Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

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Trouvaille archivistique: le procès d’Alexandre Lavallée

            Le 30 avril dernier, le projet PMAJC (Portrait de la Mauricie par les archives judiciaires criminelles) a permis de faire la découverte des transcriptions sténographiques d’un procès datant de 1927 que l’on croyait détruites ou perdues.

J’étais à la recherche de ces documents depuis quelques années déjà.  En fait, il existait déjà un fragment du dossier à BAnQ Trois-Rivières, un autre à BAnQ-Québec et finalement un dernier aux archives de BAC à Ottawa.

Pour la première fois, les transcriptions de l’enquête du coroner et du procès sont facilement repérables par les chercheurs.  Désormais, BAnQ Trois-Rivières pourra leur présenter un dossier plus complet.

Connaissant l’importance qu’ont les transcriptions des témoignages lors d’un procès, Historiquement Logique pourra bientôt reconstituer une histoire beaucoup plus détaillée de cette affaire d’ici quelques semaines.  Comme je le mentionnais au cours de la conférence donnée à l’APTDQ le 27 avril dernier à Montréal, ces documents de valeur primaire ont une importance inestimable pour la reconstitution historique des événements.  Or, il existe deux rumeurs à propos de l’affaire Lavallée.  Est-ce que cette découverte nous permettra d’éclaircir les faits?

Le projet PMAJC est en train de faire ses preuves puisque l’indexation de tous les dossiers judiciaires permet de découvrir ceux qui ont pu être classés de manière erronée, comme ce fut le cas pour celui-ci.  Ceci dit, le respect interne et externe des fonds d’archives ne permet pas de regrouper ces transcriptions avec les autres fragments du dossier.  Le chercheur devra donc consulter plus d’un fonds d’archives pour s’assurer d’une recherche exhaustive.

Rappelons qu’Alexandre Lavallée, un septuagénaire habitant le 4e rang de St-Étienne-des-Grès, a sauvagement battu sa fille à mort en août 1926, apparemment pour obtenir des faveurs sexuelles.  Au terme d’un procès simple et efficace présidé par le juge Aimé Marchand, Lavallée deviendra l’un des sept pendus de toute l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières.

L’affaire Dumont, vies brisées

609024-gf         Il y a quelques années, c’est à la défunte librairie Clément Morin que mes doigts se sont retrouvés à feuilleter brièvement ce livre.  Mon choix s’était finalement arrêté sur un autre volume, non sans qu’un certain regret s’installe.  Au cours de la période des Fêtes, je me suis dit qu’il fallait en retrouver un exemplaire pour satisfaire enfin ma curiosité.

         Avant d’entamer ma lecture, la dernière fois que j’avais entendu parler de cette histoire c’était à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA.  Et ça remontait, là aussi, à quelques années.  La sortie du film L’affaire Dumont, du célèbre cinéaste Podz, avait redonné espoir à Michel Dumont, cet homme injustement accusé et condamné pour un viol qu’il n’a pas commis.

         Mais voilà!  Il s’est alors produit une chose regrettable : on a soudainement refait son procès dans un studio de télévision.  Je crois me souvenir que Danielle Lechasseur, cette femme qui avait faussement accusé Dumont de l’avoir violé, revenait une fois de plus sur sa parole, telle une véritable girouette.  Si Dumont a vécu l’enfer carcéral c’est principalement en raison de cette accusation.  Plus tard, cependant, Mme Lechasseur avait avoué son erreur après avoir croisé son véritable agresseur dans un commerce.  Et maintenant, devant les projecteurs, elle reprenait sa première version.  Comme si ce n’était pas suffisant, l’ex-conjointe de Dumont profita aussi de son heure de gloire devant l’animateur Denis Lévesque en prétendant avoir menti au procès, et cela à la demande de Dumont.  Tout ceci pour le couvrir, bien sûr.

         On pourrait alors se demander « à quoi bon? », puisqu’il a tout de même été condamné!

         Comment juger de la pertinence et surtout de la crédibilité de ces témoins qui n’apparaissent pas sous serment ni dans un cadre légal, mais plutôt au profit d’un spectacle télé?  Comment ne pas savoir si leur réelle motivation n’est justement pas un désir de profiter de l’attention de tous, de « souffrir en public », ou même d’avoir la chance de rencontrer une vedette du petit écran?

         En droits, ces témoignages n’ont aucune crédibilité et encore moins une quelconque valeur juridique.  L’avocat de Dumont a même spécifié à cette époque que le dossier de son client était clos depuis son acquittement officiel de 2001.  Le reste n’est qu’un « show de boucane ».  La valeur des témoignages sous serment récoltés dans un cadre officiel comme celui d’un procès, une chose que Me Clément Fortin défend vigoureusement – et je lui emboîte volontiers le pas – est trop importante pour refaire un procès improvisé devant quelques caméras.  Peut-être est-il intéressant pour une certaine partie de la population, mais c’est loin d’être honnête.

         Certes, il n’est pas impossible qu’un témoin puisse mentir sous serment, mais ses paroles sont enregistrées dans un cadre légal et de façon permanente.  Cela devient de la preuve.  On peut ensuite la consulter, la faire revivre et la comparer avec d’autres déclarations ou d’autres preuves.

         Malheureusement, la dernière image que plusieurs personnes garderont de cette affaire sera justement cette bisbille étalée sur la place publique.

         Pour l’avoir suivi sommairement à travers les années, l’affaire Dumont m’a toujours tracassé pour une raison bien simple : le soi-disant crime reposait sur la parole d’une seule personne.  Or, les causes criminelles construites sur un seul témoin oculaire sont beaucoup plus fragiles que celles bénéficiant d’une preuve circonstancielle solide.  Contrairement à une certaine croyance populaire, la preuve circonstancielle est plus fréquente et plus fiable qu’on peut le croire.  Les juges en discutent régulièrement dans les directives qu’ils adressent aux jurés lors de procès pour meurtre.

         Bien sûr, me direz-vous, difficile de compter sur plus d’un témoin dans une cause de viol, mais depuis que cette femme est revenue plus d’une fois sur sa déclaration, n’est-elle pas en train de prouver son affabulation?

         Je sais.  Mon billet devait porter sur le compte rendu du livre de François Gignac.  Toutefois, sa plume, qui se noie dans les fautes enfantines en plus de colporter un style si peu intéressant qu’il en devient ennuyeux, m’a orienté davantage vers un petit survol du souvenir que l’on garde de cette triste histoire.  Parce que ça pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous.

         Malheureusement, il faut bien le dire, l’affaire Dumont ne jouit toujours pas d’un livre digne de ce nom.

         Malgré tout, cet ouvrage nous plonge dans l’enfance assez peu enviable de Michel Dumont, qui fut maltraité et surtout mal-aimé par ses parents.  On lui fait croire qu’il a été adopté, ce qui n’a rien pour le sécuriser.  On le bat.  On se moque de lui.  Bref, j’ai cru un instant que je relisais mon propre livre sur L’affaire Aurore Gagnon.

Décidément, Michel n’a pas connu un très bon départ dans la vie.  Il aurait eu toutes les raisons du monde de se rebeller, de vouloir obtenir « réparation » de manière violente, et pourtant.  Il se développera plutôt comme un citoyen effacé.

         Au moment du lancement de son film, en 2012, Podz a expliqué qu’il avait voulu montrer aux cinéphiles à quel point cette histoire pouvait arriver à n’importe qui.  Il suffirait pratiquement des hallucinations d’un témoin pour nous pointer du doigt – parce que cette personne a soudainement décidé que nous devenions le bouc émissaire de ses malheurs – de convaincre quelques policiers en mal de résolution de crime, et hop!  L’affaire est dans le sac!

         En dépit d’un système judiciaire rodé, l’affaire Dumont est là pour nous rappeler que ces histoires d’horreur peuvent survenir.  Car l’injustice fait aussi partie du système judiciaire.

         Selon un proverbe, on juge une société à la façon qu’elle a de traiter ses personnes âgées ou ses enfants.  Peut-être devrait-on aussi la juger selon la manière qu’elle traite les injustices.  Je comprends l’attitude des juristes ou leur crainte d’admettre leurs erreurs, car cela minerait la confiance du public.  Mais il y a pire, comme de garder le silence devant l’évidence.

         Si la qualité du film de Podz a racheté la lacune du livre, sans doute devra-t-on se souvenir de Michel Dumont comme d’une éternelle victime.  Et, ne l’oublions pas, ce mot englobe aussi ses proches.

Québecgate, la conspiration du silence

« Québecgate » a été publié en 1992 à compte d’auteur alors qu’il aurait dû susciter l’intérêt d’un éditeur responsable et désireux d’offrir aux Québécois une image authentique de leur système judiciaire.

Québecgate, la conspiration du silence, par John Tardif et Michel Papineau.  Éditions J. T. P. M. Enr., 1992, 509 pages.

Publié à compte d’auteur en 1992, ce livre malheureusement trop rare dont le titre s’inspire directement du célèbre scandale américain du Watergate fait d’importantes révélations sur le système politique et judiciaire québécois, si bien que tous les Québécois auraient intérêt à lire cette brique de 509 pages.

Si on pourrait leur reprocher un style littéraire simpliste et la présentation de certains récits sous forme robotique, les auteurs ont cependant pour avantage d’être clairs et très précis.

Il s’agit des ex-enquêteurs John Tardif et Michel Papineau.  Le premier a travaillé à la police de  Sainte-Foy et participé à des enquêtes à tous les niveaux, aussi bien municipales, provinciales que nationales.  Le second travaillait pour le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada, devenu par la suite le Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS).

Les auteurs, que l’on sent amoureux de la véritable justice, commencent par expliquer leurs nobles intentions avant d’entrer dans l’action à l’aide du double meurtre des policiers Jacques Giguère et Yves Têtu, survenu le 5 juillet 1985.  Les deux policiers n’avaient pas eu le temps de dégainer leurs armes.  On comprendra par la suite qu’ils avaient été assassinés par un collègue, le sergent Serge Lefebvre.  L’affaire eut pour conséquence de révéler certaines irrégularités et un manque de compétence flagrant des autorités puisque Lefebvre était reconnu depuis longtemps pour être un voleur doublé d’un maniaque de la gâchette.

Après avoir démontré l’incompétence et les mauvaises intentions de la Commission de Police du Québec (CPQ), maintenant dissoute, les auteurs abordent ensuite le cas d’abus sexuelle commis auprès de trois jeunes amérindiennes mineures survenue à la Baie James en janvier 1973 afin de démontrer la lenteur des autorités et le manque de volonté de celles-ci à régler certains problèmes.  L’administration judiciaire et politique fut si lente à réagir que les trois suspects dans cette affaire furent finalement oubliés.

L’une des plus grandes révélations du livre arrive ensuite.  Lors de la crise d’Oka en 1990, Papineau présenta des preuves selon lesquelles on avait signé des permis d’inhumation en blanc, approuvés par le gouvernement, le sceau de la reine et signés par coroner J. Léonard Julien.  Ces permis permettaient donc de couvrir les morts éventuelles et suspectes de certains amérindiens qui pouvaient se montrer récalcitrants.  Bref, un excellent moyen administratif et de haute stratégie pour faire disparaître les « éléments nuisibles » d’une société apparemment démocratique.  Un permis de tuer, quoi!

L’un des héros du livre est le policier Armand Lelièvre, un incorruptible qui écouta sa conscience en dénonçant les pratiques irrégulières du système judiciaire.  Sa dénonciation le heurta toutefois à la CPQ et à différents bureaucrates.  Bien sûr, on le força à démissionner.  Lelièvre dût d’ailleurs subir de lourdes conséquences dans sa vie personnelle, comme on s’en doute.

Tardif et Papineau ne manquent pas d’érafler les réputations de quelques personnages publiques comme l’ancien premier ministre Robert Bourassa, la mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher et Me Guy Bertrand.  Après avoir promis de les aider, Me Bertrand changea soudainement son fusil d’épaule en refusant d’aller plus loin concernant la demande d’une commission d’enquête sur le fonctionnement du système judiciaire au Québec.  Cette perspective nous aide d’ailleurs à mieux comprendre le combat solitaire de Me Marc Bellemare.

Et parmi les décideurs moins connus mais tout aussi puissants au sein de cette machine bien rodée qu’est celle de la conspiration du silence, les auteurs écorchent directement Me Pierre Drouin en précisant à son sujet que « Me Drouin ressemble plutôt à un crocodile qui fait sa sieste au soleil et qui, bouche bée, se laisse curer les dents par les moineaux de la Baie-James ».

Ce n’est là qu’un exemple car pour mieux comprendre les rouages politiques et judiciaires que subissent les Québécois sans même le savoir il faut nécessairement lire le livre dans son entier, appuyé d’ailleurs par une annexe fortement documentée.

On en ressort toutefois avec une vision différente de la démocratie et de notre chère province qui se vante d’une réputation affable mais qui en réalité dissimule une corruption et un manque de volonté inimaginable.

Au cours des dernières années, on se souviendra des dénonciations répétées concernant la corruption au Québec mais il est triste de constater qu’un livre comme Québecgate n’ait pas connu la popularité qu’il aurait pourtant mérité alors qu’il dénonçait déjà en 1992 le fonctionnement diabolique de notre « beau » système.  Et pire encore, car dans l’Affaire Dupont, qui s’est également mesurée à la douteuse CPQ à deux reprises, la corruption judiciaire est dénoncée depuis 1969[1].

Un cas soulevé par les auteurs semble d’ailleurs avoir certaines similitudes avec l’Affaire Dupont, en ce sens que Tardif et Papineau reviennent sur le meurtre mystérieux de Madeleine Lacombe, 28 ans, mère de trois enfants.  Le drame se déroulait en 1966 en Gaspésie.  Le mari de celle-ci était le Dr Jean Grenier, qui en 1992 était devenu le Coroner en chef de la province de Québec.  En plus d’un comportement étrange, celui-ci semble avoir étouffé l’affaire, sans compter d’autres irrégularités.  Plutôt que de faire une véritable enquête du coroner on se contenta d’un simple « cas de recherche », exactement comme on avait procédé avec Dupont en 1969.  De plus, « l’enquête policière effectuée par la Sûreté du Québec se révéla lamentable » selon les auteurs.

Dans une lettre visant à discréditer complètement le manuscrit de Québecgate, Me Guy Bertrand utilisa le mot « assassiner » en revenant sur cette affaire gaspésienne, alors que les auteurs eux-mêmes n’avaient parlé que du comportement bizarre du mari de la victime, en l’occurrence le Dr Grenier.  Les auteurs affirmaient d’ailleurs détenir la documentation nécessaire pour clore ce dossier en quelques heures seulement.

Concernant un cas célèbre, Tardif et Papineau émettent un reproche plus important encore, à savoir « pourquoi le bureau du coroner de la province de Québec n’a pas institué une enquête publique dans la pire tuerie du Canada, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal.  Pourquoi les policiers montréalais ont-ils tant attendu, pratiquement figés au garde-à-vous, avant qu’on leur donne l’ordre de donner l’assaut?  Pendant ce temps, [Marc] Lépine le forcené pouvait tranquillement continuer sa boucherie et abattre des étudiantes sans défense ».

Décidément, les auteurs nous donnent de quoi entretenir nos pensées selon lesquelles les institutions protègent leurs erreurs entre elles!

Si les auteurs promettent à quelques reprises de ne jamais abandonner leur combat au nom de la justice, force est d’admettre que, 20 ans après la publication de Québecgate, ils sont passés à l’oubli.  C’est très malheureux car ils nous promettaient encore de lourdes vérités concernant notre « beau » système.

Dans une lettre datée du 11 décembre 1991, soit peu avant la publication, Me Guy Bertrand reprochait aux auteurs que « contrairement à ce que vous croyez, ce document ne sera jamais un livre historique et cela, pour plusieurs raisons ».  Il leur reprochait leur imagination fertile, l’utilisation malhonnête de certains documents, etc.  Bref, le baratin habituel d’un habile avocat qui n’a plus que sa parole comme défense.  Mais si Me Bertrand laissait entendre par cette phrase bâtir l’histoire mieux que quiconque, il est nécessaire de rencontrer à l’occasion des auteurs comme Tardif et Papineau qui n’ont pas froid aux yeux et qui acceptent de prendre des risques sérieux pour que justement on puisse construire une histoire moins naïve et plus authentique de notre province.

Descendre dans les rues pour dénoncer est un geste louable, mais ce n’est là qu’une étape avant de frapper au cœur du problème.  Il faut mieux cibler la dénonciation.  Qui seront les prochains Louis-Georges Dupont, Armand Lelièvre, John Tardif et Michel Papineau pour donner un coup de main à la population dans leur quête de connaître enfin la vérité?

La question n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’en ce moment même des policiers incorruptibles se battent tant bien que mal contre un système policier et judiciaire souvent difficile à comprendre mais qui, visiblement, ne tourne pas rond.  Il y a encore des policiers et policières foncièrement honnêtes; mais encore faut-il les trouver!

Si on aime bien les incorruptibles dans les romans policiers et au cinéma, il serait à peu près temps de leur accorder notre admiration dans la réalité et de laisser nos craintes injustifiées de côté pour mieux les épauler.  Après tout, il en va du fondement même de la justice et de la démocratie.  Voilà l’essentiel du message laissé par Québecgate!


[1] Le sergent-détective Louis-Georges Dupont était retrouvé mort dans sa voiture de service en 1969, à Trois-Rivières.  En dépit de nombreuses preuves appuyant le meurtre, les autorités s’obstinent toujours à conserver la thèse officielle du suicide.  La famille Dupont, avec l’appui de la population, se bat toujours pour changer le verdict et surtout obtenir justice.  Pour plus de détails voir l’article L’Affaire Dupont : assassinat d’un incorruptible; ou alors le site officiel de l’Affaire Dupont.