L’affaire St-Louis: chapitre 5

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Le corps de Michel Prince, tel qu’il a été retrouvé par les policiers.

Le témoin suivant fut le Dr Bruno Laliberté, 50 ans, qui demeurait à St-Célestin.  Interrogé par Me Laniel, il raconta son arrivée sur les lieux, le soir même du drame, le 22 novembre 1968.  Ainsi, il avait constaté une sorte d’hématome à l’œil droit et un trou dans la région de la tempe.  Il reconnut d’ailleurs aisément la scène immortalisée sur la photo P-5.

  • À la région temporale, j’ai vu qu’il y avait un trou à peu près gros comme un souffle d’allumette. En continuant mon examen j’ai soulevé la paupière pour voir s’il y avait des réflexes aux yeux : ils étaient absents.  Avec mon stéthoscope j’ai ausculté la région cardiaque et je n’ai entendu aucun bruit.  Puis même que le pouls était absent.  En procédant à mon examen, j’ai vu que la cuisse gauche du patient, les vêtements qui recouvraient la cuisse étaient tout ensanglantés.  C’est à peu près ce que j’ai constaté.
  • Le trou que vous avez trouvé à la région temporale, selon votre expérience, est-ce que vous pouvez déterminer ce qui a causé ce trou?
  • Bien, la première chose qui nous vient à l’idée c’est une balle.
  • Selon votre expérience, est-ce que le jeune homme était décédé à ce moment-là?
  • Vers quelle heure êtes-vous allé là docteur?, questionna le juge Crête.
  • J’étais en train de souper. Il devait être aux alentours de 18h00, je pense bien.

Ce fut ensuite à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le témoin.  Dans un premier temps, le docteur indiqua que la victime mesurait cinq pieds et six ou sept pouces, pesait entre 135 et 140 livres et avait une figure « plutôt maigre ».

  • Maintenant, vous dites que vous avez constaté deux blessures sur le corps de la victime?
  • La première à la tête, au-dessus de l’œil?
  • Et la deuxième à la cuisse?
  • Selon votre expérience docteur, est-ce que les deux balles auraient pu causer la mort ou seulement qu’une?
  • Je pense que celle qui était logée dans la tête était suffisante.
  • La cuisse, pour quelqu’un qui subit une blessure est-ce que ça peut …?
  • Oui, si ça frappait ou touchait un gros vaisseau comme une artère. Comme une artère iliaque par exemple.  Ou fémoral.
  • Mais à part de cette chose?
  • Je pense bien que s’il avait été seulement … l’hémorragie peut être qu’il aurait pu être sauvé. Si les soins avaient été donnés assez vite.
  • Est-ce que vous avez examiné la tête en entier, intervint Me Laniel. Est-ce qu’il y avait d’autres trous?
  • J’ai vu l’hématome en dessous de l’œil droit, puis le trou à la région temporale droite.
  • Est-ce qu’il n’y a pas eu moyen d’établir la distance d’où la balle était tirée?, reprit Me Grégoire.
  • Ah … en balistique, moi je ne suis pas … je ne suis pas une compétence.
  • Vous n’avez pas remarqué de brûlure alentour de …?
  • Non, non. Le trou était tout simple.

 

 

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L’affaire St-Louis: chapitre 1

Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

Le mystérieux décès de Jean J. Crête

screenhunter_309-oct-20-15-18         Puisque l’histoire judiciaire est un domaine si vaste, c’est un lecteur qui a porté à mon attention le sujet du présent article.  Le blogueur Daniel Laprès (Glanures historiques québécoises) m’a fait découvrir le personnage de Jean J. Crête, une figure importante de la Mauricie.

Plus particulièrement, ce qui étonne dans l’histoire de cet homme d’affaire est sa fin tragique.

         Si quelques auteurs ont soulignés l’importance du personnage dans l’économie de la région, bien peu, voir aucun, ont osés aborder de front les circonstances de sa mort.  Et à notre connaissance, les détails de l’enquête du coroner n’ont jamais été publiés.  Dans la récente publication de la Société de généalogie du Grand Trois-Rivières, un article que Rollande Lambert consacre à Crête en fait foi.  On y évoque sa mort, mais sans entrer dans les détails.

         Selon Jacques Coulon, qui consacra un article à Crête dans Perspectives en décembre 1962, le personnage aurait fortement contribué au développement économique en ouvrant des chemins et en construisant des camps de bûcherons.  Bref, le nom de Crête fut longtemps synonyme de création de milliers d’emplois pour des hommes qui n’avaient pas peur de transpirer et de se faire bouffer par les maringouins.

         Celui que Coulon surnommait le roi de la Mauricie aurait eu jusqu’à 4 000 ou 5 000 employés en 1952.  Il avait brassé des millions de dollars.  Je ne m’attarderai toutefois pas à sa biographie d’homme d’affaire, mais plutôt aux circonstances étranges de son décès.  Il est d’ailleurs étonnant que ce sujet n’ait pas davantage attiré l’attention plus tôt.  Et pourtant, l’affaire mérite qu’on s’y attarde, même un demi-siècle plus tard.

         N’écoutant que mon désir d’aller au fond des choses, je me suis d’abord rendu le 16 septembre dernier dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, où j’ai retracé l’enquête du coroner concernant la mort de Crête.  Ces quelques pages risquent-elles de remettre au goût du jour un mystère judiciaire que l’on croyait mort et enterré?

         Selon une base de données généalogique, Jean J. Crête serait né le 8 avril 1890, alors que le dossier du coroner parle plutôt de 1888.  Quant à sa femme, Cécile Rouleau, elle avait vu le jour le 6 novembre 1894.

         Le 15 octobre 1967, vers 20h30, Crête et son épouse se mirent au lit, à l’étage de leur somptueuse résidence de la 4ème avenue à Grandes Piles.  Peu après, comme il en avait l’habitude, leur chauffeur Paul-Émile Baribeault, 53 ans, rentra chez lui, au 700 Boulevard Ducharme à Grandes Piles.  Baribeault, qui travaillait pour eux depuis maintenant 26 ans, s’assura d’avoir tout verrouillé derrière lui avant de rentrer.

         Vers 22h00, trois voleurs fracassèrent la vitre d’une porte donnant accès au garage.  Une fois à l’intérieur, les individus montèrent à l’étage, jusqu’à la chambre à coucher du couple âgé.  Selon le rapport de police[1], Crête tenta de se lever pour s’interposer mais l’un des brigands l’assomma d’un coup de barre de fer.  D’après le témoignage que Mme Crête fera plus tard aux enquêteurs, il n’y avait que deux hommes dans leur chambre.  L’un était armé d’un revolver, tandis que l’autre transportait un objet contondant ressemblant à une barre de fer.

         Dans la foulée, les bandits demandèrent à Mme Crête de leur révéler l’endroit où elle cachait son argent.  Lorsque celle-ci répliqua qu’il n’y en avait pas, ils se mirent à fouiller partout.  Ainsi, leur ténacité leur permit de trouver, dans un tiroir, la somme de 6 100.00$ en billets de 100$, ainsi que plusieurs bijoux tels que colliers, boucles d’oreille, broches et un pendentif sertis de diamants appartenant à leur fille.

         Le fait que ces voleurs n’aient pas tenu compte du commentaire de Mme Crête prouverait-il le fait qu’ils se soient bien renseignés sur la fortune des Crêtes?

         Quoi qu’il en soit, on força la vieille dame à descendre à la cuisine, où elle dut leur donner ses bijoux, incluant une montre de marque Green d’une valeur de 3 500$, une bague avec solitaire de 4 carats estimée à 8 000$, et un jonc serti de diamants évalué à 2 000$.  Comme si tout avait été soigneusement planifié, on lui demanda de fournir la clé qui donnait accès à un coffret de sûreté de la Banque Nationale de Grand-Mère, et deux revolvers datant du 19ème siècle[2].

         Finalement, les deux bandits sortirent de la maison avant de couper le fil du téléphone.  Le montant total du vol fut estimé à 30 000$.

         Le silence revenu autour d’elle, Mme Crête retourna à l’étage pour tenter de réanimer son mari, toujours assommé.  Elle lui retira ses liens, après quoi elle se précipita à l’extérieur pour se diriger chez Baribeault.  Il était environ 23h30 lorsque celui-ci lui ouvrit sa porte.  Après avoir contacté la police, il raccompagna Mme Crête jusque chez elle.

         Les enquêteurs Lavoie et St-Louis de l’Escouade des vols à main armée de Montréal rencontrèrent la vieille dame vers minuit.  Celle-ci leur décrivit les deux individus : des hommes d’environ 30 ans, mesurant 5 pieds et 8 pouces et pesant 150 livres, des cheveux bruns peignés sur le côté.  Interrogé par les enquêteurs, Baribeault n’avait aucune idée sur l’identité possible de ces criminels.  « Rares étaient les gens qui pouvaient s’introduire à l’intérieur à l’exception de sa fille Angèle avec son ami qui venait les visiter une fois par année environ », écrira l’enquêteur Pothier dans son rapport pour faire suite aux propos du chauffeur.

         Pendant ce temps, Jean J. Crête était transporté d’urgence à l’hôpital, où il fut immédiatement examiné par le Dr René Robert, qui l’envoya ensuite en consultation chirurgicale auprès du Dr Jacques Gagnon.  Le blessé présentait des contusions multiples à la région temporale gauche, à l’oreille gauche, aux lèvres, et avait de la difficulté à articuler sa mâchoire inférieure.  Il portait également des contusions aux mains et aux bras.  Le Dr Gagnon lui prescrit aussitôt du Demerol et de l’Atropine.  Et sous anesthésie générale, il lui replaça partiellement sa luxation de la mâchoire.

         Le lendemain, 16 octobre, les enquêteurs poursuivirent leur quête d’informations en rencontrant des voisins, dont Donat Vaugeois, 80 ans, qui n’avait rien entendu.  Les enquêteurs constatèrent la présence d’une haie d’une hauteur de trois pieds qui aurait pu couvrir les voleurs.

         Lorsque l’enquêteur Pothier rencontra Claude Bordeleau[3], un étudiant de 17 ans, il semble que l’enquête prit une autre avenue.  Peu de temps avant le braquage, c’est-à-dire vers 21h30, Bordeleau avait vu, alors qu’il revenait à pied du restaurant Vaugeois, une automobile s’arrêter près de lui.

  • Connaissez-vous Jean O. Crête?, lui avait alors demandé le conducteur.
  • Jean J. Crête?, proposa plutôt Bordeleau.
  • Oui, c’est ça.

Du doigt, Bordeleau lui avait indiqué où se trouvait la maison de Crête.  L’étudiant précisera à l’enquêteur qu’il avait aussi remarqué la présence d’une jeune femme dans la voiture, assise au centre sur la banquette avant, entre le conducteur et un autre homme.

Fait encore plus intéressant, Bordeleau avait mémorisé une partie du numéro de la plaque d’immatriculation et dira à Pothier qu’il s’agissait du 9?-254?.  Selon lui, le véhicule était un Chevrolet ou un Oldsmobile d’une année située entre 1959 et 1962.  Il était de couleur pâle avec un toit noir.  Le conducteur lui était apparu comme étant âgé d’environ 30 ans et aux cheveux foncés, alors que la fille avait des cheveux blonds courts, âgée entre 28 et 30 ans.  Puisque les enquêteurs soupçonnaient déjà la fille de Crête, pour des raisons que nous verrons bientôt, on le questionna sur le sujet.  Toutefois, l’adolescent expliqua que la fille de l’auto ne ressemblait pas à Angèle Crête Paré, la fille de Jean J. Crête.

         Johnny Gauthier, un rentier de 86 ans habitant sur la même rue que les Crête, confirma avoir vu une voiture gris pâle avec toit noir le soir du 15 octobre.  Selon lui, quelqu’un attendait, assis derrière le volant, pendant que le moteur tournait.  Une dizaine de minutes plus tard, il avait vu deux hommes revenir en courant vers le véhicule tout en tenant quelque chose dans leurs mains.  Les trois suspects s’étaient ensuite éloignés en direction de Grand-Mère.

À partir de ces nouvelles informations, la police creusa la piste de cette plaque minéralogique partielle et découvrit qu’une plaque portant l’inscription 9F-2545 immatriculée au Québec pour l’année 1967 avait été rapportée volée le 13 octobre par un dénommé Spencer, un homme qui habitait sur la rue Théoret à Brossard, en banlieue de Montréal.  Voilà qui conduisit les enquêteurs chez Angèle Crête, 35 ans (bientôt 36 puisqu’elle est né le 27 octobre 1931), épouse de Maurice Pagé.  En fait, Angèle s’était séparée de son mari et cohabitait maintenant avec un certain Alfred Dionne au 149A Boulevard des Prairies à Laval.  Elle était la belle-fille du Dr Antonio Pagé mais surtout la fille de Jean J. Crête.

         Par la suite, les enquêteurs se tournèrent vers les suspects, d’abord en rencontrant Alfred Dionne, un jeune homme de 33 ans, qui leur avoua vivre en concubinage avec Angèle Crête depuis maintenant 6 ans.  « Elle est alcoolique et il en est de même pour lui », écrira l’enquêteur Pothier.  « Elle reçoit une pension de son père, le plaignant, de $300.00 par mois et dimanche le 15 octobre 1967, ils ne sont pas sortis de la maison ».  Voilà ce qu’était leur alibi.

         De plus, Dionne affirma avoir passé sa soirée du 12 octobre à se souler la gueule à la taverne Rendez-vous et qu’à son retour, au moment de grimper l’escalier, il avait reçu un violent coup de pied dans l’estomac – qui lui vaudra deux côtes fracturées – par un inconnu qui sortait en trombe de chez lui.  En fait, il expliquera que des bandits avaient investis son logement pour voler sa télévision couleur et battre sa copine.  Bien sûr, il se dira incapable de décrire les voleurs en raison de sa cuite et de la noirceur.  Il ajoutera à propos d’Angèle, que lorsqu’elle était beurrée elle se plaisait à dire que son père était riche.  Bien sûr, Dionne laissait clairement entendre que des hommes mal intentionnés auraient pu ainsi soutirer les informations expliquant pourquoi les voleurs du 15 octobre étaient aussi bien renseignés.

         Cherchait-il à orienter l’enquête?  Les détectives ont-ils jugés que cette piste était plausible?

         Rencontrée à son tour, Angèle corrobora le vol de la télé au soir du 12 octobre.  Bien entendu, elle se disait trop grisée pour avoir noté quoi que ce soit de valable.  Cependant, elle tint à préciser que le 15 octobre elle avait téléphoné chez ses parents pour prendre des nouvelles de l’état de santé de son père.  Ce fait sera d’ailleurs confirmé par Mme Crête.

         Les policiers ciblèrent rapidement trois suspects : André Boivin[4], un vendeur qui habitait au 9633 Iberville à Montréal; Jean-Guy Sauvé un journalier ayant pour adresse le 7115 Delanaudière[5]; et Marcel Lawrence[6] du 1820 Visitation, toujours à Montréal.  Michel Laurier[7], du 7348 St-Hubert, fut également rencontré.  Ce dernier n’aurait pas nié l’existence d’une « bande » organisée, puisque l’enquêteur écrivit à propos de Laurier que « le prénommée [sic] nie avoir commis ce vol à Grandes Piles et ajoute que la bande ne travaillait que dans la région de Montréal[-]Nord ».

         Le 19 octobre 1967, on procéda à une perquisition chez Angèle Crête et Alfred Dionne, mais sans aucun résultat probant.  Le lieutenant-détective Pierre Drolet de Laval confirma d’ailleurs avoir reçu une plainte pour téléviseur volé dans leur logement, ce qui, semble-t-il, confirmait leur histoire.

         Un mois plus tard, un autre épisode s’ajouta à cette histoire de plus en plus rocambolesque.  Le 17 novembre, Angèle Crête fut retrouvée morte chez elle « des suites d’abus de boisson alcoolique et de drogues et la police de Ville Laval fait enquête mais l’autopsie n’a rien révélé de criminel », écrira le détective Pothier.  Trois jours plus tard, le père d’Angèle s’éteignait à son tour.

         Le 21 novembre 1967, vers 20h00, la police procéda à une parade d’identification (line-up) avec les personnes suivantes : André Beaudoin, Antonio Liparie, Jean-Guy Sauvé, Marcel Lawrence, Michel Satel et Michel Laurier.  « Le témoin Claude Bordeleau n’a pas identifié aucun des six suspects », écrira l’enquêteur.

         L’affaire semblait déjà tirer à sa fin, puisque la veille de cette parade, à 2h30 de la nuit, Jean J. Crête s’éteignait à l’hôpital Laflèche de Grand-Mère alors qu’il était sous les soins du Dr René Robert.  Étant donné les circonstances qui s’accumulaient depuis le braquage de son domicile, une enquête de coroner s’imposait, principalement pour déterminer si le décès de ce richissime homme d’affaire avait un lien avec l’agression.  Si oui, l’enquête pour vol risquait d’en devenir une de meurtre.

         C’est le coroner André Poisson, M. D., qui se chargea de cette tâche.  Son rapport ne manque pas de rappeler les circonstances du cambriolage et des blessures causées ce soir-là, mais il souligna également que Crête avait déjà été traité pour des problèmes cardio-pulmonaires chroniques et des complications pulmonaires.  Ces constatations le poussèrent à écrire ceci : « un état de dénutrition progressif s’installa et les complications pulmonaires furent rebelles à la médication usuelle.  La nouvelle de la mort subite de sa fille survenue le jeudi 16 novembre lui causa un choc et une peine qu’il ne put surmonter au point que sa nutrition par suite d’une insuffisance alimentaire aggrava cette condition pulmonaire et générale qu’il ne put vaincre ».

         Le coroner Poisson justifia le fait d’avoir contacté la Sûreté provinciale parce qu’une enquête était déjà ouverte et que le sergent Pierre Roy avait été averti du décès.  Roy avait d’ailleurs suggéré au coroner de communiquer avec le ministère de la Justice, « qui ordonna un examen interne conformément à la nouvelle loi des Coroners ».

L’autopsie fut pratiquée le jour même par le Dr Jean-Paul Valcourt.  Voici ses conclusions :

« Selon les constatations faites il m’a paru évident que le décès devait être attribué à une insuffisance cardio-respiratoire : début de broncho-pneumonie droite; amphysème [sic] diffus; ischémie myocardique et antérosclérose [sic] coronarienne intense; un certain degré de sténose et d’insuffisance des valvules mytrales [sic] et aortiques.  Les phénomènes de deshydratation et de dénutrition ont sûrement été des facteurs importants contribuant au décès.  Par ailleurs il est à noter qu’il y a eu contusions à la tête gauche.  « À une date difficile à préciser avec les seuls [sic] donnés [sic] de l’autopsie ».  Il y a également les fractures (2) des côtes gauches inférieures pouvant dater de plus d’un mois.  Il y aurait eu également luxation (prouvé cliniquement) du maxillaire gauche.  Tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès.  L’hospitalisation d’une personne âgée souffrant des maladies précédemment décrites (cœur et poumons) peut amener les complications mentionnées.  En somme, à mon avis, les mauvais traitements reçus n’ont pu que précipités [sic] indirectement l’état pathologique grave sous-jacent ».

         Sa dernière hospitalisation remontait à une dizaine de mois et depuis, dira-t-on, il avait perdu beaucoup de poids.

         Après avoir discuté avec le sergent Pierre Roy, le coroner Poisson prit la décision d’éviter la véritable enquête de coroner.  Ce décès resterait donc un simple cas de recherche, comme on le disait à l’époque.  Selon lui et les résultats de l’autopsie, il n’y avait pas assez d’éléments pour entraîner un verdict de responsabilité criminelle, ce qui aurait pu, par exemple, ouvrir la porte à un procès pour homicide.  Encore fallait-il des accusés!

         Évidemment, un demi-siècle plus tard, la ligne reste bien mince entre la cause de décès naturel et le crime grave.  Y a-t-il lieu de ressusciter de vielles questions et d’entretenir le mystère?

         Malheureusement, il est impossible d’interroger Angèle Crête.  Elle a peut-être emporté son secret dans la mort.  Toutefois, il semblait bien exister une bande de cambrioleurs autour d’elle.  Et que dire de cette plaque correspondant aux chiffres relevés par le jeune Bordeleau?  Était-ce une simple coïncidence?

         Même si le Dr Valcourt, un pathologiste compétent qui a d’ailleurs travaillé sur l’affaire Denise Therrien à Shawinigan, mentionnait cette étrange réflexion à propos du fait que « tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès », on doit se ranger derrière son avis d’expert et abandonner l’idée selon laquelle la mort de Jean J. Crête fut un meurtre.

         Quoi qu’il en soit, on ne peut certainement pas s’empêcher de se questionner.  D’ailleurs, le cambriolage n’a, paraît-il, jamais été élucidé.  Et la mort de sa fille dans tout cela?  Une overdose qui survient à la mi-trentaine cache-t-elle quelque chose?

Dans la conclusion de son rapport, l’enquêteur Pothier nous laisse sur cette idée : « Dans cette enquête, les indices fournis par les témoins ne peuvent nous aider pour le moment à éclaircir ce vol étant donné qu’ils ne peuvent identifiés [sic] aucun suspect.  Je crois préférable de classer ce dossier pour le moment et si plus tard d’autres informations nous parvenaient et qui seraient susceptibles d’éclaircir cette affaire […] ».

         Paul-Émile Baribeault, le chauffeur privé des Crête, s’éteignit à Cap-de-la-Madeleine le 22 mai 1977.

         Cécile Rouleau, l’épouse de Jean Crête, mourut le 1er octobre 1971.

         Alfred Dionne, le copain ivrogne d’Angèle Paré-Crête, s’est éteint le 5 octobre 1995 à Montréal.  Il avait 61 ans.


Bibliographie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières.  Enquête du coroner sur le décès de Jean J. Crête, 1967.

Coulon, Jacques. « Jean J. Crête, le roi de la Mauricie », Perspectives, 1er décembre 1962, [en ligne], http://pages.videotron.com/ycrete/jean-j1.html

Laprès, Daniel.  Correspondance privée.  [courriel]

[1] Rapport de Miville Lavoie (matricule 3041) et du caporal André St-Louis (2460) de l’Escouade des vols à main armée de Montréal, Sûreté provinciale.

[2] Selon l’enquêteur Lavoie, ces armes étaient de collection et avec un mécanisme nécessitant un chargement par la bouche du canon et avec des crosse chromées.  Il devait certainement s’agir de revolvers Colt de type cap and ball, comme des Colt Navy ou Dragoon par exemple.

[3] Bordeleau est né le 9 mai 1950.  À l’époque du drame, il habitait au 684 de la 4ème Avenue, donc à quelques pas des Crête.

[4] Né le 10 mars 1939.

[5] Sauvé est né le 28 juin 1937.  Il est décédé le 14 juin 1991 à Laval.  Il était âgé de 53 ans.

[6] Lawrence est né le 16 décembre 1947.

[7] Né le 25 octobre 1944.