L’affaire Boudreau: Coffin, Duplessis et cie (partie 5)

L’histoire du meurtre d’Edgar Audet méritait, selon moi, d’être revisitée.  Elle fait maintenant partie de moi.  Mais au-delà des sentiments qu’elle peut susciter et de toutes ses irrégularités, je ne peux passer à côté du fait qu’elle est survenue le même été et dans la même région que celle du célèbre Wilbert Coffin.  Et qui plus est, sur 15 intervenants/hommes de la loi dans l’affaire Boudreau, 9 font partie de celle de Coffin.  De près, ou de loin.  Dans certains cas, c’était tout à fait explicable étant donné qu’on parle de la même région et de la Cour du banc de la Reine, notamment pour le sténographe officiel Oscar Boisjoly et Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale.  D’autres avaient des liens étroits avec le controversé premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, maintes fois accusé d’avoir utilisé Coffin pour éponger le fameux meurtre des chasseurs qui faisait ombre au tourisme gaspésien.

Lors de la Commission Brossard de 1964 faisant enquête sur la culpabilité de Wilbert Coffin, les médias avaient noté que plusieurs hommes dans l’affaire avaient bénéficié d’une quelconque promotion suite au procès de 1954.  On note entre autres Maître Maher qui avait été nommé conseiller juridique à la Régie des loyers et Noël Dorion qui fût promu Procureur de la Couronne et représentant du procureur général du Québec.

J’ai étudié la suite des carrières des intervenants dans l’affaire Boudreau.  Voici ceux sur lesquels mon attention s’est portée.

Maître Édouard Dion était procureur de la Couronne à New Carlisle de 1945 à 1959 et substitut du procureur général de Bonaventure.  Il représentait la Couronne dans le procès pour le meurtre d’Edgar Audet.  En 1959, il a été nommé un des 5 premiers commissaires lors de la création de la Commission des libérations conditionnelles du Canada.  Les commissaires devaient se mettre à l’étude et s’entendre à l’unanimité pour chaque détenu libéré.  En 1960, le taux d’octroi des libérations conditionnelles a augmenté de 62%.  Tracy Boudreau a donc fait partie de cette cohorte.  Édouard Dion le connaissait bien. (1)

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Le Soleil, 3 décembre 1960

Suite à de nombreuses critiques concernant une augmentation des récidives, ce taux d’octroi a chuté à 27% en 1961.  Selon Frank Miller, un des commissaires, la Commission avait été imprudente en accordant autant de libérations, souvent même à des individus emprisonnés à vie. Ce nouveau programme visant la réhabilitation du détenu ne devait pas changer la peine imposée par les tribunaux mais permettait toutefois de la purger hors de la prison, avec certaines conditions.  Bien que discrétionnaire aux commissaires, une décision de libération ne devait pas se faire avant le tiers de la peine imposée.  Juste avant le programme, la loi était à la moitié de la peine.  Tracy Boudreau a donc purgé un peu moins du quart de sa peine.  Et qui plus est, il a commis plusieurs délits alors que sa libération conditionnelle devait s’étendre jusqu’en 1976.

Au sujet des récidives suite aux libérations, Édouard Dion s’était exprimé à plusieurs reprises dans les journaux.  Dans la Presse du 21 septembre 1960, il défendait le programme comme suit: « Quand un détenu récidive, c’est que la société lui a hermétiquement fermé les portes. ».  C’est dans Le Soleil du 29 septembre la même année qu’il précise sa pensée: « Quand un employeur refuse un emploi à une personne en libération conditionnelle, il est directement responsable si cette personne retourne à la vie du crime ».

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BAnQ, Gaspé

Sachez que je comprends bien que la notion de réhabilitation dans un contexte de détention est nécessaire.  Après tout, si la prison ne réhabilite pas et qu’aucun effort n’est mis en place, quel bénéfice notre société en retirera?  La démarche entreprise visant à cibler des détenus pour qui la détention n’apporte plus rien peut être selon moi une intervention délicate mais défendable.  Par contre, sur le lot de libérations accordées en 1960, quels étaient les critères justifiant la libération d’un détenu ayant tué un homme durant son sommeil et menacé un enfant alors qu’il en était à un peu moins du quart de sa sentence?

À propos de Me Dion, un autre détail m’a interpellée.  Dans le dossier d’Edgar Audet, on peut voir sur la page frontispice de la plainte officielle le nom de son cabinet de New Carlisle, soit Jolicoeur & Dion.  Selon mes recherches, il pourrait s’agir d’Henri ou d’Achille Jolicoeur.  Toutefois, j’ai trouvé un bon nombre d’articles de journaux et de photos où figurent au même endroit ou encore côte à côte Édouard Dion et Henri Jolicoeur.  J’en suis donc venue à la conclusion non-officielle qu’il s’agit probablement d’Henri.

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Henri Jolicoeur, 1956, BAnQ

Henri Jolicoeur était un avocat mais aussi le député conservateur de Bonaventure de 1936 à 1939 et de 1944 à 1956.  Il est devenu juge à la Cour des sessions de la paix en 1960.  Au milieu des années 50, il a été mêlé à un petit scandale peu documenté à la suite d’une assemblée législative où un membre de l’Opposition libérale avait accusé avec preuves à l’appui le ministre de la voirie, Antonio Talbot, d’avoir consenti à ce que des chèques de paie soient produits pour des enfants de 5 à 15 ans dans le comté de Bonaventure.  Ce dernier avait avoué que des parents avaient encaissé 3000$, et ce durant les élections de 1952 où Henri Jolicoeur avait été élu apparemment avec une petite majorité.  Maurice Duplessis aurait défendu maladroitement le geste.  Peu de journaux en avait fait mention, autres que L’Avenir du Nord (18 mars 1954) et Le Devoir (29 mai 1956).

M. Jolicoeur était plutôt proche du premier ministre Duplessis, et ce depuis de nombreuses années avant l’affaire Boudreau.  Dans Le Soleil du 23 juillet 1937, on apprenait qu’il avait fait le voyage de Montréal à Chandler en passant par Québec en sa compagnie lors de l’ouverture officielle des usines de Chandler.  L’appréciation de Duplessis envers le député de Bonaventure était aussi soulignée, entre autres dans Le Devoir du 20 avril 1945 alors qu’on nous annonçait qu’une gerbe de roses avait été envoyée par le Premier ministre pour son anniversaire.  Il faut dire qu’après avoir lu bon nombre de textes de l’époque, il semble que M. Duplessis avait la gerbe de roses facile.

Si on retourne précisément au soir du meurtre d’Edgar Audet, on se rappelle que le policier dépêché sur place était J. Eustache Sirois.  C’est aussi lui qui avait juré devant le juge lors de l’enquête préliminaire n’avoir jamais donné d’ordre à Tracy Boudreau de partir d’ici 48 heures quelques temps avant sa cavale.  Eustache Sirois était le frère du capitaine Raoul Sirois, coéquipier du capitaine Alphonse Matte, tous deux attitrés à l’affaire Coffin. Ces deux capitaines étaient arrivés en Gaspésie précisément le 23 juillet 1953, soit le jour même du meurtre d’Edgar et de la découverte des deux dépouilles manquantes des chasseurs.  Eustache connaissait bien l’agent Henri Doyon, ce premier enquêteur pour les meurtres des chasseurs qui aurait été mis à l’écart en raison d’un soi-disant parti pris pour Wilbert Coffin.  Dans plusieurs articles apparus lors de la Commission Brossard de 1964, on peut lire ce que les journalistes avaient rapporté de son témoignage.  Le sergent Doyon aurait cherché la complicité d’Eustache dans son adversité pour les capitaines Sirois et Matte.  Dans Le Soleil du 14 mars 1964, il explique que Doyon avait eu des paroles dures envers eux en lui disant qu’ils devraient s’allier pour laisser partir ces deux « baveux » pour qu’ils puissent ensuite « nettoyer » leur cause eux-mêmes.  Eustache Sirois aurait décliné cette combine, entre autres parce que le capitaine Sirois était son frère.  Dans La Presse, le 19 mars 1964, il explique aussi avoir quitté la Gaspésie en 1958, ayant obtenu un prestigieux poste de chef de la police à la nouvelle ville Schefferville.  Ceci aurait toutefois été de courte durée car il aurait quitté son poste suite à une mésentente après le départ du maire François Langlais.  Dans les mêmes temps, le premier ministre Maurice Duplessis décédait à Schefferville, ville pour laquelle il a grandement contribué à bâtir et rendre accessible dans l’intérêt de l’économie pour ses richesses naturelles.  Eustache se serait ensuite parti une entreprises de cantines à Sept-Îles.

Malheureusement, les témoignages à huis clos concernant cette commission ne peuvent pas être consultés avant 2064, puisqu’ils demeurent secrets pour 100 ans.  Me Clément Fortin, auteur du livre Affaire Coffin: une supercherie? a mené une longue bataille judiciaire pour obtenir ces témoignages, mais en vain.  Le rapport est toutefois disponible sur le site de la bibliothèque de l’assemblée nationale mais ce document de 700 pages est exempt de témoignage. (2)

Pour finir, je constate avoir le même questionnement que j’ai mentionné quand j’ai pris connaissance du meurtre d’Edgar Audet alors que je n’avais lu que quelques articles de journaux.  Les trois chasseurs venus de la Pennsylvanie sont fort probablement passés par la Baie des Chaleurs pour se rendre à Percé.  Donc, ils auraient traversé toutes ces petites villes dont New Richmond.  Quel était leur itinéraire?  Où se seraient-ils arrêtés pour mettre de l’essence?  Pour dormir?  Pour manger?  Pour acheter un paquet de cigarettes?  Ils ont certainement été vus par des gens, surtout que ce n’était pas leur premier voyage de chasse en Gaspésie.  Ce n’est pas juste rendu à Percé que des gens ont pu constater que ces hommes possédaient quelques richesses.  Les seules bribes d’itinéraires de cette région que j’ai pu trouver sont plutôt celles de Wilbert Coffin lors de son voyage de Gaspé vers Montréal.  Il voyageait avec la camionnette verte de son ami William Baker et s’est arrêté à des endroits qui m’intéressent.  Il aurait fait le plein d’essence chez un Campbell à Black Cape et aurait mangé chez un dénommé Audet à Maria.  Bien entendu, je sais qu’il y a beaucoup d’Audet à Maria et les environs et j’ai pu constater dans La Presse du 26 juillet 1954 qu’il s’agissait d’un fermier de 70 ans au nom de Wilfrid-Pierre Audet.  Malgré tout, je n’ai pas pu faire autrement que d’insérer cette information parmi les multiples hypothèses que mon père et moi avons discutées.

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Jugement de la Cour Suprême, 1956-01-24

Edgar Audet a été tué dans la nuit du 23 au 24 juillet 1953, soit quelques heures avant le petit bruit sourd du journal qui tombe à plat sur les perrons québécois.  Celui dont la une annoncait la découverte des deux dépouilles manquantes sur les trois chasseurs.  Coïncidence ou pas?  Que l’affaire Coffin ait une incidence ou non, ma liste de théories est de plus en plus longue.  Je suis certaine que des gens savent des choses, ce qui me permet au moins de maîtriser dorénavant l’expression « l’esprit de clocher ».

Il y a une chose qui devient claire pour moi.  À la lumière de l’affaire Boudreau, où il m’apparait évident qu’il y a eu injustice et manipulation, je me demande comment peut-on être certain que Coffin ait eu un procès juste et équitable alors qu’on parle de la même région, le même été avec plus de la moitié des mêmes hommes impliqués ?


(1) Rapport annuel de la CNLC, 1960: https://www.securitepublique.gc.ca/lbrr/archives/npb-racnlc-1960-fra.pdf

(2) https://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/DepotNumerique_v2/AffichageNotice.aspx?idn=70483

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L’affaire Boudreau (partie 1)

Dans mon dernier texte sur l’affaire Coffin, je terminais avec cette étrange histoire de meurtre survenue dans la Baie des chaleurs la même journée où furent découverts les deux autres corps des chasseurs américains.

Le 23 juillet 1953, vers 23h30, un père de famille et son fils de 11 ans dormaient dans le hangar adjacent à la Coopérative agricole et alimentaire de New Richmond.  Edgar Audet dormait au travail parce qu’il résidait à Escuminac et cette semaine-là, c’est François qui accompagnait papa.  Le petit a été réveillé par un sac qu’on lui brassait au visage.  L’assaillant lui a dit qu’il compterait jusqu’à 10 et que s’il ne lui sortait pas l’argent de la petite caisse dans le délai, il allait le tuer et que c’était à prendre au sérieux puisqu’il se disait l’auteur du triple meurtre des chasseurs américains.  François a obtempéré et durant ce temps, l’homme a battu son père à coups de bâton.  Les journaux de l’époque relataient que selon le témoignage du petit, ils étaient deux voleurs.  Pendant que le plus grand battait son père, un plus court et trapu se tenait à la porte.  Il y aurait eu échange entre les deux hommes à savoir s’ils laisseraient le petit en vie.  Finalement, ils l’auraient épargné et se seraient enfuis dans une voiture ressemblant à une Ford 1949.  Des témoins auraient vu ce type de véhicule plus tôt dans la soirée et il semblerait qu’il était immatriculé de l’Ontario.  Quand François est retourné au chevet de son père, il a remarqué qu’il saignait abondamment et qu’il râlait.  Il est allé chercher de l’aide chez le voisin d’en face et il a tout de suite appelé le Docteur du village, M. Adrien Gauvreau.  Ce dernier est le premier qui est arrivé sur les lieux.  Il n’a pu que constater la gravité de ses blessures et a appelé le curé car il savait qu’Edgar Audet n’allait pas survivre au moindre déplacement.  Il est mort vers 1h40 du matin.

C’est le 2 août qu’un individu se livrait lui-même à la police, après un long voyage jusqu’en Ontario en passant par Montréal, périple qu’il aurait entamé tout de suite après son crime.  Il avait vu la une des journaux et savait qu’il n’avait plus le choix.  Tracy Boudreau, 18 ans, fut accusé du meurtre d’Edgar Audet et le procès eut lieu en octobre de la même année.  Il a été condamné à 30 ans de prison pour meurtre involontaire.  Plus tard, en 1978, il a été accusé du meurtre d’Yvette Saint-Onge à Sept-Îles.

Ce qui avait attiré mon attention était d’abord l’étrange mystère entourant ce meurtrier qui s’était vanté à l’enfant de la victime avoir tué les hommes à Gaspé alors que le lendemain du meurtre, le capitaine Matte avait dit aux journaux qu’aucun lien ne pouvait être possible entre les deux affaires.  Par-dessus cela, s’ajoute un article durant le procès où on apprend que l’enfant a changé sa version des faits.  En contre-interrogatoire, on rapporte qu’il ne se rappelait pas avoir dit qu’il y avait eu deux hommes puisqu’il y en aurait eu qu’un seul.

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La Presse, 25 juillet 1953

J’ai trouvé cette histoire troublante et j’ai eu envie d’en connaitre les détails.  J’ai contacté les archives de Gaspé et j’ai demandé si je pouvais avoir l’enquête coroner de ce décès.  Non seulement on me l’a rapidement trouvée, mais on m’a aussi proposé le dossier de son procès.   Et aussi un autre procès pour un vol de bières en 1952.  Rendu là, je voulais tout.  J’ai donc pris le soin de repasser plusieurs fois chacune des 325 pages que j’avais la chance de parcourir, moi qui pensais que ce ne serait pas possible.  C’est avec l’enquête coroner que j’ai eu le plus de détails.  Mon père m’a aidé en l’étudiant lui aussi de son côté et juste avec ces 37 pages, on a noté plus d’une dizaine d’irrégularités.

Je vais commencer par le témoignage du Dr Gauvreau au tout début de l’enquête.  Il avait reçu le fameux coup de téléphone peu avant minuit cette nuit-là.  Un enfant essoufflé l’implorait de venir le plus vite possible aider son père.  Il s’était rendu sur place et l’enfant l’attendait dans une noirceur totale.  Le docteur lui a demandé de faire de la lumière mais le petit lui a dit que les voleurs avaient cassé l’ampoule.  Ils ont ensuite été au chevet de M. Audet.  Le docteur a constaté que la victime était agonisante.  Il a demandé au garçon ce qui s’était passé et c’est là qu’il lui a raconté ce que les journaux ont rapporté dès le lendemain.  Le docteur lui a demandé s’ils lui ont fait mal, ce à quoi il a répondu avoir été effleuré par le bâton en réussissant à l’esquiver quand il avait imploré  l’assaillant d’arrêter de battre son père.  Le plus petit des deux hommes aurait dit « we have to kill the child ».  Mais le plus grand aurait répondu « Penses-y bien Fred!  C’est un enfant! ».  Ce témoignage avait été recueilli au terme de l’enquête, alors que Boudreau n’avait pas encore été arrêté.  À l’enquête préliminaire, en août, le Dr Gauvreau n’a eu le droit de parler que pour décrire les soins exacts qu’il a prodigués à la victime, se faisant rappeler brusquement qu’il n’a pas le droit de parler de l’enfant chaque fois qu’il évoque le petit François. Quant à François, pourtant alerte et vif dans un premier temps, il devient hésitant et mystérieux lors de l’interrogatoire.  Les réponses qui découlent d’un procès, dans un village en 1953, alors qu’il n’est pas pris à la légère de jurer sur la Bible à la Cour du banc de la Reine parlent beaucoup.  Surtout pour un enfant de 11 ans.  À la question « Ils étaient combien? », il répond « y en a toujours eu rien qu’un ».  Pourquoi toujours?  Quand on n’a jamais dit le contraire, nul besoin de spécifier toujours.  À la question « y avait pas une autre personne à la porte? », il répond « j’en ai toujours vu rien qu’une ».  Encore le toujours, qui me rappelle la candeur d’un enfant à qui on demande de dire ça et qui doit se rappeler constamment qu’il faut dire ça parce que mentir n’est pas naturel chez lui.  L’enfant aurait-il fabulé?  A-t-il pu mentir les minutes après un tel drame pendant qu’il aidait le Docteur à apporter les derniers soins à son père?  J’ai 225 pages de témoignages mais se peut-il qu’il en manque au dossier?  On parle quand même de l’an 1953.  J’ai mon opinion à ce niveau, mais je ne peux rien affirmer objectivement.

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Extrait d’un interrogatoire entre le Coroner J.R Boileau et François Audet, BanQ Gaspé

 

On lui répète souvent « Allez petit, fait comme si tu étais avec tes petits amis, parle-nous.. ».  Pourtant, j’ai l’impression qu’on avait affaire à un petit gars débrouillard avec beaucoup de sang-froid.  Ce soir-là, il a été capable d’aller demander de l’aide, d’appeler le Docteur, d’aller chercher une ampoule dès qu’on lui a mis une lampe de poche entre les mains, de décrire la voiture des assaillants, d’appeler le curé, d’éclairer les manoeuvres sur son père et de faire état des blessures de ce dernier au Coroner.

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Plan illustrant la distance entre l’endroit où Boudreau aurait débarqué de la voiture (rouge) et la Coopérative.  Le carré vert illustre l’endroit où la voiture se serait déplacée pour attendre l’accusé.  Pourtant, le jeune François a décrit le véhicule qui serait reparti en trombe du Rang 2 (maintenant Chemin Pardiac), juste en face du magasin.  (Plan de Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale, BanQ Gaspé)
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Le Soleil, 5 août 1953

Or, le seul endroit où j’apprends une quelconque précision à savoir pourquoi l’enfant aurait cru voir deux personnes, ce n’est pas dans l’enquête du coroner mais plutôt dans Le Soleil, le 5 août 1953.  Un article de journal, je précise, donc difficile à vérifier.  On dit que ce qui aurait porté à confusion est qu’un des comparses de Tracy aurait sorti de la voiture pour errer un tant soit peu dans la rue.  L’enfant serait donc supposé avoir perçu cette présence et avoir pris pour acquis qu’il était bien là, dans le cadre de porte de la Coopérative.  Et si tel serait le cas, quelqu’un a-t-il oublié que la voiture était supposée attendre Boudreau 3 acres plus loin (voir le plan qui est fait à l’échelle de 40 pieds par pouce), et non juste en face?  Ils ont dit avoir débarqué Tracy chez un Pardiac pour aller chercher de l’argent dû par un certain Fournier.  C’était d’ailleurs le filon principal de ce qui devait les innocenter de toute complicité.

 

Le jour de ce meurtre était le même que l’arrivée des Capitaines Matte et Sirois (Raoul Sirois, frère de l’agent Eustache Sirois dans l’affaire Boudreau) en Gaspésie pour prendre le relais sur les meurtres des chasseurs.  Ces mêmes personnes qui ont dit aux journaux le lendemain de leur arrivée que ce meurtre ne pouvait pas être relié aux autres.  Or, ce lendemain, la nouvelle de la découverte des chasseurs était aux côtés de celle d’Edgar Audet sur La Presse.

Si vous êtes intrigués par cette histoire, prenez bien note qu’il y aura une suite.

 

Wilbert Coffin : nos incertitudes au peigne fin

Il y avait longtemps que j’entendais parler de ce prospecteur minier gaspésien qui avait été accusé du meurtre de trois chasseurs de la Pennsylvanie dans les années 50, crime pour lequel il a ensuite été exécuté.  Je savais qu’un doute persistait quant à sa culpabilité.  J’ai décidé de prendre le temps de connaitre l’affaire Coffin.  Ce que j’ignorais, c’est que pour maîtriser ce sujet, il fallait d’abord en faire un travail à temps plein.

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Richard et Eugène Lindsey et Frederick Claar, en Gaspésie, La Presse, 25 novembre 2006

J’ai d’abord lu les trois livres de Jacques Hébert alors que je ne connaissais que les grandes lignes de l’affaire.  Le ton sarcastique, voir même émotif de l’auteur m’a agacé car je n’étais pas encore dans la suspicion.  Je m’attendais certes à ce qu’ils fassent ressortir les anomalies qu’il préconisait mais je n’avais aucune chronologie des faits et j’avais l’impression de m’y perdre.  Toutefois, ça m’a donné les points les plus importants à retenir, ceux qui ont marqué notre imaginaire d’une incertitude ayant transcendé plus d’un demi-siècle. (1) 

J’ai aussi pris connaissance du travail de Me Clément Fortin.  Ce dernier démonte la théorie selon laquelle Coffin serait une victime d’une grande erreur judiciaire.  Ce qui en ressort est plutôt objectif.

Jacques Hébert a fait un travail de terrain.  Il a rencontré des témoins de la Gaspésie, en passant par la Pennsylvanie, jusqu’à Miami.  Les faits qu’il rapporte sont souvent difficilement vérifiables.

L’histoire commence en 1953.  Je suis née en 1981.  Je pourrais faire du terrain mais je risque de me retrouver devant des pierres tombales ou encore face à des tours à condo.  Et qui plus est, je suis aux balbutiements de mes connaissances du jargon judiciaire.

Quant à Me Fortin, il a lu plus de 20 000 pages de dossiers reliées au procès.  Il a été minutieux, ordonné et concret.

C’est donc sans prétention et avec le plus de délicatesse possible que je vais tenter d’être moi-même puisque je ne peux pas faire ce qu’ils ont déjà fait avec fougue et expérience.

Je crois toutefois avoir lu et relu plus de 100 articles de journaux.  J’ai fait des plans sur des cartes.  J’ai cherché des habitants en généalogie et en nécrologie, de la Pennsylvanie jusqu’à Sept-Îles, en passant par Toronto.  J’ai cherché dans les registres d’entreprises et dans les vieilles annonces classées.  J’ai épluché le Progrès du Golf « à la mitaine » de long en large.  J’ai étudié la hiérarchie de la Police Provinciale.  J’ai trouvé des avis de destitution et de suspension.  J’ai cherché des Jeep couleur faux-bois.  J’ai appris comment on extrait le cuivre!  Je sais même à quels jeux Facebook joue la descendance de plusieurs témoins…

Je vais donc me permettre d’aborder les points qui font planer un doute dans notre culture populaire.

Des témoins auraient vu un Jeep brun avec des étrangers à bord.

Coffin ne serait peut-être pas le seul potentiel suspect.  Selon les témoignages, ces américains auraient été vu avec les chasseurs et à d’autres moments, ils auraient été vu sans eux.  Les autorités ont trouvé deux hommes aux États-Unis qui correspondaient à la description et qui auraient affirmé être ces individus.  Ils seraient revenus trop tôt pour être les auteurs des meurtres.  Néanmoins, il y a un bon nombre de témoignages qui disent le contraire.  Ce qui est questionnant, c’est que ces personnes viennent de différents coins de la région.  Du moins, trop éloignés les uns des autres pour avoir conspiré sur le perron de l’église…

Or, Jacque Hébert parle dans son livre d’un Jeep qui aurait été sorti de la rivière Juniper, près de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, en 1955.  Plusieurs encarts de journaux en ont fait mention quand l’histoire est ressortie dans les années 60.  Il semblerait que personne n’ait vérifié cette information ne serait-ce qu’à la base.  J’ai cherché longuement là-dessus.  La première chose à savoir est qu’il n’existe pas de rivière Juniper.  Ni en 1955, ni en 2018.  Il existe un petit comté qui s’appelle Juniper, bien loin de Bathurst, mais pas de rivière.

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À ce sujet, on peut lire dans La Presse du 23 septembre 1955 que la Gendarmerie Royale de Bathurst ne possédait aucune information relative à un Jeep abandonné et retrouvé.  Ils ont aussi pris soin de mentionner qu’il n’existe d’ailleurs aucune rivière Juniper.

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La Presse, 23 septembre 1955

Même si l’affaire aurait été étouffée, encore aurait-il fallu que l’information de base fasse un peu de sens.

On se retrouve donc sans photo du Jeep, ni témoin, avec des détails qui semblent le fruit d’un bouche à oreille entre Lac Bouchette et Wildwood.

La mystérieuse note disparue.

Wilbert Coffin aurait quitté la Gaspésie vers Montréal le 12 juin 1953.  Près du campement où ont été retrouvés les dépouilles des chasseurs, une note pratiquement illisible aurait été retrouvée.  La rumeur qui circulait était que celle-ci avait été écrite par un des chasseurs, portant la date du 13 juin 1953.  Coffin n’était plus dans les environs de Gaspé à cette date. Cette missive aurait été photographiée par Maurice Edwards et par quelques journalistes.  Toutefois, aucun d’entre eux ne l’aurait vu de proche et le photographe l’aurait prise en photo d’une distance de 10 pieds.

C’est en 1964 que le public a pu comprendre ce qu’il en était.  La lettre aurait été signée par un certain Thomas M. et avait été retrouvée sous une roche.  Lorsque les chasseurs étaient encore portés disparus, un des chercheurs avait laissé une note pour indiquer aux autres chercheurs que l’endroit avait été ratissé.  C’était ce Thomas Miller et il a témoigné devant la commission Brossard en 1964 à cet effet. (2)

Un jury vulnérable…

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Le Devoir, 4 juin 1964

Le jury du procès devait être composé de 6 jurés bilingues et de 6 jurés anglophones.  Coffin lui-même et la plupart des témoins s’exprimaient en anglais.  Or, La Presse avait sorti lors de la commission un titre accrocheur qui mentionnait qu’un des jurés était sourd et que plusieurs ne comprenaient pas l’anglais.  Dans cet article, il était question de la moitié des jurés qui sont francophones et qui ne connaissaient que peu ou pas la langue anglaise.  Pour ce qui est de l’homme « sourd », c’était Cornelius White qui avait témoigné en 1964 avoir été juré alors qu’il entendait « dur » de l’oreille droite et avait l’ouïe affaiblie de la gauche.  À la question du juge Brossard à savoir s’il s’en était plaint, le fier petit monsieur avait répondu: « Non!  Je ne me suis jamais plaint! »  Loin d’être accablant, ce témoignage à du moins le mérite d’être mignon…

Évidemment, lorsqu’on prend la peine de lire les transcriptions du procès, j’imagine que tout cela doit s’éclaircir.

 Les autres suspects

En 1958, un homme incarcéré à Miami aurait avoué être l’auteur du crime.  Francis Gilbert Thompson aurait monté ces aveux de toutes pièces afin d’éviter la prison aux États-Unis et être rapatrié au Québec.

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La Presse, 19 septembre 1993

Toutefois, après avoir interrogé le détenu, les enquêteurs auraient constaté que les faits ne corroboraient pas du tout et que Thompson ne connaissait même pas les routes de la Gaspésie.  La mère du suspect, Mme Catherine Lazore, aurait témoigné pour indiquer qu’à l’époque où les meurtres ont été commis, son fils était confiné dans une institution psychiatrique à Brockville en Ontario. (3)

Plus récemment, une autre confession a fait couler de l’encre. Depuis les années 90, il s’était ébruité dans la famille de Philippe Cabot que ce dernier serait le meurtrier des chasseurs.  Cet homme au tempérament colérique aurait d’abord été dénoncé par ses propres enfants.  Son fils Jean-Gabriel témoigne qu’en 1953, alors qu’il avait 8 ans, il aurait vu son père tuer les trois américains par balles après avoir heurté Eugène Lindsay avec son véhicule.  Les souvenirs sont douloureux pour cette famille de Barachois.  Ce dernier aurait déserté en 1978 pour refaire sa vie et il est décédé en 1998.

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La Presse, 25 novembre 2006

Il est malheureusement difficile d’établir concrètement si ces aveux sont véridiques.  À la lumière des nombreux articles que j’ai lu, les cadavres des chasseurs étaient trop décomposés, démembrés et dévorés par les animaux pour que l’autopsie puisse révéler une blessure occasionnée par un véhicule sur la dépouille d’Eugene Lindsey.  Le fils de M. Cabot, ainsi que son autre fils qui avait aussi été témoin, sont tous deux décédés.  J’avoue toutefois que l’histoire des Cabot me parait teintée de franchise et de souffrances.  Un des quelques souvenirs que j’y trouve dans les journaux est ce triste encart de Marie-Blanche qui demande son divorce d’une adresse inconnue.  Les années concordent avec les faits racontés par leur fille Micheline.

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Le Devoir, 31 janvier 1980

En scrutant les journaux de 1953, je suis tombée par hasard sur un autre crime survenu à New Richmond, dans la Baie des Chaleurs, au sud de Gaspé.  Je n’ai pas entendu parlé de cette histoire dans aucun des documents que j’ai lu sur l’affaire Coffin.  Dans la nuit du 23 juillet 1953, Edgar Audet, un gérant de coopérative de 45 ans a été battu à mort avec un objet contondant devant le regard horrifié de son fils de 11 ans.  Le jeune François Audet aurait été réveillé par un jeune homme s’étant introduit pour rudoyer son père, qui dormait à côté de lui.  Il lui aurait ordonné de prendre les clés de la caisse dans les poches de son père agonisant en prenant la peine de le menacer et de l’informer avoir justement tué 3 hommes le mois dernier.  Durant ce temps, un autre homme se tenait apparemment à la porte de la coopérative et aurait dit en anglais à l’assaillant de ne pas tuer le petit, juste l’homme.  Ils auraient ensuite filé en voiture.  M. Edgar Audet est décédé une heure après l’arrivée du médecin.

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La Presse, 27 juillet 1953

Dans la Presse du 24 juillet 1953, soit le lendemain, un article rassurait les lecteurs qu’aucun lien n’existait entre l’affaire Coffin et ce meurtre, selon un porte-parole de la Police.  N’était-il pas un peu tôt pour déclarer qu’aucun lien n’est possible entre les deux affaires?  Avouons aussi que ça accroche l’œil quand on lit le surlendemain que c’est le fameux capitaine Alphonse Matte, très impliqué dans l’affaire Coffin jusqu’au jour de son exécution, qui s’est non seulement occupé de l’affaire mais qui a aussi fait cette déclaration comme quoi les propos du meurtrier n’étaient que le fruit d’une macabre vantardise et qu’aucun rapport n’était possible.  Les deux hommes n’avaient pas encore été localisés, donc encore moins interrogés.

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La Presse, 25 juillet 1953

L’homme ayant tué Edgar Audet avait 18 ans et il s’appelait Tracy Boudreau.  Il a été arrêté au début août 1953.  Il revenait d’un voyage sur le pouce à la recherche de travail.  Il n’a avoué son crime qu’après une journée d’interrogatoire.  Les mobiles du crime seraient le vol et la vengeance.  Il s’est toutefois dépêché de dire qu’il n’avait pas eu de complice, contrairement au témoignage fait par le jeune Audet et dont plusieurs articles ont fait mention.  Lors du procès, le garçon a été contre-interrogé et on relate qu’après une longue hésitation, il a fini par dire vaguement qu’il ne se rappelait plus s’il y avait vraiment eu une autre personne avec Boudreau.  Je me demande toutefois comment un garçon de cet âge, fort probablement éprouvé, puisse avoir inventé ou même oublié un complice s’ayant exprimé en anglais et ayant ordonné à son comparse de ne tuer que son père.  Cette histoire à un étrange aura, d’autant plus qu’un mystère des plus entier plane sur l’identité du possible complice.

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La Presse, 22 octobre 1953

Tracy Boudreau est-il encore vivant?  Je ne le sais pas.  Il a été reconnu coupable en 1978 pour le meurtre d’une femme de 34 ans à Sept-Îles.(4)  Quand j’en aurai le temps, j’aimerais bien retracer des gens qui l’ont connu.  J’aimerais aussi en apprendre plus sur l’itinéraire qu’auraient emprunté les chasseurs entre leur ville natale et leur sombre destin au campement.

Est-ce que je pense que Wilbert Coffin est réellement le meurtrier?  Je ne le sais toujours pas.  S’il est troublant d’évoquer que le système de justice ait pu conspiré de la sorte, il l’est tout autant de penser que les citoyens puissent crier trop facilement au scandale. Il y a un côté en moi qui aimerait trouver pendant longtemps des failles dans l’affaire parce que c’est quand même ça qui nous attire dans cette histoire.  Et il y a cet autre côté plus pragmatique qui trouve un réconfort à avouer que Coffin n’a pas tellement le profil d’un innocent.


(1) L’Affaire Coffin, Jacques Hébert, 1981

(2) La Presse, 3 mars 1964, BanQ

(3) Progrès du Saguenay, 4 décembre 1958, BanQ

(4) Le Soleil, 2 novembre 1978, BanQ

 

 

La preuve circonstancielle, une mal aimée?

Juge Albert Sévigny (BAnQ, P795,S1,D3552)

La preuve de circonstances, aussi appelée circonstancielle ou indirecte, est une grande incomprise.  Parfois même, cette incompréhension provoque ou engendre des controverses sociales, et peut-être même des mythes.

L’un des meilleurs exemples de ce phénomène reste sans aucun doute la célèbre affaire Coffin.  Rappelons brièvement que Wilbert Coffin, un prospecteur gaspésien, a été pendu au cours des années 1950 pour le triple meurtre de chasseurs américains.  Par la suite, les déblatérations du journaliste Jacques Hébert ont nourris des rumeurs dont l’ampleur força la tenue de l’enquête Brossard au milieu des années 1960.  Or, tout ce qu’a conclu cette commission c’est que le verdict de culpabilité à l’endroit de Coffin était justifié.  De plus, Hébert s’y est ridiculisé en admettant sous serment n’avoir lu qu’un seul témoignage du procès pour écrire son livre incendiaire.  Un livre que l’auteur Me Clément Fortin qualifia plus tard de brûlot.  C’est peu dire!

Et pourtant!  Encore aujourd’hui, il est facile de tomber sur quelqu’un qui croit mordicus en l’innocence de Coffin, comme si l’idée était devenue une mode folklorique.  Mais combien d’entre eux connaissent les détails de la preuve circonstancielle?  Nous prononçons-nous trop souvent à tort et à travers?

Je discutais avec des gens l’été dernier à propos de l’importance de bien se laisser imprégner de toute la preuve présentée lors d’un procès avant de se faire une opinion.  J’ai simplement demandé : « est-ce qu’il vous est déjà arrivé de critiquer un livre sans l’avoir lu?  …Alors pourquoi le ferions-nous pour un procès, alors que les enjeux sont drôlement plus importants? ».

Juger un procès sans y avoir assisté ou sans s’être donné la peine de l’avoir lu, c’est injuste.  Car critiquer un verdict, c’est manquer de respect envers douze personnes de notre société qui ont pris le temps d’écouter et d’analyser une preuve entendue devant eux tout en ignorant tout ce qui a pu être dit en dehors de la salle d’audience.

Dans la cause de J.-Albert Guay, cet homme de 30 ans accusé et condamné pour le premier attentat aérien survenu en Amérique du Nord, la preuve était également circonstancielle.  Et pourtant, personne ne s’est jamais levé pour crier à l’injustice comme dans l’affaire Coffin.  Pourquoi?  Parce que le crime de Guay était impardonnable et que celui de Coffin l’était?

Au moment de livrer ses directives au jury, à la fin du procès de Guay, qui s’est déroulé au palais de justice de Québec en 1950, le juge Albert Sévigny dira ceci à propos de la preuve indirecte :

  • Comment était-il possible de faire une preuve que madame Guay avait été tuée par un moyen employé par son mari pour causer sa mort? Il arrive très souvent que des crimes soient commis sans qu’il soit possible d’avoir une preuve directe du crime, c’est-à-dire d’avoir des témoins qui étaient présents lorsque le crime a été commis ou des témoins qui ont vu l’auteur du crime et ce qu’il a fait pour le commettre.  S’il fallait exiger une preuve directe, s’il fallait avoir des témoins assermentés pour établir qu’ils ont vu commettre le crime et qu’ils ont vu les préparatifs, le travail, l’organisation faite par un accusé, et que le crime commis résulte nécessairement de ce qu’ils ont vu, de ce dont ils ont eu connaissance, s’il fallait, dis-je, de telles conditions pour trouver un accusé coupable, il est certain que bien des criminels ne seraient jamais punis et pourraient continuer leur œuvre.

Deux ans plus tard, au moment de livrer ses directives au jury suite au procès de Marguerite Ruest Pitre, la complice de Guay (elle avait livré la bombe à l’aéroport de l’Ancienne-Lorette) le juge Noël Belleau fournit autre cette explication :

  • La preuve de circonstances est une preuve indirecte, mais vous le savez, dans un crime mûri, dans le crime prémédité longtemps d’avance, l’auteur d’un crime prépare d’avance son crime, choisit son temps, choisit l’occasion propice pour le commettre; choisit aussi le temps où il n’y a pas de témoins qui le voient. Il est évidemment difficile dans ces cas-là de trouver une preuve directe d’un crime, car l’auteur de ce crime a pris les précautions pour se mettre à l’abri, pour ne pas être vu, pour ne pas être surveillé.  Un criminel qui prépare un crime de longue main, il prémédite son crime, il mûri son crime, il pense à toutes ces choses en vue de le commettre et de ne pas être pris.  Il prend toutes les précautions, dans l’espoir de pouvoir échapper à la justice.  Dans 99% des cas, les criminels agissent ainsi dans le but d’essayer à tromper la justice.  C’est pour cette raison que la loi permet que devant les cours de justice on puisse faire une preuve de circonstances.

Plus loin, il expliqua également : « En quoi, messieurs les jurés, consiste la preuve de circonstances?  La preuve de circonstances consiste dans une série de faits nombreux qui doivent se relier ensemble et se rattacher directement et indirectement au crime qui a été commis.  Ces faits nombreux doivent être comme une chaîne dont les faits sont les chaînons, et il faut que ces chaînons soient intimement liés ensemble.  S’il y en a un qui n’est pas prouvé, la chaîne disparaît.  Cette preuve doit être sérieuse, elle doit être prise dans son ensemble et tous les faits dont elle est constituée doivent tendre, si je puis m’exprimer ainsi, à montrer du doigt l’auteur du crime.  Elle se compose ordinairement de faits qui ont précédé et suivi le crime.  Elle se compose aussi des déclarations et des relations des personnes accusées d’avoir commis le crime et de celles des victimes elles-mêmes.  Il existe souvent dans ces faits certains éléments qui tendent à montrer l’intérêt, le motif qu’auraient eu ces personnes accusées d’avoir commis le crime.  Maintenant, je dois vous dire que si même il y a un motif de prouvé, et c’est toujours à vous, messieurs, de le décider, le verdict ne doit pas être basé uniquement sur la preuve de ce motif ou de cet intérêt pour trouver l’accusé coupable.  […] Cette preuve de circonstances, messieurs, doit aussi être examinée par vous dans son ensemble et vous devez en venir à une conclusion seulement après en avoir examiné l’ensemble.  Vous examinerez si les faits qui vous ont été racontés ont été prouvés, et c’est à vous à le dire s’ils sont prouvés ou non, et après cet examen, pour en venir à une conclusion de culpabilité contre l’accusée, vous devez être convaincus hors de tout doute raisonnable, et quand je parle de doute raisonnable, c’est le doute raisonnable dont je parlais tantôt.  Vous devez être convaincus, dis-je, que tous les faits prouvés à votre satisfaction conduisent à la seule conclusion que non seulement l’accusée est coupable mais aussi qu’il ne peut y avoir d’autres hypothèses, d’autres suppositions raisonnables ou contraire.  En d’autres termes, la preuve et toute la preuve doit produire l’impression hors de tout doute raisonnable que tous les faits, non seulement conduisent à une conclusion de culpabilité, mais qu’il n’y a pas d’autres explications possibles.  Et si vous en venez à la conclusion que vous trouvez d’autres explications, non pas plusieurs hypothèses, non pas plusieurs suppositions, mais une seule, il faut qu’elle soit raisonnable, vous devez l’acquitter.  Et si vous êtes aussi convaincus qu’elle n’est pas coupable, c’est suffisant pour l’acquitter, mais il faut, comme je viens de vous le dire, que cette hypothèse en soit une sérieuse et raisonnable.

 

 

En tenant compte du fait que pour condamner un accusé il faut démontrer sa culpabilité hors de tout doute raisonnable, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon se questionne à savoir si devant « une preuve qui est totalement ou principalement circonstancielle, nous devons exiger un degré de persuasion plus élevé »[1].

Pour mieux préciser ce qu’est la preuve circonstancielle, ces mêmes auteurs écrivent qu’elle peut être une bonne preuve « à condition que tous les faits soient considérés chacun par rapport à l’ensemble.  Certains juges estiment même que dans certains cas, la preuve circonstancielle est une preuve meilleure que la preuve directe ».  Les preuves ne doivent donc pas être considérées séparément mais dans un ensemble efficace destiné à reconstituer les faits.  Bref, c’est du cas par cas et c’est ainsi que toutes les causes judiciaires devraient être envisagées.

 

[1] Côté-Harper, Rainville et Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 4e édition refondue et augmentée, 1998, p. 231.

La rumeur, malsaine et coûteuse

Le 22 juillet 1920, dans le parc Victoria de Québec, Blanche Garneau, une jeune femme de 21 ans, était sauvagement violée et assassinée.  Son corps ne devait être découvert que six jours plus tard.  Bien que son nom ait aujourd’hui été oublié par la majorité d’entre nous, ce drame souleva une controverse rarement rencontrée dans l’histoire de notre province.  En fait, le nom de cette modeste vendeuse de thé souleva un intérêt médiatique bien plus imposant que le meurtre d’Aurore Gagnon, survenu la même année.  La stagnation de l’enquête policière poussa le public à vouloir trouver ses propres réponses, ce qui créa rapidement des rumeurs incontrôlables.

Un procès, puis une commission royale d’enquête à laquelle le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau fut contraint de témoigner, ne suffit pas à élucider ce crime.  On avait dépensé les deniers publics pour en arriver au même point.  Le meurtre demeurait non élucidé.

L’Histoire nous enseigne certaines leçons, à condition, bien sûr, d’accepter de leur prêter un minimum d’attention.  Dans les faits, rien dans cette cause du siècle dernier ne rejoint celle de Cédrika Provencher.  Nous avons là deux dossiers séparés par plus de huit décennies, deux modes opératoires différents, et des victimes qui n’ont pas le même âge.  Et pourtant!

Quand on prend la peine de se pencher sur le comportement social, on croirait alors assister à un véritable copier-coller.  La technologie a considérablement évoluée depuis 1920, mais pas nécessairement la mentalité sociale.

Pendant les quelques semaines que dura l’enquête du coroner sur la mort tragique de Blanche Garneau, le public avait, semble-t-il, pris la décision de faire sa propre justice.  Le seul moyen dont le peuple dispose dans ce genre de situation est sa langue, considéré ici au premier degré et comme synonyme de commérage.  Bien sûr, ces rumeurs prenaient leur élan à partir de certains éléments véridiques ou quelques interprétations douteuses, mais elles ne tardèrent pas à prendre une proportion telle que la classe politique fut pointée du doigt.  On accusa deux fils de député d’être les meurtriers, en plus de laisser clairement entendre que d’autres politiciens agissaient au sein de cette enquête dans le seul but de les protéger.  Bref, on parlait de complot politique.

On a d’ailleurs assisté à cette tendance dans l’affaire Dupont, au sein de laquelle, sans aucune preuve, on accusait pratiquement toutes les institutions québécoises, et cela sur une période de plusieurs décennies.  En réalité, le crime reproché ne fut qu’un malheureux suicide.  Bref, la rumeur publique avait failli fausser un résultat clairement établi par la justice.

Quand on se retrouve devant un combat à la saveur de David contre Goliath, comment se fait-il que David ne se remette jamais en question?  Pourquoi ne se demande-t-il pas, par exemple, la raison pour laquelle il est tout seul dans son camp?  Avant de pointer l’ensemble de la société en l’accusant de tremper dans un épouvantable complot qui n’a jamais laissé la moindre trace, une prise de conscience devrait s’imposer d’elle-même.

Ces rumeurs vont rarement en décroissant.  Les ragots prennent plutôt de l’ampleur, et parfois même des proportions démesurées, voir épouvantables.  Ai-je besoin de mentionner quelques cas américains comme JFK ou celui des tours jumelles?

Dans l’affaire Dupont, le congédiement de deux policiers en 1969 a effectivement révélé un certain climat de corruption à Trois-Rivières, mais ce sujet est vite devenu un fourre-tout pour y déposer les hypothèses les plus loufoques.  Bref, c’est devenu à peu près n’importe quoi.  La justice s’est prononcée à plusieurs reprises et à chaque fois le suicide fut confirmé, et reconfirmé, telle une vieille chanson à répondre qui passe et repasse à la radio entre Noël et le Jour de l’An.  Le système judiciaire n’a pas à expliquer son fonctionnement ou ses décisions, mais peut-être qu’on aurait dû faire comprendre à certains acteurs du dossier ce qu’est une véritable preuve.  Ce petit exercice pédagogique aurait sans doute pu éviter de nombreuses dépenses, que ce soit en argent ou en énergie.

L’affaire Dupont a ceci en commun avec celle de Blanche Garneau : dans les deux cas, la rumeur publique a forcé la tenue d’une commission d’enquête coûteuse qui, au final, n’a strictement rien donné, sinon de créer des déchirements et autres mésententes regrettables.  La rumeur peut donc avoir un impact concret et financier sur notre quotidien.  Dans ce cas, il ne faudrait surtout pas la considérer comme inoffensive.

La pendaison de Wilbert Coffin, en février 1956, a suscité sensiblement le même phénomène, au point de forcer le gouvernement à mettre sur pied la Commission Brossard au milieu des années 1960.  Bien que le verdict ait été reconfirmé et qu’une révision du dossier entamée en 2007 n’a jamais donné suite, il se trouve encore des gens pour affirmer haut et fort que Coffin était innocent.  Encore une fois, la rumeur s’est avérée coûteuse.

screenhunter_205-sep-16-19-25En 1982, l’étudiante France Alain a été sauvagement abattue en pleine rue à l’aide d’un fusil de chasse de calibre .12 alors qu’elle revenait de faire des emplettes à Ste-Foy.  Le coroner mit quatre ans avant de tenir son enquête, qui visait clairement l’animateur de radio Benoît Proulx.  Même si celui-ci a été acquitté honorablement lors de son procès survenu au début des années 1990, il s’en trouve encore pour le pointer du doigt.  Et pourtant, quand on se donne la peine d’approfondir un peu cette affaire on a plutôt tendance à viser le comportement policier.  Là encore, il semble que la population ait dû encaisser les frais d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu.  J’ajouterais que, dans ce cas, la rumeur a été malhonnêtement entretenue par certaines personnalités, tout comme le laissait entendre Yves Boisvert dans La Presse du 23 août 1997.

Boisvert, qui intitulait son article « Quand l’hystérie d’une opinion publique gagne le système judiciaire », soulignait que « ce dérapage-là ne pouvait se passer qu’à Québec.  Avec un meneur d’opinion publique appelé André Arthur qui se prend pour un policier, un procureur, un juge et un jury; avec une police de banlieue à la réputation moins qu’ordinaire; avec un avocat de la Couronne pressé et ambitieux; avec un juge ancien sous-ministre associé qui paraît pencher pour la thèse de l’État et qui en oublie des règles élémentaires de justice; et avec un petit monde médiatique qui se chicane salement autour de tout ça ».

On ne souhaite évidemment pas que ces histoires d’horreur se répètent avec l’affaire Cédrika Provencher, alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation ni procès.  Et ces rumeurs ne se limitent pas aux détails entourant Jonathan Bettez.  Dès 2007, et cela jusqu’à l’été dernier, des âmes irréfléchies m’ont fait part de leur idée selon laquelle le coupable serait nul autre que le père de Cédrika, Martin Provencher.  Pour être franc, je n’ai jamais cru ou même envisagé cette avenue.  Pas une seule seconde!  Au contraire, je trouvais cela tout à fait gratuit, et même dégueulasse.

Cette idée ridicule offre un autre exemple concret de l’aspect malsain que peut engendrer un climat contrôlé par les ragots.  Souvenons-nous que Cédrika a été enlevée par un homme qui rôdait dans son quartier en demandant, ici et là, à des enfants de venir l’aider à retrouver son chien.  En fait, un père mal intentionné s’y prendrait autrement, sans ameuter tout un quartier au sein duquel il risquerait d’ailleurs d’être reconnu.

Le simple fait d’y avoir pensé prouve à quel point certaines commères peuvent manquer d’esprit d’analyse.  C’est bien connu, la commère préfère ouvrir la bouche avant de mettre son cerveau en marche.

Comme je le soulignais lors de mon dernier passage à l’émission Denis Lévesque, il est tout à fait normal de vouloir aider, d’avoir l’instinct de chercher, au point de voir Cédrika dans notre soupe.  La normalité a cependant ses limites lorsqu’elle se transforme en chasse aux sorcières.  En dépit de ce que certaines personnes croient, le système policier est généralement efficace et il est aussi là pour nous protéger contre nous-mêmes.  Le système judiciaire se chargera en temps et lieu du coupable, si bien sûr on arrive à déposer des accusations contre lui.  Il ne faudrait tout de même pas laisser la population se faire justice en conduisant Jonathan Bettez sur le bûcher.  Ce serait une terrible régression sociale que de laisser de telles décisions au public, qui a toujours eu besoin de moins de preuve – sinon aucune – que la Justice pour condamner une personne.

Ceci dit, la rumeur a parfois tort, et parfois raison.  Le problème, c’est que nous devons avoir la sagesse d’admettre que ce n’est pas à nous d’en juger, et encore moins à tous ces détectives en herbe qui s’improvisent actuellement.  On peut commenter raisonnablement, mais de là à répandre des rumeurs invérifiables…

Probablement comme plusieurs d’entre vous, j’ai parcouru quelques textes et commentaires sur les réseaux sociaux.  C’est clair, nous sommes plongés en pleine stupeur.  Les gens disent vraiment n’importe quoi, au point où j’ai reconnu personnellement certains affabulateurs et d’autres qui s’improvisent experts en ADN.  Le célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier en est rendu à perdre son latin, et peut-être même son dentier, en répandant certaines inepties.  Certes, il a nagé toute sa vie dans le ouï-dire, mais cette fois c’est la goutte qui fait déborder le vase chez plusieurs amateurs de faits judiciaires.  Ce n’est peut-être pas son âge qui l’affecte le plus, comme l’avancent certains, mais plutôt son amour démesuré pour le scoop.

D’autres avancent l’idée d’un complot alors que nous n’avons toujours pas la moindre accusation légale.  On brûle les étapes.  On cède à la pression populaire et on déblatère.  On veut plaire au public, mais ce n’est pas ça une véritable enquête objective.  C’est dérisoire, inacceptable et très malsain.

Comme le disait si bien l’écrivain S. Yzhar « nous émettons une idée sur toute chose avec une ignorance merveilleuse ».

C’est sans doute malheureux pour les indiscrets chroniques, mais nous saurons la vérité sur cette affaire seulement s’il y a procès.  En attendant, libre à vous de croire les affabulateurs de votre choix.