PMAJC: quelques chiffres pour la décennies 1930-39


Graphique illustrant les proportions de types d’accusation dans le fonds des procès expéditifs pour la décennie 1930-39.

Maintenant que le projet d’indexation PMAJC, entamé le 3 janvier dernier, a accumulé un minimum d’informations sur le fonds des procès expéditifs de la Mauricie, nous sommes en mesure d’en tirer quelques chiffres.

En ce qui concerne la décennie 1930-1939, nous en arrivons à 42 types différents d’accusations pour un total de 192 dossiers pour pratiquement autant d’accusés.  Parmi ces accusations, certaines ne font évidemment plus partie de nos faits divers contemporains. Par exemple, nous retrouvons trois tentatives de suicide. À cette époque, alors que le suicide était considéré comme un crime, la personne déprimée qui ratait son coup se retrouvait, au mieux, avec une comparution devant le juge.

La loi du dimanche a aussi permis d’immortaliser quelques faits intéressants dans les archives.  Cette trace, nous la devons en grande partie à Arthur Larue, un homme qui a intenté cette poursuite à la Canadian International Paper, usine communément surnommée « la CIP ».  La CIP a fermé ses portes le 9 janvier 1992. Trois ans plus tard, le bois destiné aux papeteries de Trois-Rivières cessait de flotter sur les eaux de la rivière Saint-Maurice. On venait de tourner la page sur une époque qui avait laissé de profondes racines dans l’histoire régionale. De plus, cette cause n’est pas sans rappeler l’époque où les grandes entreprises anglophones contrôlaient l’industrie ouvrière au Québec. En effet, les transcriptions sténographiques conservées dans le dossier montrent quelques témoignages enregistrés dans la langue de Shakespeare.

Le graphique circulaire apparaissant ci-haut permet de visualiser la proportion des divers types d’accusation d’après la quantité des dossiers qui ont été conservés. Par exemple, il faut garder à l’esprit que les données sont limitées au fonds des procès expéditifs et qu’elles ne peuvent donc pas être représentatives de tous les crimes qui ont été entendus au palais de justice de Trois-Rivières entre 1930 et 1940. De plus, rien ne nous dit si, à l’origine, tous les dossiers de ces procès expéditifs ont été conservés.  À tout le moins, ces chiffres nous fournissent tout de même une certaine vision de notre passé.

Parmi les accusations les plus courantes, on retrouve le vol (sous laquelle nous avons aussi inséré celle de « vol et effraction » ainsi qu’une accusation orpheline de « vol postal ») dans une proportion de 50 accusations, ce qui fait un pourcentage de 26%.  Les accusations de faux – que ce soit pour faux prétextes ou faux documents – arrivent au deuxième rang à 11%, suivi de tout ce qui se rapporte aux actes indécents, à la grossière indécence et à l’attentat à la pudeur dans une proportion de 8%, c’est-à-dire 16 accusations au total pour la décennie de 1930.

Le meurtre, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien, représente 3% des dossiers indexés pour les années 1930. Et encore faut-il demeurer prudent face à ces chiffres puisque les procès d’au moins trois de ces causes de meurtre se sont déroulés devant un jury. En principe, ces dossiers ne devraient donc pas se retrouver dans le fonds des procès expéditifs. Car, contrairement à ce que laisse entrevoir cet adjectif, les procès expéditifs n’étaient pas des procès bâclés ou vite fait. Le site Termium est probablement celui qui l’explique le mieux : « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].


[1] http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

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Uldevert Hudon, le premier voleur d’auto à Shawinigan


            Toujours dans le cadre du projet PMAJC, j’ai découvert la semaine dernière un dossier datant de 1935 et 1936 qui se démarquait des autres. En fait, c’est la présence de la photo anthropométrique du criminel qui a capté mon attention. En effet, ce genre de document n’est pas courant dans le fonds d’archives des procès expéditifs.

On constate rapidement que le personnage, qui se nomme Uldevert Hudon, a trois dossiers à son nom. Il s’agit donc d’un récidiviste. D’ailleurs, ses antécédents en matière de vol remontent jusqu’en 1926.

Dans Le Nouvelliste du 3 octobre 1925, on soulignait que Hudon allait devoir passer un an derrière les barreaux. Tout comme il le fera une dizaine d’années plus tard, Hudon fit le choix d’un procès expéditif, c’est-à-dire que le prévenu choisi d’être jugé devant un juge seul hors du terme des assises. « Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].

Le quotidien trifluvien épelait son prénom « Uldevège » et on le disait de Shawinigan Falls. Le 2 octobre 1925, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière qu’il avait plaidé coupable, ce qui lui avait valu une sentence d’un an de prison.

Le crime qu’on lui reprochait avait été commis à Shawinigan le 12 septembre 1925. « Ce jour-là, une automobile Maxwell de tourisme appartenant à M. le Dr J. M. Perron et que ce dernier avait laissé temporairement en face de sa résidence, sur la 4ème rue, disparaissait et malgré les recherches actives faites par notre police municipale il avait été impossible jusqu’à ces jours derniers de retrouver la moindre trace de la machine volée. Mardi le 22 septembre, M. le Dr Perron était informé qu’une automobile Maxwell répondant à la description de la sienne avait été vue à Notre-Dame des Anges dans le comté de Portneuf, et l’on soupçonnait un jeune homme de cette paroisse, ancien résident de Shawinigan Falls, d’être l’auteur du vol. Le lendemain, le Dr Perron, accompagné d’un officier de police de cette ville muni d’un mandat d’arrestation contre l’auteur présumé de vol, se rendait à Notre-Dame des Anges où après des recherches laborieuses il retrouvait son automobile pendant que l’homme de police mettait le grappin sur le voleur, un nommé U. Hudon, qui fut conduit à Shawinigan Falls, pour y subir son procès »[2].

Peu de temps après, le Dr Perron décida de retirer sa plainte, mais le capitaine de police Loranger en déposa aussitôt une autre pour permettre à la justice de suivre son cours.

Hudon aurait apporté ceci d’original à l’histoire judiciaire de la Mauricie car « c’est la première fois qu’un vol d’automobile avait lieu à Shawinigan Falls et comme on comprend, il s’agissait de faire un exemple »[3].

La Presse du 29 mai 1936 affirmait que Hudon était du Cap-de-la-Madeleine et qu’il « a été condamné à deux ans de pénitencier par le magistrat Lacoursière, après avoir été trouvé coupable de trois vols dans notre région, au début du mois dernier. Renvoyé aux Assises, Hudon opta pour un procès expéditif et plaida coupable. Hudon avait volé une auto et deux chevaux ».

C’est d’ailleurs ce que confirment les trois dossiers judiciaires concernent Hudon et qui sont conservés à BAnQ Trois-Rivières. Le 6 avril 1936, il récidivait en matière de vol d’automobile en subtilisant une Dodge 1934 Coach et dont le numéro de série était le 945665. Ce crime eut également lieu à Shawinigan. Puis, dans la nuit du 10 au 11 avril 1936, c’est à Yamachiche qu’il volait un « cheval noir avec front blanc, pesant 1 150 livres, d’une valeur d’environ $150.00 », comme le stipule l’acte d’accusation. La même nuit, il dérobait également une jument qui avait une valeur estimée à 200$.

Qu’est devenu Hudon après ces deux années de prison? Pour l’instant, on l’ignore.


[1] Termium : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

[2] Le Nouvelliste, 3 octobre 1925.

[3] Ibid.

Le braquage de Camille Michaud


Avant d’être premier ministre du Canada, Me Jean Chrétien défendait de petits criminels de la trempe de Michaud.

Dans la nuit du 11 au 12 février 1962, Camille Michaud entra au Club Social, situé sur la 5e rue à Shawinigan, propriété de Paul Laperrière et de Jean Renaud.  Ce qui s’y produisit ensuite pourrait sans doute laisser place à interprétation car c’est à partir des témoignages entendus sous serment que l’on arrive à reconstituer les faits.  Toutefois, on comprendra que Michaud était un habitué de la place et qu’il insista pour boire même si le barman lui expliquait qu’on était fermé.  À un certain moment, Michaud aurait sorti un revolver pour demander l’argent du coffre, qui se situait sous le comptoir, là où se trouvait la caisse enregistreuse.

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que le vol fut un braquage classique, puisque Michaud aurait rangé son arme avant de payer la tourner à d’autres clients tout en s’attardant sur place.  Quoi qu’il en soit, une plainte de vol fut déposée contre lui.  Selon l’acte d’accusation, créée à la suite d’une déposition faite par Léopold Gilbert devant la Sûreté municipale de Shawinigan et le juge Anatole Rainville, on reprochait à Michaud d’avoir dérobé une somme évaluée à 611$.

Le 2 mars, Michaud choisissait de subir un procès avec jury et l’enquête préliminaire fut fixée au 16 mars 1962.  La cause fut cependant ajournée à quelques reprises jusqu’à ce que les témoignages soient entendus le 19 avril devant le juge Léon Girard.  Les transcriptions de cette brève enquête préliminaire semblent être les seuls documents de cette affaire qui aient survécus à l’épreuve du temps[1].

Pour l’occasion, la Couronne était représentée par Me Léon Lamothe, tandis que l’accusé était défendu par Me Jean Chrétien, qui, comme on le sait, allait plus tard gravir les échelons de la politique jusqu’à devenir premier ministre du Canada.

Dès l’ouverture des audiences, Me Chrétien demanda l’expulsion des autres témoins de la salle avant que la Couronne appelle Paul-Émile Laferrière, 50 ans[2].  Il dira s’être rendu à son club le dimanche 11 février vers 19h00.  C’est lui qui s’occupait des comptes.

  • Ce jour-là, le 11 février, quelles ont été les recettes?, lui demanda Me Lamothe.
  • Les recettes ont été de 276.75$, plus les recettes de la journée seulement. Il y avait le change qui comprenait une couple de cents piastres plus une autre enveloppe qui contenait environ 100$.
  • Vous aviez combien à votre établissement?
  • Après vérification, j’avais cru que c’était 600$ mais c’était 550$.

Cet argent avait été déposé dans un sac de la Banque de Commerce, fait de toile solide et muni d’un fermoir à clé.

  • Et où l’avez-vous laissé ce sac à votre établissement?, demanda le juge.
  • Je l’avais laissé entre les mains du barman, monsieur Bruneau, qui se trouvait là ce soir-là.

Laferrière avait appris le vol de son commerce vers 8h00 le lendemain matin.  Il s’était rendu sur place pour se rendre compte qu’il y avait des dommages, sans toutefois préciser lesquels.  Ce fut à cet instant que Me Jean Chrétien contre-interrogea le témoin.

  • Vous connaissez monsieur Michaud depuis assez longtemps?
  • Oui.
  • Est-ce que vous le voyez habituellement dans votre établissement?
  • Oui.
  • Assez régulièrement?
  • Assez régulièrement.
  • L’avez-vous vu dans la journée du 11 février?
  • Non, je ne l’ai pas vu.

Tandis que Me Chrétien reprenait son siège, la Couronne appela le témoin Jean-Claude Bruneau, 28 ans, un autre résident de Shawinigan.  C’était le barman en fonction le soir du crime.

  • Où demeurez-vous?, lui demanda le greffier.
  • Chez Raymond Boisvert sur la 5e Là, je peux pas dire le numéro mais c’est chez Raymond Boisvert.
  • Monsieur Bruneau, commença alors Me Lamothe, au cours du mois de février dernier, vous travailliez au Club Social comme barman?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissez l’accusé dans cette cause?
  • Oui.

Selon Bruneau, l’accusé se serait présenté au Club vers 23h45 en compagnie d’un certain René « Kenny » Côté.  Ensuite, Me Lamothe lui demanda de raconter dans ses mots ce qui s’était produit.

  • Là, y est arrivé au Club Social. Y m’a demandé un verre de boisson, un Bacardi.  J’ai dit, je m’en va, c’est barré.  Parce que le dimanche soir ça ferme à 23h00.  Là, y m’a dit, je m’en va à Manicouagan.  Je leur en ai servi un pareil.  J’ai dit de même y vont s’en aller après.  Faque [alors] là, je leur en ai servi pis y se sont assis à une table.  Y se sont assis avec d’autres gars.  Après, y voulaient avoir d’autres coups les gars.  Je leur ai dit, je sers pu là, je m’en va.  Là, un moment donné, l’homme qui était assis avec eux autres, Jean-Paul Bundock, me dit « amène trois bières ».  Là, y a pris les trois bières et les a amenées à table.  Là, moé, j’ai dit je va les laisser faire après ça y vont s’en aller.  C’est pas ça, y voulaient avoir une autre bière.  Moé, j’ai dit, je sers pu, le boss attend l’argent, y faut que je m’en aille, mais là c’était pas vrai.  Moé, chaque soir, à la fermeture, je va porter l’argent à [la] banque.

Pendant que les gars sifflaient leur bière, la sacoche contenant l’argent demeurait sagement derrière le comptoir.  À un certain moment, Michaud s’est redressé pour sortir une arme de poing, dont le modèle ni le calibre ne sera précisé à l’enquête préliminaire.

  • Vous l’avez vu, quelle sorte de pistolet était-ce?
  • C’était quelque chose de luisant, de nicklé.
  • Vous avez dit bien distinguer que c’était une arme à feu?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait?
  • Là, y a rentré en arrière du comptoir, y a arraché le fil du téléphone. Là, je pouvais pu téléphoner, moé.  Je restais toujours à même place.  Moé, ça me dérangeait pas parce que avec cet’affaire-là [l’arme], on est toujours nerveux un peu.
  • Comme question de fait, il s’est emparé du sac?
  • Oui, y a demandé la clef parce qui était pas capable de l’ouvrir pas de clef. La clef était dans le tiroir du cash.  Là, il l’a pris pis y a ouvert la sacoche.
  • Qu’est-ce qu’il a fait du contenu de la sacoche?
  • Il l’a pris pis y l’as mis dans sa poche.

Michaud se serait également emparé de quelques bouteilles d’alcool de 40 onces.  Il avait débouché l’une d’entre elles pour payer la traite aux quelques clients qui se trouvaient encore sur place tout en disant « c’est moé qui paye ».

  • Vers quelle heure l’avez-vous quitté le Club Social?
  • Le Club Social, je suis parti de là vers les 3h30, 4h00.
  • Et monsieur Michaud?
  • Aux alentours de 3h30, 4h00.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Après qui a été parti, 5 ou 10 minutes après, on est sorti du Club.
  • Est-ce que vous avez averti le propriétaire?
  • J’ai averti monsieur Renaud.
  • Avez-vous une idée du montant que pouvait contenir la bourse?
  • Je sais que dedans, y avait l’argent du vestiaire de la semaine. Dans le comptoir, y devait y avoir 100$, pis de l’argent du cash, 400$ à 500$, plus l’argent du vestiaire.  Là, moé, je peux pas savoir au juste.

Ce fut alors à Me Jean Chrétien de contre-interroger le barman, à qui il fit d’abord avouer qu’il connaissait bien l’accusé.

  • Quelle heure était-il, à peu près, quand il a pris possession de l’argent?, questionna Me Chrétien.
  • Y devait être aux alentours de 1h00.
  • Vous dites que vous avez vu sortir une affaire brillante, êtes-vous certain qu’il s’agit d’une arme à feu?
  • Oui, c’était un revolver.
  • Mais de fait, là, qu’est-ce qui s’est passé depuis 1h00 jusqu’à 3h30?
  • Là, on a pu ben, ben, le contrôle de nous autres avec des armes à feu. Là, j’ai servi un coup quand y m’a dit qui s’en allait à Manicouagan à 3h00.
  • Quand il est arrivé, était-il déjà en état d’ébriété?
  • Y avait bu quelque chose mais pas ben, ben.
  • Est-ce qu’il était chaud?
  • Y avait pris quelque chose mais y était pas chaud.
  • Est-ce que ce n’est pas vrai que monsieur Michaud a resserré [rangé] son revolv
  • Est-ce qu’il s’est absenté pour aller à la chambre de toilette pendant cette période?
  • À ma connaissance, je pense pas.
  • Est-ce que vous avez consommé des boissons dans le party qu’il y avait là?
  • Dans le party, moé j’ai pris un verre de bière parce que j’étais nerveux, surtout, quand t’as une affaire de même devant toé.
  • Vous prétendez que Michaud ne s’est pas absenté de tout ce temps-là?
  • Y s’est pas absenté, non.
  • Il n’est pas allé à la chambre de bain?
  • Pas à ma connaissance.
  • Vous avez dit que vous avez pris un verre de bière?
  • Peut-être un verre de boisson mais je me souviens pas à quelle heure.
  • Dans le club, y avait-il d’autres personnes?
  • On était neuf ou dix.
  • Est-ce qu’il y a seulement Michaud qui a consommé des boissons ou bien si les neuf ou dix en ont aussi consommées?
  • Y a pris les boissons sur le comptoir pis là tout le monde en ont pris, mais pas de bonne heure.
  • N’est-il pas vrai, monsieur Bruneau, que vous avez dit à Michaud « non, je te dénoncerai pas, j’avertirai le boss demain »?
  • C’est pas vrai.

Où l’avocat de la défense avait-il puisé cette information?  Était-ce une carte qu’il gardait dans sa manche en vue du procès?

  • Monsieur Michaud allait là avant le 11 février combien de fois par semaine?, reprit Me Chrétien.
  • Ah! Tous les soirs.
  • C’est un habitué de la place?
  • Oui.
  • Vous travaillez là depuis combien de temps?
  • Ça va faire 4 ans.
  • Sur quelle rue demeure monsieur Michaud?
  • Sur la 1ère rue, je pense.
  • Sur la 5e rue, où vous demeurez, il a déjà resté là?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il est entré d’autres personnes pendant cette période-là au Club Social?
  • Non.
  • Pas un chauffeur de taxi?
  • Oui.
  • Qui a appelé le taxi, puisque le fil du téléphone était arraché?
  • Y a été appelé dans le téléphone du passage. C’est René Pellerin qui a appelé.
  • Il n’est pas sorti dehors pour appeler les polices?
  • Non, quand y est rentré, le chauffeur de taxi y est sorti tout de suite.
  • Qui lui a parlé?
  • Jean-Paul Bundock pis Côté lui ont parlé pis se sont en allés.
  • Il est revenu à quelle heure?
  • Quelle heure qui est revenu, je sais pas.

Me Léon Lamothe revint ensuite devant le témoin, le temps de quelques questions.

  • C’est un téléphone public qu’il y a dans le passage?
  • Oui, le numéro c’est 7-9028.

La Couronne appela ensuite le témoin Aline Béliveau, épouse d’André Beaulieu.  Cette jeune femme de 22 ans habitait au 242 de la 42e rue à Shawinigan.  Par sa bouche, on apprendra qu’elle travaillait au vestiaire du Club Social au soir du 11 février et qu’elle connaissait très bien Michaud.  Elle corrobora Bruneau à propos de leur d’arrivée de ce dernier, en parlant de 23h30.

  • Est-ce qu’il était seul quand il est entré?, l’interrogea Me Lamothe.
  • Je pense qu’il était avec Kenny Côté, je suis pas certaine.

Michaud serait donc allé s’installer au bout du comptoir pour demander un verre de Bacardi, mais le barman avait d’abord refusé de le servir.  Après qu’elle se soit absenté un bref instant, Aline avait vu Michaud installé à une table.

  • De quoi avez-vous eu connaissance par la suite?
  • Y s’est assis avec Jean-Paul Bundock puis René Côté. Là, Camille a dit « je paye la traite à tout le monde ».  Ensuite, Camille a pris un revolver pis y a dit « énervez-vous pas vous aurez rien vous autres ».  Y a arraché le fil du téléphone pis y a pris le sac d’argent.
  • Il avait toujours son revolver pendant ce temps-là?
  • Pas longtemps.

Selon elle, Michaud serait retourné à sa table en possession du précieux sac.  À un certain moment, il s’était dirigé dans le bureau de l’administration, mais Aline fut incapable de dire ce qu’il recherchait.

Photo judiciaire de l’intérieur du Club Social, à Shawinigan (1962).

Encore une fois, Me Jean Chrétien exerça son droit de contre-interroger le témoin.  D’abord, Aline fut incapable de préciser l’heure à laquelle Michaud avait pris le sac, et cela même si Chrétien lui suggéra 1h00 de la nuit.

  • Avez-vous consommé des boissons, madame Beaulieu?
  • J’en ai pris juste à la fin, j’ai pris deux crèmes de menthe.
  • Vous dites que vous l’avez vu cet objet-là?, demanda Me Chrétien en lui montrant une arme de poing.
  • Je pense que c’était un revolver parce qu’y était pas loin de moé.
  • Et puis, est-ce qu’il a été sorti longtemps cet objet-là?
  • Non.
  • Est-ce que Michaud s’est absenté à ce moment-là?
  • Oui.
  • Combien de fois?
  • Y a pas été souvent.
  • Quand il est allé dans le bureau, est-ce que quelqu’un a essayé d’entrer?
  • Non, y avait mis René Pellerin assis à la porte.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont essayé de s’en aller?
  • Non.
  • Est-ce que Pellerin avait une arme à feu?
  • Non.
  • Vous travaillez là, vous, au Club Social?
  • Oui.
  • Est-ce que le party était pas pire à ce moment-là?
  • En premier, ça riait pas mais après c’est revenu.
  • Est-ce que quelqu’un a pris des consommations après ce moment-là?
  • Oui, mon mari en a pris.
  • Filion, est-ce qu’il en a pris?
  • Ah! Je le sais pas.
  • Avez-vous vu un chauffeur de taxi?
  • Oui, je l’ai vu dans la porte.
  • Est-ce qu’il est revenu pour chercher Michaud à 3h30?
  • Oui, je pense.
  • Et là, ç’a pris combien de temps après que Michaud est [soit] parti?
  • À peu près une demi-heure.
  • Est-ce que la police a été appelée à ce moment-là?
  • Non.

Peu après, le juge demanda à Camille Michaud de se lever pour entendre ce qu’il avait à lui dire.

  • Après avoir entendu les témoignages, désirez-vous dire quelque chose en réponse à l’inculpation? Vous n’êtes pas obligé de dire quoi que ce soit, mais tout ce que vous direz sera pris par écrit et peut servir de preuve contre vous lors de votre procès.  Vous devez comprendre clairement que vous n’avez rien à espérer d’une promesse de faveur qui a pu vous être faite, non plus que rien à craindre d’une menace qui a pu vous être adressée, pour vous induire à faire un aveu ou vous reconnaître coupable, mais tout ce que vous direz maintenant pourra servir de preuve contre vous lors de votre procès, nonobstant la promesse ou menace.  Avez-vous quelque chose à dire?
  • Non.
  • Avez-vous des témoins à faire entendre?
  • Non.
  • Camille Michaud, je vous renvoie subir votre procès au prochain terme des Assises Criminelles qui se tiendront à Trois-Rivières le 25 octobre prochain ou à une toute autre date susceptible d’être fixée par les autorités compétentes.

Le jour prévu du procès, Michaud était toujours flanqué de son avocat, Me Jean Chrétien, tandis que la Couronne était représentée par Me Jules Biron.  L’accusé causa cependant une certaine surprise en déclarant à la Cour son souhait de procéder devant juge seul.  On ajourna alors le procès au 26 novembre, puis au 3 décembre, date à laquelle Camille Michaud brilla par son absence.

Finalement, la cause de Michaud se termina le 14 mai 1963 par un verdict de culpabilité, ce qui lui mérita une sentence de deux ans de prison.


[1] Cette enquête préliminaire est préservée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières (BAnQ).

[2] Celui-ci déclina son adresse comme le 655 Des Cèdres à Shawinigan.

L’affaire St-Louis: chapitre 5


06
Le corps de Michel Prince, tel qu’il a été retrouvé par les policiers.

Le témoin suivant fut le Dr Bruno Laliberté, 50 ans, qui demeurait à St-Célestin.  Interrogé par Me Laniel, il raconta son arrivée sur les lieux, le soir même du drame, le 22 novembre 1968.  Ainsi, il avait constaté une sorte d’hématome à l’œil droit et un trou dans la région de la tempe.  Il reconnut d’ailleurs aisément la scène immortalisée sur la photo P-5.

  • À la région temporale, j’ai vu qu’il y avait un trou à peu près gros comme un souffle d’allumette. En continuant mon examen j’ai soulevé la paupière pour voir s’il y avait des réflexes aux yeux : ils étaient absents.  Avec mon stéthoscope j’ai ausculté la région cardiaque et je n’ai entendu aucun bruit.  Puis même que le pouls était absent.  En procédant à mon examen, j’ai vu que la cuisse gauche du patient, les vêtements qui recouvraient la cuisse étaient tout ensanglantés.  C’est à peu près ce que j’ai constaté.
  • Le trou que vous avez trouvé à la région temporale, selon votre expérience, est-ce que vous pouvez déterminer ce qui a causé ce trou?
  • Bien, la première chose qui nous vient à l’idée c’est une balle.
  • Selon votre expérience, est-ce que le jeune homme était décédé à ce moment-là?
  • Vers quelle heure êtes-vous allé là docteur?, questionna le juge Crête.
  • J’étais en train de souper. Il devait être aux alentours de 18h00, je pense bien.

Ce fut ensuite à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le témoin.  Dans un premier temps, le docteur indiqua que la victime mesurait cinq pieds et six ou sept pouces, pesait entre 135 et 140 livres et avait une figure « plutôt maigre ».

  • Maintenant, vous dites que vous avez constaté deux blessures sur le corps de la victime?
  • La première à la tête, au-dessus de l’œil?
  • Et la deuxième à la cuisse?
  • Selon votre expérience docteur, est-ce que les deux balles auraient pu causer la mort ou seulement qu’une?
  • Je pense que celle qui était logée dans la tête était suffisante.
  • La cuisse, pour quelqu’un qui subit une blessure est-ce que ça peut …?
  • Oui, si ça frappait ou touchait un gros vaisseau comme une artère. Comme une artère iliaque par exemple.  Ou fémoral.
  • Mais à part de cette chose?
  • Je pense bien que s’il avait été seulement … l’hémorragie peut être qu’il aurait pu être sauvé. Si les soins avaient été donnés assez vite.
  • Est-ce que vous avez examiné la tête en entier, intervint Me Laniel. Est-ce qu’il y avait d’autres trous?
  • J’ai vu l’hématome en dessous de l’œil droit, puis le trou à la région temporale droite.
  • Est-ce qu’il n’y a pas eu moyen d’établir la distance d’où la balle était tirée?, reprit Me Grégoire.
  • Ah … en balistique, moi je ne suis pas … je ne suis pas une compétence.
  • Vous n’avez pas remarqué de brûlure alentour de …?
  • Non, non. Le trou était tout simple.

 

 

L’affaire St-Louis: chapitre 1


Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.