé après?
  • Elle dit : « si tu veux me le donner je vais aller chercher une livre de beurre, et elle est allée chercher la livre de beurre.
  • Vous êtes allée avec elle?
  • Oui.
  • À part ces fois-là, avez-vous eu d’autres rapports avec des hommes, à la connaissance de Madame Daunais?
  • Oui, un voyage à Trois-Rivières.

La jeune fille situera ce dernier incident en septembre ou octobre 1933. Encore une fois, elles étaient parties de Saint-Prosper à bord du camion de J. B. Cloutier. Toutefois, avant d’atteindre Trois-Rivières, c’est-à-dire à la hauteur de Batiscan ou Ste-Anne-de-la-Pérade, Cloutier lui avait demandé de la suivre dans un boisé.

  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • J’ai dit que j’y allais pas.
  • Est-ce [que] Madame Daunais, en entendant ça, s’est mêlée à la conversation?
  • Elle m’a dit d’y aller et j’y suis pas allée quand même.
  • Et puis?
  • J’y suis pas allée et nous sommes repartis comme ça.

Après avoir fait monter Arthur Gagnon à Trois-Rivières, ils avaient pris le chemin du retour pour s’arrêter au moment endroit. Cette fois, tout le monde était descendu du véhicule.

  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • J’ai fait l’état du mariage avec Jean-Baptiste Cloutier.
  • Madame Daunais a-t-elle dit quelque chose cette fois-là, avant que vous partiez?
  • Elle voulais [sic] pas que j’aille.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit?
  • Elle me tirait par mon manteau, elle m’a rien dit, elle me tirait par mon manteau, c’est tout.
  • Vous a-t-il payé cette fois-là?
  • Non.

Sur cette note, Me Jean-Marie Bureau n’eut aucune question à soumettre au témoin. La Cour remercia donc la jeune fille.

C’est dans Le Devoir du 12 septembre 1934 qu’on retrouve quelques précisions sur l’affaire : « Mme Antonio Daunais, de Saint-Prosper, une vieille femme de 63 ans, s’est reconnue coupable devant le magistrat du crime, d’avoir incité des fillettes à la prostitution. Le magistrat Lacoursière l’a condamnée à 12 mois de prison, après lui avoir servi une verte semonce et avoir déclaré qu’il ne se montrait clément qu’en raison du vieil âge de la coupable ».

Grâce à la base de données BMS 2000, on arrive à retrouver la trace des trois sœurs Lefebvre. Ainsi, Jeanne Laurence Ursule Lefebvre est née le 9 octobre 1916. Elle a été baptisée à Saint-Prosper-de-Champlain le lendemain. Ses parents étaient Saul Lefebvre et Maria Mottard. Son parrain était Joseph Cloutier et sa marraine Mathilda Lefebvre. Le 1er décembre 1942, Laurence épousa Gédéon Petitclerc à Saint-Alban. Elle est morte le 22 juillet 1949.

Marie Claire Eva est née le 19 septembre 1919. Comme sa sœur aînée, elle a été baptisée le lendemain à la même église. Son parrain était Antonio Lefebvre et sa marraine Éva Cossette. Le 21 juin 1937, elle se maria à Yvon Marchand de Saint-Tite.

Quant à Ange Donalda, on apprend qu’elle est née le 3 novembre 1920, baptisée le 5 novembre à Saint-Prosper. Son parrain était Donat Lefebvre et sa marraine Marie-Ange Croteau. Le 26 décembre 1942, elle épousera J. Albert Cloutier à Saint-Marc-des-Carrières. Elle s’est éteinte à Ste-Foy le 22 septembre 1993 à l’âge de 72 ans. Dans sa nécrologie parue dans Le Soleil du 24 septembre, on apprend qu’elle est décédée à l’Hôpital Laval et qu’il « n’y aura pas de rencontre au salon ». On y stipule également que sa dépouille devait être inhumée dans le cimetière paroissial de Saint-Alban. Elle laissait dans le deuil plusieurs enfants, gendres, belles-filles et petits-enfants.

Espérons seulement que la vie qu’elles ont connues après 1934 ait été plus satisfaisante que ce rude passage à Saint-Prosper-de-Champlain.

 

 

L’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton: suite de l’enquête du coroner

Lettre reçue le mardi 31 octobre 2017.

Pour faire suite à mon récent article du 29 octobre 2017, lequel expliquait la raison pour laquelle je demandais un exemplaire de l’enquête du coroner dans l’affaire des victimes de l’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton, je confirme avoir reçu une réponse aujourd’hui même, 31 octobre.  La lettre est cependant datée du 26 octobre.

Toutefois, comme dans ces bonnes vieilles blagues de docteur, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.

La mauvaise, c’est qu’il m’est impossible de publier ni de diffuser les documents qui m’ont été remis en lien avec l’une des victimes.  Je vous invite d’ailleurs à lire la réponse que j’ai reçue et qui accompagne le présent article.

La bonne, c’est que la presque totalité de ces informations a déjà été publiée à l’époque dans le quotidien Le Soleil.  En janvier 1988, celui-ci fournissait même les noms des neuf victimes.  L’une d’elles m’avait échappé puisque ma précédente recherche m’avait permis d’en identifier seulement huit.  Voici les noms des neuf victimes :

  • Bruno Abbondanza, 33 ans;
  • Louis-Georges Asselin, 31 ans;
  • Gérard Bergeron, 41 ans;
  • André Brouillette, 36 ans ;
  • Denis Cochrane, 40 ans;
  • Marcel Houle, 28 ans;
  • Gilles Lefebvre, 40 ans;
  • Bernard Parent, 32 ans;
  • Marcel Pépin, 50 ans.

Le centre d’accueil Nor-Val de Sainte-Clothilde-de-Horton a été incendié dans la soirée du 23 janvier 1988.  Selon les premiers comptes rendus, l’alarme a retenti à 22h10.  À l’arrivée des pompiers volontaires de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, la fumée était encore bien présente mais le personnel avait déjà évacué 10 bénéficiaires (3 hommes et 7 femmes selon Le Soleil) du troisième étage.  Or, c’est au 4e étage que s’est déroulé le drame.

Dans Le Soleil du 26 janvier 1988, on parlait de la possibilité de procéder à des funérailles collectives pour au moins certaines des victimes.  « Hier soir, le curé de la paroisse, l’abbé Marcel Pinard, avait été avisé d’un projet de funérailles collectives au centre communautaire prévu pour vendredi.  Par ailleurs, les résultats des autopsies réalisés sur les corps des victimes sont attendus aujourd’hui.  Hier, les pathologistes du Laboratoire de médecine légale de la Sûreté du Québec, à Montréal, n’ont eu le temps que de mener six examens.  Pendant ce temps, le directeur général Paul-Antoine Ouellet, a exonéré de tout blâme les employés présents au moment du feu.  Au contraire, il a soutenu que les éducatrices ont travaillé dans le calme, qu’elles se sont employées à sortir rapidement les dames qui logeaient à l’étage situé sous celui où l’incendie s’est déclaré »[1].

Ouellet aurait aussi raconté aux journalistes que quatre employés se trouvaient au dernier étage dans la demi-heure qui a précédé l’incendie et qu’à 21h55 il n’y restait plus qu’une seule employée.  Celle-ci affirmera n’avoir senti aucune odeur suspecte.  « Elle est descendue au rez-de-chaussée pour prendre un verre de lait.  L’alarme a résonné dans l’établissement.  Elle est remontée rapidement […] pour découvrir un début d’incendie.  À 22h02, les pompiers ont été avisés.  « Mais personne ne pouvait entrer dans l’appartement », a-t-il déploré »[2].

Selon Ouellet, le seul fumeur de l’étage était couché depuis une heure au moment où le feu s’était déclaré.  On ne pouvait donc pas attribuer la cause de la tragédie à un article de fumeur.  Et de plus, ce fumeur s’en était sorti vivant.  Au moment où paraissait cet article, le personnel du centre Nor-Val tentait de relocaliser les pensionnaires à Victoriaville.

Le Soleil, 1er juin 1988.

L’enquête du coroner s’est déroulée le 31 mai 1988.  Selon Le Soleil, les victimes étaient toutes mortes asphyxiées.  Il semble donc que la fumée ait suffit pour causer leur mort.

De plus, l’incendie « a été allumé par un bénéficiaire de l’institution, Gaétan Bouchard, à l’aide d’un briquet trouvé ou volé à une employée.  Une preuve circonstancielle allant dans ce sens a été établie devant le commissaire aux incendies, Me Cyrille Delage, qui tenait, hier, au palais de justice d’Arthabaska, une enquête publique pour faire la lumière autour de cette tragédie »[3].

Comme dans toute bonne légende qui se respecte, certains éléments véridiques ont survécu à l’épreuve du temps.  Dans ce cas-ci, c’est l’histoire du fameux briquet.

L’article nous apprend également que le coroner et les procureurs impliqués au dossier s’étaient entendu pour ne pas faire témoigner Bouchard « qui est atteint d’une déficience intellectuelle profonde, afin qu’il ne soit pas traumatisé davantage »[4].

Après que le coroner Delage eut manifesté le souhait que cette affaire ne tourne pas au cirque, le journaliste Fortunat Marcoux spécifiait que Bouchard avait mis le feu à son lit et qu’il avait échappé de justesse à la mort en se réfugiant dans une douche.  « La combustion du matelas avait dégagé une fumée très dense », ce qui a finalement causé la mort des neuf autres bénéficiaires.

Reste à savoir comment Bouchard avait pu se procurer le fameux briquet.  Or, de tous les témoignages entendus devant le coroner, « il ressort qu’une employée, José Vallières, constate à 20h30, le jour du sinistre, la disparition d’un briquet de son sac à main qu’elle avait déposé dans le bureau des éducatrices spécialisées situé au troisième étage.  Les fouilles pour le retrouver s’avèrent inutiles.  À 22h10, le feu éclate au dortoir des hommes situé au quatrième étage »[5].

À l’urgence de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, Bouchard aurait aussi confié à une infirmière avoir vu du feu dans son lit.  Peu de temps après, il aurait avoué à une éducatrice que c’est lui qui avait mis le feu.  Cette éducatrice, Sylvie Champagne, « déclare qu’elle donne foi aux propos de Bouchard qu’elle soigne depuis 10 ans, et ajoute qu’elle croit que le jeune homme est capable d’allumer un briquet malgré son handicap ».  Et devant un enquêteur qui lui montra un briquet, Bouchard aurait dit « Feu… j’ai trouvé … brûlé… hier soir ».  De plus, Bouchard aurait allumé le briquet à deux reprises sous les yeux de deux enquêteurs.

Le chimiste Claude Fortin est venu dire que « le feu avait été allumé volontairement ou qu’il avait été l’œuvre d’un fumeur négligent.  Selon lui, l’hypothèse d’une défectuosité électrique doit être écartée »[6]Le Soleil souligna aussi qu’il n’y avait qu’un seul fumeur parmi les 22 bénéficiaires de l’établissement et on lui avait assigné des endroits et des périodes bien précises pour utiliser sa pipe, et cela sous surveillance.  « Ensuite, les objets étaient déposés dans une armoire fermée à clé.  Me Delage n’a fait que constater les faits.  Depuis que la Loi des coroners a été modifiée [3 mars 1986], il n’a pas à retenir des accusations contre qui que ce soit ».

On ne peut apparemment pas mettre la faute sur une quelconque négligence puisque « les normes appliquées par la direction de l’institution étaient même plus sévères que celles exigées par le législateur.  C’est un inspecteur en bâtiment du ministère québécois du Travail, M. Raymond Martel, qui a décerné cette bonne note alors qu’il témoignait hier […] ».  S’il n’y avait pas de gicleurs au 4e étage, on y comptait cependant des extincteurs chimiques et des détecteurs.  « Tout nouvel édifice de plus de trois étages doit être doté de gicleurs mais cette obligation ne s’applique pas dans le cas des édifices déjà existants pour des raisons évidentes de coût, a expliqué M. Martel »[7].

Le dernier exercice d’évacuation remontait à juin 1987.  « Quant à la surveillance par le personnel, la législation prévoit un ratio d’un employé par 15 bénéficiaires.  Chez Nor-Val, au moment de la tragédie, il y avait trois éducatrices spécialisées pour 22 bénéficiaires ».

Bien sûr, on ne peut non plus attribuer ce drame à une cause criminelle puisqu’en se fiant à ces éléments on comprend que la cause d’incendie émane d’une personne qui n’avait pas toute sa tête.


[1] Le Soleil, 26 janvier 1988.

[2] Ibid.

[3] Le Soleil, 1er juin 1988.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

L’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton : hanté ou archivé?

         Récemment, un jugement prononcé par le juge Clément Samson de la Cour Supérieure tranchait en faveur de la municipalité de Sainte-Clothilde-de-Horton en ordonnant la fermeture du bâtiment abandonné qu’on surnomme allégrement l’asile de Sainte-Clothilde.  Immédiatement, la nouvelle a créé plusieurs réactions, en particulier chez les amateurs de phénomènes paranormaux.  Certains d’entre eux sont allé jusqu’à démarrer des pétitions pour garder l’accès au bâtiment.

Selon des rumeurs, qui semblent prendre de l’ampleur au fil des ans, le bâtiment aurait fait des victimes lors de deux incendies.  Si on doit se fier à certains comptes rendu qu’on retrouve sur le Web, il y aurait eu un premier incendie meurtrier en 1958 ou 1959, et un autre en 1988.  Lors de ce dernier drame, huit ou neuf pensionnaires auraient perdus la vie.

Soulignons au passage que dans son jugement du 18 octobre 2017, le juge Samson mentionne que « les rumeurs, fondées sur des histoires qui remontent à plusieurs dizaines d’années, attribuent à ce bâtiment des qualités qui s’apparentent à celles d’une maison hantée, d’où l’intérêt pour les personnes avides de phénomènes paranormaux.  Au lieu de repousser les visiteurs, le bâtiment les attire et c’est là le drame ».

Le jugement nous apprend également que Roger Thivierge est propriétaire de l’endroit depuis 2009, date à laquelle il l’a acheté à l’Église adventiste du septième jour.  Celle-ci exploitait le lieu comme un espace pour le camping et autres types d’hébergements.  « Quant au bâtiment, il aurait servi à des visites touristiques payantes organisées par l’Église adventiste du septième jour », précise encore le juge Samson.  Au moment de l’acheter en 2009, Thivierge jura qu’il ne savait rien à propos de la popularité du bâtiment.  Plutôt que de profiter des lieux, il l’avait d’abord placardé.

Toutefois, la popularité des lieux et le manque de respect des amateurs en sensations fortes n’ont jamais cessé.  Plusieurs d’entre eux se sont présentés sur place afin d’y prendre des photos ou d’y tourner des vidéos.

Incapable de régler ce problème, le propriétaire se serait alors résigné à engager un agent de sécurité en plus de charger un prix d’entrée de 10$ par personne.  Le juge ajoute qu’entre « janvier 2011 et septembre 2017, en se fondant sur la déclaration de Monsieur Raymond Moreau de la Sûreté du Québec, les forces de l’ordre ont été appelées à intervenir à 28 reprises sur les lieux, notamment en regard d’introductions par effraction, de la présence de personnes suspectes ou de débuts d’incendie ».  Pour sa part, le policier y alla d’une déclaration judicieuse : « si cet endroit fut le théâtre de plusieurs décès au cours d’un seul incendie en 1988 alors que l’endroit était habité par une institution reconnue, je comprends difficilement comment il pourrait actuellement être plus sécuritaire dans cet état ».

La municipalité décide d’intervenir le 18 mai 2017, principalement pour exiger une expertise structurale du bâtiment qui devait être faite par un ingénieur et l’installation d’une clôture.  Le 8 juin 2017, la municipalité déposait une mise en demeure, non seulement pour demander l’érection de la clôture mais aussi pour exiger le nettoyage des lieux.  Certains travaux furent complétés par le propriétaire mais ils seront jugés insuffisants.

Dans sa conception rationnelle des choses et surtout son instinct de continuellement remonter à la source, Historiquement Logique a ouvert son propre dossier sur l’affaire.  Car si ces amateurs ou pseudo-enquêteurs en phénomènes paranormaux prétendent faire de l’histoire, on constate, après un léger survol des comptes rendus disponibles sur le Web, que ces enquêtes sont plutôt incomplètes.  Elles s’intéressent presque exclusivement aux phénomènes sulfureux des ombres blanches et autres manifestations étranges – qui, soit-dit en passant, sont loin d’être prouvées scientifiquement – sans aucune intention sincère de vouloir en savoir plus sur les victimes et les drames qui sont justement à l’origine de toute cette popularité.

Or, il m’a suffi de quelques minutes de recherches pour identifier les huit victimes de l’incendie de 1988.  Dans une vidéo fortement subjective on parle de neuf victimes.  Il semble que ce soit une erreur. On y raconte même que l’incendie de 1988 aurait été causé par la manipulation d’un briquet avant d’évoquer un suicide, sans toutefois préciser de date.  Le suicidé se nommait apparemment James!  James qui?  On l’ignore, évidemment.

Une femme membre d’APPA Paranormal explique aussi, après avoir brièvement évoqué les deux précédents cas, que c’est là « l’historique de ce qui s’est produit ici ».  L’historique?  Vraiment?

Si on avait réellement eu l’intention de dresser un portrait historique, pourquoi ne pas avoir consulté et présenter des articles de journaux?  Ou des documents légaux, comme une enquête de coroner?

Bref, cela manque cruellement de précisions.  Comment ne pas douter devant des constatations aussi sommaires et erronées?

Autre fait qui pourrait s’avérer problématique, on prétend avoir capté des voix d’enfants, si bien qu’on aurait ensuite fait entendre des dessins animés à l’intérieur de l’ancien asile pour tenter « d’entrer en contact » avec de supposées entités d’enfants.  Or, si on croit que la hantise qui englobe cette bâtisse a un lien avec les huit décès tragiques de 1988, il faudrait peut-être regarder ailleurs.  En effet, les huit victimes que j’ai pu identifier étaient toutes âgées entre 28 et 50 ans!

Pour le moment, je tairai les noms de ces huit victimes.  Toutefois, j’ai récemment fait une demande pour obtenir copie de l’enquête de coroner concernant l’une de ces victimes.  La photo accompagnant le présent article montre d’ailleurs la réponse datée du 23 octobre 2017 et que j’ai reçue vendredi, le 27 octobre.  On y indique clairement qu’il faudra encore un peu de temps au coroner pour rassembler les documents nécessaires.  C’est donc qu’il y a de l’espoir d’obtenir un dossier détaillé.

Mais ne versons pas dans les suppositions.  Attendons plutôt de voir la suite.

À suivre …


Bibliographie :

http://www.lanouvelle.net/faits-divers/justice/2017/10/19/fini-l-acces-a-l-asile-de-sainte-clotilde-de-horton.html

Jugement du 18 octobre 2017, sous la présidence de l’honorable Clément Samson, J.C.S., Municipalité de Ste-Clothilde-de-Horton c. 9203-6441 Québec Inc.

https://www.youtube.com/watch?v=AW6Zc1VgSYU&t=310s

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