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Chapitre 5, L’autopsie

Jeudi, 29 juillet 1920

Au lendemain de la découverte, L’Action Catholique révéla publiquement le nom des Baribeau ainsi que leur adresse.  Outre ce manque de discrétion, on y spécifia que le corps avait été retrouvé « hier soir, vers sept heures, dans les broussailles, près du parc Victoria, à environ 150 pieds [sic] de la ligne du Québec Railway ».  Ce journal fut le seul à prétendre qu’on avait dû retirer des feuilles avant de découvrir le corps.  On y commit quelques imprécisions supplémentaires en disant qu’un « drap couvrait tout le corps » et que la victime avait été identifiée par un « jeune homme ».  Comme si, dès le départ, cette affaire était vouée à se noyer dans une mer d’erreurs et de rumeurs.

La Presse sera plus précise quant à la nature du drame : « Mlle Blanche Garneau a été la victime d’un ou de plusieurs misérables individus qui ont abusé d’elle puis l’ont assassinée dans un buisson du parc Victoria ».  Ainsi s’envolait un autre indice important que la police aurait dû conserver jalousement, à savoir que la victime avait été violée.  D’ailleurs, cela restait à prouver puisque l’autopsie n’avait pas encore eue lieu.  Le quotidien montréalais commit l’erreur de présenter les Baribeau comme les grands-parents de Blanche, mais, tout comme L’Action Catholique, décrivit son lieu de travail et le trajet qu’elle avait l’habitude d’emprunter, offrant ainsi au public des détails relatifs à l’enquête, alors que les détectives municipaux n’avaient toujours pas commencé leur travail.  Quant à la scène de crime, on se risqua à écrire : « d’après l’état des vêtements et du cadavre de Mlle Garneau, au moment où la macabre découverte fut faite, hier soir, il semble que la jeune fille a été attaquée par quelqu’un qui l’attendait à cet endroit.  Elle a dû lutter et finalement le meurtrier a réussi à la tuer.  Il est évident aussi que le meurtrier est revenu auprès du cadavre car il serait difficile de supposer qu’il ait prémédité ce crime jusqu’à ce point »[1].

C’était là découvrir le début d’un autre fléau qui finirait par contaminer cette affaire : la multiplication des conclusions hâtives.

On se permit également de revenir sur l’historique familial en affirmant que Blanche avait perdu son père, Théophile Garneau[2], en 1902 et sa mère l’année suivante (Rosanna Paré est morte en décembre 1904).  On décrivit la victime comme une « jeune fille distinguée, aux manières posées et à la conduite irréprochable » avant d’ouvrir la porte à une première piste : « c’est à peu près dans ce même endroit qu’une autre jeune fille de Stadacona s’était fait courir par un jeune homme, que des citoyens avaient poursuivis sans pouvoir l’atteindre ».  Y avait-il un prédateur à l’affût dans les zones isolées du parc Victoria?  Malheureusement, les journalistes laissèrent cette idée en plan, comme si cette piste ne donnait aucun résultat ou alors qu’elle ne valait pas la peine d’être explorée.

Autre papier montréalais, La Patrie écrivit que le corps fut retrouvé « dans un buisson, près du terrain de l’exposition […] on croit que ce sont des automobilistes qui l’auraient enlevée ».  On parla de « cadavre mutilé » découvert aux environs de 19h00 « le long de la ligne du tramway conduisant au terrain de l’exposition, entre le parc Victoria et Stadacona ».  On était d’avis que la victime avait dû lutter pour sa survie et, avant même que l’autopsie soit terminée, on présenta l’hypothèse selon laquelle le meurtre remontait au jour de la disparition.  Finalement, « des gens qui stationnaient près du Parc Victoria le soir de la disparition de la jeune fille rapportent avoir entendu des cris et peu de temps après avoir vu une automobile qui démarrait à toute vitesse dans la direction de la campagne.  La jeune fille aurait été ainsi enlevée et livrée à la brutalité de monstrueux individus ».

Le même jour, le Dr Albert Marois, qui résidait au 51 rue St-Louis, se rendit à la morgue Moisan afin de procéder à l’autopsie.  Ce médecin légiste de 60 ans qui enseignait aussi à l’Université Laval traînait derrière lui une expérience de plus de 30 ans.  En 1890, il avait été appelé à travailler dans l’affaire Dubois, cet homme qui avait tué sa femme, ses deux enfants et sa belle-mère à coups de hache à St-Alban, dans le comté de Portneuf.  La défense avait plaidé la folie et le Dr Marois avait témoigné à l’effet que l’accusé avait une prédisposition à la « monomanie homicide ».  Le jury n’avait cependant pas retenu la théorie de la défense et Nathaniel Randolph Fritz Dubois avait été pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec.

En 1900, on le retrouvait en charge de l’autopsie de Bridget Condon, tuée par son mari, le policier Joseph Herménégilde Cazes.  Ironiquement, le crime s’était produit dans leur logement, situé juste au-dessus du poste de police de la rue Jacques-Cartier, au 258 rue St-François.  Cazes avait été condamné à mort avant de voir sa sentence commuée en emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

Le 1er avril 1918, l’armée canadienne avait déployée des mitrailleuses à l’angle des rues St-Joseph et St-Vallier pour contrer les émeutes qui avaient éclatées au sujet de la conscription.  Les tirs firent quatre morts et plusieurs blessés.  Lors d’une enquête en Cour martiale, le Dr Marois et le coroner Georges William Jolicoeur avaient maintenus leur opinion, à savoir que les victimes avaient été atteintes de balles explosives, une munition illégale.  Les juges militaires n’accordèrent cependant aucune importance à leur opinion en déclarant que le Dr Marois « apparaît avoir bien peu d’expérience, s’il en a, au sujet des blessures causées par le fusil moderne de fort calibre ».  Mais comme l’a si bien dit Georges Clémenceau, en dépit du respect que j’ai envers les vétérans qui ont risqués leur vie outremer pour défendre nos valeurs occidentales, « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ».

Quoi qu’il en soit, la position de Marois et Jolicoeur leur valut ensuite le respect de la population francophone de la région de Québec.

Plus récemment, on connaissait son implication dans l’affaire Aurore Gagnon, cette gamine morte le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par sa belle-mère, Marie-Anne Houde.  Mais cette fois, le Dr Marois avait refusé d’adhérer à la théorie de l’aliénation mentale présentée par la défense.

En s’attaquant à l’examen externe du corps de Blanche Garneau, Marois constata d’abord que cette jeune femme mesurait 5 pieds et 5 pouces.  Son corsage était relevé jusqu’au-dessus de ses seins et sa robe à carreaux noire et blanche relevée jusqu’au bas ventre.  La chaussure droite était intacte alors qu’il manquait une partie du talon à celle de gauche.  Lors de l’enquête du coroner, il dira avoir trouvé le mouchoir identifié H. D. mais sans toutefois préciser si ce dernier se trouvait toujours dans la paume de la victime, comme Ulric Moisan l’avait vu la veille au soir.  Pourtant, le thanatologue dira avoir transporté le corps sans rien y modifier, y compris la position des vêtements.

L’examen interne révéla un gonflement du côté droit de la tête, un visage considérablement noirci par la putréfaction, un cerveau complètement décomposé et, vis-à-vis le gonflement, une fracture du crâne d’une longueur d’environ un pouce et demie.  En examinant la région du cou, Marois y reconnut nettement une tentative de strangulation.  Quant aux poumons, au cœur, aux intestins, au foie, à la rate et aux reins, il n’y avait rien de particulier.

Au niveau de la vulve, cependant, les choses se compliquèrent.  Il y trouva, outre des milliers d’asticots, une peau déchirée et décollée.  Dans le vagin, où il lui fut impossible de retrouver la moindre trace d’hymen, il préleva un échantillon de sécrétions qu’il plaça dans une bouteille afin d’envoyer le tout à Montréal pour demander au Dr Wilfrid Derome de les analyser.  Il avait fait la même chose quelques mois plus tôt en lui envoyant les viscères d’Aurore Gagnon pour des analyses toxicologiques.  C’est que depuis la fondation de son laboratoire de médecine légale en 1914, les installations du Dr Derome à Montréal étaient beaucoup mieux équipées que n’importe quel autre laboratoire de Québec.

À moins que la putréfaction ait effacé certains éléments, le Dr Marois ne décela aucune autre blessure.  Le corps ne comportait donc aucune plaie ouverte.  Que déduiraient les détectives de cette autopsie?[3]


[1] L’Action Catholique, 29 juillet 1920.

[2] Selon cet article de L’Action Catholique, le père de Blanche travaillait pour la compagnie de Bell Téléphone à Québec.  Quant à sa mère, elle était la nièce du typographe L.-P. Garneau, de J.-H. Delisle, huissier de la Corporation de Québec, et de Jules Garneau, agent collecteur de La Presse à Québec.

[3] En 1983, Réal Bertrand affirmait que « ce cadavre est tellement affreux à voir que le docteur Albert Marois qui, le lendemain, pratiquera l’autopsie déclarera ne plus vouloir y procéder ».  À travers tout le dossier judiciaire, je n’ai rien lu qui puisse appuyer cet argument.