Chapitre 5, L’autopsie

Jeudi, 29 juillet 1920

Au lendemain de la découverte, L’Action Catholique révéla publiquement le nom des Baribeau ainsi que leur adresse.  Outre ce manque de discrétion, on y spécifia que le corps avait été retrouvé « hier soir, vers sept heures, dans les broussailles, près du parc Victoria, à environ 150 pieds [sic] de la ligne du Québec Railway ».  Ce journal fut le seul à prétendre qu’on avait dû retirer des feuilles avant de découvrir le corps.  On y commit quelques imprécisions supplémentaires en disant qu’un « drap couvrait tout le corps » et que la victime avait été identifiée par un « jeune homme ».  Comme si, dès le départ, cette affaire était vouée à se noyer dans une mer d’erreurs et de rumeurs.

La Presse sera plus précise quant à la nature du drame : « Mlle Blanche Garneau a été la victime d’un ou de plusieurs misérables individus qui ont abusé d’elle puis l’ont assassinée dans un buisson du parc Victoria ».  Ainsi s’envolait un autre indice important que la police aurait dû conserver jalousement, à savoir que la victime avait été violée.  D’ailleurs, cela restait à prouver puisque l’autopsie n’avait pas encore eue lieu.  Le quotidien montréalais commit l’erreur de présenter les Baribeau comme les grands-parents de Blanche, mais, tout comme L’Action Catholique, décrivit son lieu de travail et le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, offrant ainsi au public des détails relatifs à l’enquête, alors que les détectives municipaux n’avaient toujours pas commencé leur travail.  Quant à la scène de crime, on se risqua à écrire : « d’après l’état des vêtements et du cadavre de Mlle Garneau, au moment où la macabre découverte fut faite, hier soir, il semble que la jeune fille a été attaquée par quelqu’un qui l’attendait à cet endroit.  Elle a dû lutter et finalement le meurtrier a réussi à la tuer.  Il est évident aussi que le meurtrier est revenu auprès du cadavre car il serait difficile de supposer qu’il ait prémédité ce crime jusqu’à ce point »[1].

C’était là découvrir le début d’un autre fléau qui finirait par contaminer cette affaire : la multiplication des conclusions hâtives.

On se permit également de revenir sur l’historique familial en affirmant que Blanche avait perdu son père, Théophile Garneau[2], en 1902 et sa mère l’année suivante (Rosanna Paré est morte en décembre 1904).  On décrivit la victime comme une « jeune fille distinguée, aux manières posées et à la conduite irréprochable » avant d’ouvrir la porte à une première piste : « c’est à peu près dans ce même endroit qu’une autre jeune fille de Stadacona s’était fait courir par un jeune homme, que des citoyens avaient poursuivis sans pouvoir l’atteindre ».  Y avait-il un prédateur à l’affût dans les zones isolées du parc Victoria?  Malheureusement, les journalistes laissèrent cette idée en plan, comme si cette piste ne donnait aucun résultat ou alors qu’elle ne valait pas la peine d’être explorée.

Autre papier montréalais, La Patrie écrivit que le corps fut retrouvé « dans un buisson, près du terrain de l’exposition […] on croit que ce sont des automobilistes qui l’auraient enlevée ».  On parla de « cadavre mutilé » découvert aux environs de 19h00 « le long de la ligne du tramway conduisant au terrain de l’exposition, entre le parc Victoria et Stadacona ».  On était d’avis que la victime avait dû lutter pour sa survie et, avant même que l’autopsie soit terminée, on présenta l’hypothèse selon laquelle le meurtre remontait au jour de la disparition.  Finalement, « des gens qui stationnaient près du Parc Victoria le soir de la disparition de la jeune fille rapportent avoir entendu des cris et peu de temps après avoir vu une automobile qui démarrait à toute vitesse dans la direction de la campagne.  La jeune fille aurait été ainsi enlevée et livrée à la brutalité de monstrueux individus ».

Le même jour, le Dr Albert Marois, qui résidait au 51 rue St-Louis, se rendit à la morgue Moisan afin de procéder à l’autopsie.  Ce médecin légiste de 60 ans qui enseignait aussi à l’Université Laval traînait derrière lui une expérience de plus de 30 ans.  En 1890, il avait été appelé à travailler dans l’affaire Dubois, cet homme qui avait tué sa femme, ses deux enfants et sa belle-mère à coups de hache à St-Alban, dans le comté de Portneuf.  La défense avait plaidé la folie et le Dr Marois avait témoigné à l’effet que l’accusé avait une prédisposition à la « monomanie homicide ».  Le jury n’avait cependant pas retenu la théorie de la défense et Nathaniel Randolph Fritz Dubois avait été pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec.

En 1900, on le retrouvait en charge de l’autopsie de Bridget Condon, tuée par son mari, le policier Joseph Herménégilde Cazes.  Ironiquement, le crime s’était produit dans leur logement, situé juste au-dessus du poste de police de la rue Jacques-Cartier, au 258 rue St-François.  Cazes avait été condamné à mort avant de voir sa sentence commuée en emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le 1er avril 1918, l’armée canadienne avait déployée des mitrailleuses à l’angle des rues St-Joseph et St-Vallier pour contrer les émeutes qui avaient éclatées au sujet de la conscription.  Les tirs firent quatre morts et plusieurs blessés.  Lors d’une enquête en Cour martiale, le Dr Marois et le coroner Georges William Jolicoeur avaient maintenus leur opinion, à savoir que les victimes avaient été atteintes de balles explosives, une munition illégale.  Les juges militaires n’accordèrent cependant aucune importance à leur opinion en déclarant que le Dr Marois « apparaît avoir bien peu d’expérience, s’il en a, au sujet des blessures causées par le fusil moderne de fort calibre ».  Mais comme l’a si bien dit Georges Clémenceau, en dépit du respect que j’ai envers les vétérans qui ont risqués leur vie outremer pour défendre nos valeurs occidentales, « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ».

Quoi qu’il en soit, la position de Marois et Jolicoeur leur valut ensuite le respect de la population francophone de la région de Québec.

Plus récemment, on connaissait son implication dans l’affaire Aurore Gagnon, cette gamine morte le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par sa belle-mère, Marie-Anne Houde.  Mais cette fois, le Dr Marois avait refusé d’adhérer à la théorie de l’aliénation mentale présentée par la défense.

En s’attaquant à l’examen externe du corps de Blanche Garneau, Marois constata d’abord que cette jeune femme mesurait 5 pieds et 5 pouces.  Son corsage était relevé jusqu’au-dessus de ses seins et sa robe à carreaux noire et blanche relevée jusqu’au bas ventre.  La chaussure droite était intacte alors qu’il manquait une partie du talon à celle de gauche.  Lors de l’enquête du coroner, il dira avoir trouvé le mouchoir identifié H. D. mais sans toutefois préciser si ce dernier se trouvait toujours dans la paume de la victime, comme Ulric Moisan l’avait vu la veille au soir.  Pourtant, le thanatologue dira avoir transporté le corps sans rien y modifier, y compris la position des vêtements.

L’examen interne révéla un gonflement du côté droit de la tête, un visage considérablement noirci par la putréfaction, un cerveau complètement décomposé et, vis-à-vis le gonflement, une fracture du crâne d’une longueur d’environ un pouce et demie.  En examinant la région du cou, Marois y reconnut nettement une tentative de strangulation.  Quant aux poumons, au cœur, aux intestins, au foie, à la rate et aux reins, il n’y avait rien de particulier.

Au niveau de la vulve, cependant, les choses se compliquèrent.  Il y trouva, outre des milliers d’asticots, une peau déchirée et décollée.  Dans le vagin, où il lui fut impossible de retrouver la moindre trace d’hymen, il préleva un échantillon de sécrétions qu’il plaça dans une bouteille afin d’envoyer le tout à Montréal pour demander au Dr Wilfrid Derome de les analyser.  Il avait fait la même chose quelques mois plus tôt en lui envoyant les viscères d’Aurore Gagnon pour des analyses toxicologiques.  C’est que depuis la fondation de son laboratoire de médecine légale en 1914, les installations du Dr Derome à Montréal étaient beaucoup mieux équipées que n’importe quel autre laboratoire de Québec.

À moins que la putréfaction ait effacé certains éléments, le Dr Marois ne décela aucune autre blessure.  Le corps ne comportait donc aucune plaie ouverte.  Que déduiraient les détectives de cette autopsie?[3]


[1] L’Action Catholique, 29 juillet 1920.

[2] Selon cet article de L’Action Catholique, le père de Blanche travaillait pour la compagnie de Bell Téléphone à Québec.  Quant à sa mère, elle était la nièce du typographe L.-P. Garneau, de J.-H. Delisle, huissier de la Corporation de Québec, et de Jules Garneau, agent collecteur de La Presse à Québec.

[3] En 1983, Réal Bertrand affirmait que « ce cadavre est tellement affreux à voir que le docteur Albert Marois qui, le lendemain, pratiquera l’autopsie déclarera ne plus vouloir y procéder ».  À travers tout le dossier judiciaire, je n’ai rien lu qui puisse appuyer cet argument.

Le crime de Désiré « Bidou » Lacombe

                Le 23 janvier 1925, c’est au palais de justice de Trois-Rivières que se tenait l’enquête préliminaire de Désiré « Bidou » Lacombe, accusé du viol d’Aurore Béland, 18 ans. Les procédures se déroulèrent devant le juge François-Xavier Lacoursière. Comme on peut le deviner, cette cause n’est pas agréable à entendre. Néanmoins, elle fait partie de notre passé. Glorieux ou non, ce passé est le nôtre, et vouloir en censurer une partie reviendrait à encourager une vision très subjective.

À entendre nos parents et nos grands-parents, tout sujet relié à la sexualité était tabou, ce qui rendait d’autant plus remarquable le courage dont devait faire preuve les victimes pour témoigner contre leurs agresseurs. Cette affaire en est un parfait exemple.

Le premier témoin entendu fut Alphonse Béland, un cordonnier de 44 ans habitant à Sainte-Angèle-de-Prémont, dans le comté de Maskinongé. Me Maurice L. Duplessis, qui défendait l’accusé, fit une intervention avant même que soit soumise au témoin la première question. Le futur premier ministre du Québec demanda « la cassation de la plainte en cette affaire, attendu qu’elle apparaîtrait avoir été faite devant un Juge de Paix pour le comté de Maskinongé; de plus parce que la dite plainte est irrégulière parce que le prévenu a été sommé de comparaître devant un Juge de Paix ou devant tout autre juge de paix ou magistrat dans le et pour le comté de Maskinongé ».

Les transcriptions sténographiques soulignent que son objection a été « renvoyée » par le juge, sans toutefois fournir d’autres précisions. C’est seulement ensuite que l’interrogatoire put commencer.

Ainsi, il apparut que la plainte pour viol avait été déposée par M. Béland et on comprit rapidement pourquoi : la jeune victime, Aurore Béland, était sa fille. Béland, dont la maison faisait office de bureau de poste, était également fermier. Il dira que l’accusé habitait non loin de chez lui, à moins d’un arpent. Au moment où le viol s’est déroulé, dans sa propre maison, il dira avoir été occupé au champ à « faire les foins ».

Ce fut ensuite à Me Maurice L. Duplessis de le contre-interroger. L’exercice eut pour effet de fait ressortir un fait qui n’a pas été abordé par la suite : Béland aurait demandé à Me Ferron, le procureur de la Couronne, d’écrire une lettre à Désiré Lacombe.

  • Dans cette lettre-là, vous réclamez de Lacombe 250$?, questionna Me Duplessis.
  • Oui.
  • Vous n’avez rien qu’une fille qui s’appelle Aurore?
  • Oui, j’en ai pas cinquante.

Le témoin suivant fut le Dr Louis-Joseph Agapit Legris, 35 ans. Ce résident de Louiseville était médecin depuis 1915. C’est lui qui avait examiné Aurore Béland. Outre la preuve classique de l’époque pour confirmer le viol – comme si on considérait que toute femme non mariée était assurément vierge – qui consistait à déterminer que l’hymen avait été rompu, un fait étonnant apparut.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce que vous en avez constaté chez elle, tout d’abord physiquement?, demanda Me Ferron.
  • Elle est en voie de famille, enceinte d’à peu près 7 mois.
  • Maintenant, au point de vue mental, est-ce que vous avez examiné Aurore Béland?
  • J’ai questionné la jeune fille en question. Du côté de l’intelligence, c’est très pauvre. On pourrait même dire qu’il y a de la folie ou de l’idiotie, absence de mémoire à peu près complète.
  • Est-ce qu’elle raisonne un peu?
  • Raisonnement nul.

Contre-interrogé par Me Duplessis, il apparut évident que le médecin était incapable de donner une date précise quant au moment où l’acte aurait pu être commis. Quant au reste, rappelons seulement que l’interprétation des mots folies, idiotie et raisonnement est bien imprécis, en particulier en considérant les différences d’interprétation qu’on pouvait en faire à cette époque versus celles que nous en faisons aujourd’hui. D’ailleurs, d’après ce qu’on en sait, le Dr Legris n’était pas un expert psychiatre.

Pour étoffer sa preuve, la Couronne appela ensuite Alfred « Freddy » Béland, 8 ans, jeune frère de la victime. Les témoignages de jeunes enfants ont toujours été très délicats, à la fois sur le plan humain mais aussi sur la valeur de preuve. Pour qu’un témoignage soit accepté devant un juge, la Cour devait d’abord s’assurer que le témoin comprenne ce qu’impliquait un témoignage sous serment. Voilà qui explique la nature des premières questions soumises par Me Ferron.

  • Vas-tu à l’école, mon petit bonhomme?
  • Oui.
  • Sais-tu ton catéchisme un peu?
  • Oui.
  • Combien il y a de Bon Dieu?
  • Un.
  • Rien qu’un Bon Dieu?
  • Maintenant, sais-tu ce que c’est qu’un serment?
  • … un serment?
  • Qu’est-ce que c’est que le Bon Dieu fait quand on ne dit pas la vérité?
  • Ceux qui ne disent pas la vérité vont en enfer.

Voilà qui fut apparemment suffisant à la Cour pour accepter en preuve les dires du jeune garçon. L’extrait suivant démontre d’ailleurs à quel point un témoignage d’enfant peut contenir des imprécisions.

  • Y allait-il chez vous des fois, Bidou?
  • Oui.
  • Dans le cours de l’été dernier y allait-il chez vous?
  • Non.
  • Il n’est pas allé chez vous déjà, lui?
  • Non.
  • Il n’a jamais été chez vous?
  • Il est venu rien que deux fois.
  • Tu l’as vu deux fois?
  • Oui.

Lorsque Me Ferron lui demanda de raconter ce qu’il avait vu, le jeune Alfred resta silencieux. Le procureur enchaîna alors rapidement en prenant une hart qui avait été, semble-t-il, déposée en preuve. Freddy expliqua alors que Lacombe s’en servait pour chasser les enfants de la maison, pendant que lui demeurait seul à l’intérieur avec Aurore.

En contre-interrogatoire, Me Duplessis tenta de lui faire admettre que son père lui avait dicté ce qu’il devait dire lors de son témoignage. Ensuite, on apprit que c’était le jeune Alfred et sa sœur Solange, 10 ans, qui avaient réussi à prendre cette hart à l’agresseur.

  • Comment as-tu fait pour lui ôter la hart avec Solange?, demanda Me Duplessis.
  • Avec le chien.

Autre ambiguïté, Arthur expliqua que Lacombe était venu vers les 2h00. Or, il est difficile d’imaginer le père faisant les foins en pleine nuit, particulièrement dans les années 1920. Les questions de Duplessis permirent de comprendre que l’enfant ne savait pas lire l’heure, au point où ce dernier dira, finalement, qu’il faisait soleil lors de l’incident. Quant à la mère, elle s’était absentée pour cueillir des framboises.

Finalement, Duplessis lui fit admettre que d’autres hommes allaient chez eux à la même époque, uniquement pour laisser subtilement entendre que l’agresseur pouvait être un autre que l’accusé. Plus tard, cette idée sera cependant rejetée par la victime elle-même.

Solange Béland, 10 ans, corrobora les principaux points soulevés par son petite frère. Elle le fit d’ailleurs avec beaucoup plus d’assurance. À son arrivée, Lacombe demandait si la mère était à la maison et lorsque les enfants lui disaient qu’elle n’était pas là, il saisissait sa hart et poussait la marmaille dehors, alors qu’il mettait au lit les plus petits. C’est alors que Me Ferron demanda à la fillette ce qu’elle faisait une fois à l’extérieur.

  • On retournait, on allait regarder dans la vitre.
  • As-tu vu quelque chose dans la vitre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’est que t’as vu?
  • Il l’accotait sur le sink [lavabo].
  • Après ça, qu’est-ce qu’il a fait?
  • Pas besoin de te gêner. Dis tout ce que t’as vu?
  • As-tu vu comme il faut?
  • Oui.
  • Dis au juge ce que t’as vu faire?
  • Bidou a ôté ses bricolles.
  • Après?
  • Il a baissé ses culottes jusqu’aux genoux.
  • Est-ce qu’il touchait à Aurore? Était-il assez proche d’Aurore pour lui toucher?
  • Il était proche d’Aurore.
  • Aurore, sa robe était-elle baissée?
  • Elle était levée.
  • Avez-vous vu les bras de Bidou?
  • Ils étaient manchés de même (le témoin fait un geste).
  • Il tenait Aurore?
  • Oui.
  • Aurore avait-elle des caleçons?
  • Oui.
  • Comment étaient-ils ses caleçons?
  • Ils étaient baissés.

La première agression s’était produite dans la cuisine et la seconde dans la grange. C’est lors de ce deuxième viol que Solange et son frère Arthur s’étaient servis du chien pour confisquer la hart à Bidou Lacombe.

Contre-interrogée par Me Duplessis, elle hésita sur le nombre exact de ses frères et sœur, avant de répondre « huit », tandis que son jeune frère avait parlé de « vingt ». Duplessis arriva également à démontrer que Solange ne savait pas du tout compter, au point où ce sont ses parents qui lui avaient dit qu’elle avait 10 ans.

Pour la seconde agression, Solange expliqua néanmoins qu’Aurore s’était dirigée vers la grange pour aller chercher du bois et que Bidou Lacombe l’y avait suivie.

  • Est-ce que c’était longtemps après la première fois ou le lendemain?
  • Le lendemain.

Le témoignage le plus attendu et sans doute le plus fascinant, fut celui de la victime. Aurore Béland avait 18 ans. Après lui avoir fait identifier l’accusé, assis dans le prétoire, Me Ferron l’invita à entrer dans les détails.

  • Qu’est-ce qu’il a fait quand il est allé chez vous?
  • Il faisait du mal. Je n’étais pas capable de m’en défendre. S’il avait resté chez eux ça aurait fait mon affaire.
  • Est-ce que c’est arrivé plusieurs fois?
  • Oui, monsieur.
  • Qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • (le témoin pleure)

Les parenthèses ne sont pas de moi mais bien des transcriptions. Cette seule mention dans les notes suffit à toucher notre corde sensible et à mieux comprendre ce que cette pauvre jeune femme a dû subir au cours de l’été 1924. Les notes ne nous renseignent toutefois pas sur le temps que le procureur a pris pour lui laisser reprendre un peu ses esprits.

  • Vous dites qu’il faisait du mal, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Il venait chez nous. Il me poignait, je n’étais pas capable de m’en défendre.
  • Qu’est-ce [qu’il] faisait sur toi, quand il vous poignait?[1]
  • Il faisait du mal avec moi.

Elle parla de « plusieurs » agressions, mais sans être en mesure de mettre un chiffre précis ou approximatif.

  • Qu’est-ce que c’est qu’il vous faisait quand il vous poignait, dites-le?
  • Il me poignait, il me jetait à terre puis …
  • Puis qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • Il me poignait de force.
  • C’est bien ce garçon-là qui vous poignait de force comme ça?, demanda Me Ferron en pointant l’accusé.
  • Oui, monsieur.

Me Ferron alla se rasseoir. Sa preuve semblait suffisante pour obtenir une condamnation. En contre-interrogatoire, Me Duplessis voulut obtenir plus de détails. Le seul fait que nous retiendrons, cependant, c’est qu’Aurore a refusé d’accuser un autre homme. Le seul fautif était Bidou Lacombe.

Lorsqu’on analyse de tels dossiers dans les archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) on a souvent le réflexe de se demander que sont ensuite devenus les principaux acteurs d’une telle cause. En s’attardant à ces dossiers, les personnes impliquées dans ces affaires reprennent vie, du moins l’espace d’un instant.

Le registre de l’état civil nous montre une certaine Aurore Béland qui a épousé Édouard Charles St-Pierre à Louiseville le 1er septembre 1934. L’âge pourrait correspondre, puisqu’on la disait âgée de 27 ans au moment des noces. Toutefois, rien ne confirme à 100% qu’il s’agit bien de la bonne personne.

D’autre part, on retrouve un Désiré Lacombe mort à Ste-Angèle-de-Prémont le 2 octobre 1930. On le disait né en 1859. Toutefois, l’un de ses fils, lui aussi prénommé Désiré et né en 1900, est mort le 25 mai 1990 à Ste-Angèle-de-Prémont, près de Louiseville. Ce dernier était marié à une certaine St-Yves. Puisqu’il avait 24 ans au moment de l’agression, ce candidat semble être le bon, d’autant plus qu’en 1925 Me Ferron a utilisé l’expression « ce garçon-là » pour le désigner au moment du témoignage de la victime.

Quant à l’enfant qu’Aurore Béland aurait mis au monde, les questions restent en suspens. A-t-il survécu? A-t-il été adopté?


[1] Ce n’est pas une erreur de transcription; le procureur passe du tutoiement au vouvoiement dans la même question.

Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée

            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.

L’affaire Dumont, vies brisées

609024-gf         Il y a quelques années, c’est à la défunte librairie Clément Morin que mes doigts se sont retrouvés à feuilleter brièvement ce livre.  Mon choix s’était finalement arrêté sur un autre volume, non sans qu’un certain regret s’installe.  Au cours de la période des Fêtes, je me suis dit qu’il fallait en retrouver un exemplaire pour satisfaire enfin ma curiosité.

         Avant d’entamer ma lecture, la dernière fois que j’avais entendu parler de cette histoire c’était à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA.  Et ça remontait, là aussi, à quelques années.  La sortie du film L’affaire Dumont, du célèbre cinéaste Podz, avait redonné espoir à Michel Dumont, cet homme injustement accusé et condamné pour un viol qu’il n’a pas commis.

         Mais voilà!  Il s’est alors produit une chose regrettable : on a soudainement refait son procès dans un studio de télévision.  Je crois me souvenir que Danielle Lechasseur, cette femme qui avait faussement accusé Dumont de l’avoir violé, revenait une fois de plus sur sa parole, telle une véritable girouette.  Si Dumont a vécu l’enfer carcéral c’est principalement en raison de cette accusation.  Plus tard, cependant, Mme Lechasseur avait avoué son erreur après avoir croisé son véritable agresseur dans un commerce.  Et maintenant, devant les projecteurs, elle reprenait sa première version.  Comme si ce n’était pas suffisant, l’ex-conjointe de Dumont profita aussi de son heure de gloire devant l’animateur Denis Lévesque en prétendant avoir menti au procès, et cela à la demande de Dumont.  Tout ceci pour le couvrir, bien sûr.

         On pourrait alors se demander « à quoi bon? », puisqu’il a tout de même été condamné!

         Comment juger de la pertinence et surtout de la crédibilité de ces témoins qui n’apparaissent pas sous serment ni dans un cadre légal, mais plutôt au profit d’un spectacle télé?  Comment ne pas savoir si leur réelle motivation n’est justement pas un désir de profiter de l’attention de tous, de « souffrir en public », ou même d’avoir la chance de rencontrer une vedette du petit écran?

         En droits, ces témoignages n’ont aucune crédibilité et encore moins une quelconque valeur juridique.  L’avocat de Dumont a même spécifié à cette époque que le dossier de son client était clos depuis son acquittement officiel de 2001.  Le reste n’est qu’un « show de boucane ».  La valeur des témoignages sous serment récoltés dans un cadre officiel comme celui d’un procès, une chose que Me Clément Fortin défend vigoureusement – et je lui emboîte volontiers le pas – est trop importante pour refaire un procès improvisé devant quelques caméras.  Peut-être est-il intéressant pour une certaine partie de la population, mais c’est loin d’être honnête.

         Certes, il n’est pas impossible qu’un témoin puisse mentir sous serment, mais ses paroles sont enregistrées dans un cadre légal et de façon permanente.  Cela devient de la preuve.  On peut ensuite la consulter, la faire revivre et la comparer avec d’autres déclarations ou d’autres preuves.

         Malheureusement, la dernière image que plusieurs personnes garderont de cette affaire sera justement cette bisbille étalée sur la place publique.

         Pour l’avoir suivi sommairement à travers les années, l’affaire Dumont m’a toujours tracassé pour une raison bien simple : le soi-disant crime reposait sur la parole d’une seule personne.  Or, les causes criminelles construites sur un seul témoin oculaire sont beaucoup plus fragiles que celles bénéficiant d’une preuve circonstancielle solide.  Contrairement à une certaine croyance populaire, la preuve circonstancielle est plus fréquente et plus fiable qu’on peut le croire.  Les juges en discutent régulièrement dans les directives qu’ils adressent aux jurés lors de procès pour meurtre.

         Bien sûr, me direz-vous, difficile de compter sur plus d’un témoin dans une cause de viol, mais depuis que cette femme est revenue plus d’une fois sur sa déclaration, n’est-elle pas en train de prouver son affabulation?

         Je sais.  Mon billet devait porter sur le compte rendu du livre de François Gignac.  Toutefois, sa plume, qui se noie dans les fautes enfantines en plus de colporter un style si peu intéressant qu’il en devient ennuyeux, m’a orienté davantage vers un petit survol du souvenir que l’on garde de cette triste histoire.  Parce que ça pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous.

         Malheureusement, il faut bien le dire, l’affaire Dumont ne jouit toujours pas d’un livre digne de ce nom.

         Malgré tout, cet ouvrage nous plonge dans l’enfance assez peu enviable de Michel Dumont, qui fut maltraité et surtout mal-aimé par ses parents.  On lui fait croire qu’il a été adopté, ce qui n’a rien pour le sécuriser.  On le bat.  On se moque de lui.  Bref, j’ai cru un instant que je relisais mon propre livre sur L’affaire Aurore Gagnon.

Décidément, Michel n’a pas connu un très bon départ dans la vie.  Il aurait eu toutes les raisons du monde de se rebeller, de vouloir obtenir « réparation » de manière violente, et pourtant.  Il se développera plutôt comme un citoyen effacé.

         Au moment du lancement de son film, en 2012, Podz a expliqué qu’il avait voulu montrer aux cinéphiles à quel point cette histoire pouvait arriver à n’importe qui.  Il suffirait pratiquement des hallucinations d’un témoin pour nous pointer du doigt – parce que cette personne a soudainement décidé que nous devenions le bouc émissaire de ses malheurs – de convaincre quelques policiers en mal de résolution de crime, et hop!  L’affaire est dans le sac!

         En dépit d’un système judiciaire rodé, l’affaire Dumont est là pour nous rappeler que ces histoires d’horreur peuvent survenir.  Car l’injustice fait aussi partie du système judiciaire.

         Selon un proverbe, on juge une société à la façon qu’elle a de traiter ses personnes âgées ou ses enfants.  Peut-être devrait-on aussi la juger selon la manière qu’elle traite les injustices.  Je comprends l’attitude des juristes ou leur crainte d’admettre leurs erreurs, car cela minerait la confiance du public.  Mais il y a pire, comme de garder le silence devant l’évidence.

         Si la qualité du film de Podz a racheté la lacune du livre, sans doute devra-t-on se souvenir de Michel Dumont comme d’une éternelle victime.  Et, ne l’oublions pas, ce mot englobe aussi ses proches.