Wild Bill Hickok

Wild Bill à l’époque où il travaillait en tant qu’éclaireur. À noter la position particulière qu’il avait de porter ses revolvers, les crosses pointées vers l’avant. Et pourtant, on le disait imbattable sur le plan de la vitesse.

Le 27 mai prochain marquera le 175ème anniversaire de naissance de l’un des plus respectés représentants de l’ordre de toute l’histoire américaine du 19ème siècle.  Cet incorruptible au corps athlétique de 6 pieds et un pouce était aussi reconnu pour sa nonchalance et son intransigeance.  Il détestait la publicité et pourtant son nom s’est gravé à jamais au sommet de l’époque du Far West.

Né à Troy Grove, en Illinois, le 27 mai 1837, c’est de son père que James Butler Hickok aurait appris le respect de la justice.  Avant même la Guerre de Sécession, son père aurait contribué à la libération de plusieurs esclaves noirs par sa participation à un réseau clandestin.  Pour lui, la liberté n’avait pas de couleur de peau.

À 18 ans, après la mort de son paternel, James B. Hickok quitta son État natal pour l’Ouest.  Rapidement, on le retrouva à travailler comme camionneur sur les plaines, une région contrôlées en partie par de nombreuses tribus indiennes.  C’est d’ailleurs dans un campement de camionneurs, un soir, que Hickok aurait rencontré pour la première fois celui qui allait devenir son ami de toujours : William F. « Buffalo Bill » Cody.

Cody était son cadet de 9 ans.  Lorsqu’un grossier camionneur vint importuner le jeune Cody en raison de son jeune âge, Hickok prit sa défense en terrassant l’agresseur d’un solide coup de poing.

Quelques années plus tard, Hickok conduisait un chariot de marchandises lorsqu’il connut un combat contre un grizzly.  Il acheva l’animal à coups de revolver mais seulement après avoir été sérieusement blessé.  En guise de convalescence, son patron de la Wells, Fargo & Co l’envoya s’occuper de l’entretien de la station Rock Creek dans le Nebraska.  Il s’agissait d’un relais utilisé par les immigrants traversant le pays ainsi que par le service postal du Pony Express.

David McCanless venait à peine de vendre la station à la compagnie de transport Wells, Fargo & Co et lorsque celle-ci retarda les délais de paiement, il se mit en colère.  Or, le nouveau propriétaire, Horace Wellman, venait de s’installer dans les bâtiments avec sa jeune famille.  C’est contre lui que McCanless tourna sa fureur.

En juillet 1861, lorsque McCanless se présenta devant la demeure armé d’un fusil de chasse et de deux acolytes, eux aussi armés jusqu’aux dents, il se retrouva devant l’impassible Hickok.  Devant l’agressivité de l’ancien propriétaire et aussi un soi-disant geste de trop, Hickok dégaina et l’abattit sur place devant les yeux de la famille Wellman.  Sans hésiter, Hickok sortit par la porte de devant pour abattre les deux amis de McCanless.  Trois morts en quelques secondes.  L’événement marqua à ce point l’imaginaire que les récits s’amplifièrent rapidement, de même que le nombre des victimes.  Encore aujourd’hui, les historiens sérieux doivent faire un travail de démystification afin de ramener l’incident dans une meilleure contextualité.  Une fois les contes de fée écartés, il n’en reste pas moins que trois victimes en quelques secondes demeure un fait d’arme assez exceptionnel.

Dans les faits, Hickok se livra ensuite à des avocats en leur déclarant sèchement qu’il venait simplement de tuer trois hommes.  Peu après, il fut acquitté pour légitime défense.

Suite à l’incident de la Station de Rock Creek, qui fit de lui un homme célèbre, Hickok aurait participé d’une manière quelconque à la Guerre de Sécession, qui s’était déclenchée quelques mois plus tôt avec les premiers coups de canons tirés sur le Fort Sumter en Caroline du Sud.  En réalité, cette période de la guerre civile américaine possède encore ses secrets bien gardés pour les historiens désireux d’en apprendre davantage sur le héros de l’Ouest.  Certains ont prétendu qu’il avait agis à titre d’espion ou de tireur d’élite pour le compte de l’armée nordiste.  D’autres le placent même à la célèbre Bataille de Wilson’s Creek.  Quoiqu’il en soit, il semble en être revenu avec son célèbre surnom de Wild Bill.

Après la fin de la guerre, on le retrouve à Springfield, dans le Missouri, où il s’adonne au jeu.  C’est là, le 21 juillet 1865, qu’il tue Dave Tutt lors d’un duel.  On a longtemps prétendu que l’incident était le résultat d’un trio amoureux mais la découverte de documents d’archives dans les années 1990 démontre qu’il en fut tout autrement.  Dans un article antérieur d’Historiquement Logique on a d’ailleurs approfondi la question.

Tutt aurait usé de sa mesquinerie pour tenter de soutirer de l’argent à son adversaire de poker.  Dans la rue, selon les témoins, il aurait même tenté de dégainer le premier mais Wild Bill fut si rapide que les deux coups de feu ne produisirent qu’une seule détonation.  (pour plus de détails sur ce duel, consulter l’article Le premier duel de Wild Bill Hickok)

Encore une fois, Hickok fut acquitté pour légitime défense.  Il se présenta aux élections de marshal à Springfield, mais perdit la course.  Néanmoins, sa renommée commençait drôlement à intéresser certaines personnes désireuses de régler des problèmes reliés à l’ordre public.

En septembre 1865, un journaliste du nom de Nichols vint à sa rencontre pour l’interroger sur ses exploits.  On ignore ce que Hickok a pu lui dire, mais Nichols a vraisemblablement gonflé la facture dans son article qui fut publié seulement en février 1868.  Du jour au lendemain, le texte fit de Wild Bill une légende nationale.

Après avoir remis l’ordre dans un fort militaire hautement indiscipliné, Wild Bill se retrouva à travailler comme éclaireur sur les plaines, parfois en compagnie de son ami Buffalo Bill Cody.

Quelques années plus tard, après la parution de l’article de Nichols, c’est à pied que Wild Bill revint auprès de ses collègues, s’appuyant sur une lance indienne qu’il avait reçu dans la jambe.  En dépit de cette blessure, la liste de ses victimes s’était allongée.  Mais cette lance semblait avoir mis un terme à sa carrière d’éclaireur puisque la blessure lui aurait enlevé une certaine souplesse, ce qui était néfaste pour la forme physique parfaite que devait posséder un bon éclaireur.

Le 23 août 1869, Hickok fut élu shérif du Ellis County, Kansas.  Dans l’exercice de ses fonctions, il tua trois autres hommes lors de duels mémorables.  Une chose semblait constamment se répéter : ses adversaires ne s’en sortaient jamais vivant.

Bien sûr, avec une telle réputation il se retrouva avec de nombreux ennemis.  Certains voulaient l’abattre par vengeance, d’autres par simple prestige.  Après quelques tentatives contre sa vie, Wild Bill se déplaça au centre même des larges rues des villes à bétail, un endroit où il était plus facile pour lui de voir venir les adversaires plutôt qu’en marchant sur les trottoirs.  Et il y avait longtemps qu’il s’assoyait constamment le dos au mur, peu importe l’endroit où il se trouvait.  Bref, il ne faisait confiance en personne.

Après l’assassinat du Marshal Tom Smith à l’automne 1869, la ville d’Abilene, au Kansas, engagea Hickok pour nettoyer les rues de ses pires éléments.  Le tenancier de saloon Ben Thompson, un tueur renommé qui semait la terreur, s’inclina pourtant devant Hickok.  Le nouveau marshal parvint à le convaincre de retirer un dessin obscène qu’il avait ajouté à son affiche de saloon, ce qu’aucun autre homme de loi n’avait réussi auparavant.

C’est aussi à Abilene que Wild Bill connut son dernier duel en carrière.  Au soir du 5 octobre 1871, il se trouvait dans un bar lorsqu’on entendit des coups de feu à l’extérieur.  Phil Coe était à l’origine de ces tirs.  Ivre, il semblait avoir décidé de s’amuser avec des copains.

Après avoir dit à son adjoint et ami Mike Williams de rester où il se trouvait, Wild Bill sortit pour aller voir ce qui se passait.

Ainsi se retrouva-t-il en face d’une foule de fêtards, dont Coe qui tenait encore son revolver en main, l’air menaçant.  Lorsque Hickok lui demanda pourquoi il avait déchargé son arme, Coe répliqua en ricanant qu’il venait de tirer sur un chien enragé.  Devant le récalcitrant qui refusait de ranger son arme, Wild Bill dégaina ses deux revolvers et les deux hommes tirèrent presque simultanément.  Coe s’écroula pour ne plus jamais se relever.

Toutefois, le véritable drame se produisit au cours des secondes suivantes.  Dans sa vision périphérique, Wild Bill, qui jouissait de reflexes aiguisés, vit un homme s’approcher en courant.  Croyant sur le coup qu’il s’agissait d’un ami de Coe venant à son secours, sa réaction instinctive le poussa à abattre la sombre silhouette.  Malheureusement, il s’avéra que le marshal venait d’abattre son ami et adjoint Mike Williams.

Pour la première fois de sa vie, Hickok semblait avoir compris que son immense talent pouvait aussi comporter de sérieux inconvénients.

Hickok ne se pardonna jamais cette erreur.  Ce fut d’ailleurs son dernier emploi en tant que représentant de l’ordre, bien qu’on réclamait ses talents dans plusieurs localités.  Certains témoins ont d’ailleurs prétendu avoir vu pleurer ce dur à cuire sur les lieux du drame.

Au cours de l’été 1873, Buffalo Bill vint lui faire une offre de 500$ par semaine pour monter sur scène avec lui.  C’est que depuis peu, ce dernier connaissait un succès impressionnant depuis qu’un auteur l’avait rendu célèbre avec quelques romans.  Pour répondre à l’engouement, le jeune éclaireur montait donc sur scène dans l’est du pays pour raconter aux citadins des histoires typiques de l’Ouest.

Fauché, Hickok accepta malgré lui en dépit de son absence de talent pour le spectacle.  En fait, Wild Bill était d’une personnalité sauvage et authentique incapable de jouer la comédie, que ce soit sur scène ou sur les plaines.  Il s’adapta difficilement à ce jeu artificiel, au point de tirer trop prêt les comédiens avec les armes chargées à blanc, leur occasionnant ainsi des brûlures.

Un soir, après l’avoir averti de s’avancer davantage sur la scène pour être vu par le public, les techniciens braquèrent de gros projecteurs dans sa direction.  N’en faisant qu’à sa tête, Wild Bill se rendit en coulisse pour charger ses revolvers avec de vraies cartouches et revint pour démolir les projecteurs en pleine représentation.

Durant les quelques mois de sa participation à la troupe de Cody, il s’amusa néanmoins avec quelques beautés citadines, attirant la gente féminine telle une rock star.  Il ne manqua pas non plus de se battre dans les hôtels avec ces citadins qui se moquaient des habits de son ami Buffalo Bill.

De retour dans l’Ouest, Hickok traîna dans les maisons de jeu pour tenter de se refaire financièrement.  Certains ont tenté d’expliquer son retrait de l’action par un problème oculaire, mais rien de concret ne vient appuyer cette thèse.  Il pourrait être davantage vraisemblable qu’après une vie aussi intense il connaissait tout simplement ce « coup d’âge » de la fin trentaine.

Le 5 mars 1876, c’est à Cheyenne qu’il épousa Agnès T. Lake, une veuve plus âgée que lui qui avait œuvré dans le milieu du spectacle.  À l’aube de ses 39 ans, probable qu’il pensait à réorganiser sa vie autrement et à se ranger pour de bon.  Souhaitant probablement donner un coup de pouce financier à son mariage, Wild Bill répondit à l’appel de la ville champignon de Deadwood, dans le Dakota.  Peu après son arrivée, au soir du 2 août 1876, il s’assied avec des amis pour une partie de poker au Number Ten, un saloon appartenant à un dénommé Carl Mann.  Pour la première fois, il dérogea à sa règle de s’asseoir le dos au mur, acceptant plutôt de prendre la dernière place disponible, celle où il tournait le dos à la porte arrière de l’établissement.

Et c’est ainsi que Hickok ne vit jamais la quarantaine.  Ce soir-là, un dénommé Jack McCall, un jeune homme accusant des troubles de comportement, entra pour lui tirer froidement une balle dans la tête.

En dépit de ce caractère tranchant, Wild Bill Hickok fut l’un des rares représentants de l’ordre du 19ème siècle à mettre sa personnalité rebelle et sans peur au service de la justice.

          En 1930, un mémorial fut inauguré dans sa ville natale de Troy Grove, en Illinois.  Bien que ses méthodes intransigeantes ne correspondent plus aux standards du maintien de l’ordre que nous connaissons aujourd’hui, il n’en reste pas moins que Wild Bill est toujours considéré comme le premier représentant de l’ordre à s’être démarqué pour sa bravoure dans l’histoire américaine.

En 2008, Barack Obama, alors candidat démocrate aux élections présidentielles, affirma dans un discours prononcé à Springfield, Missouri, être le cousin éloigné de 6ème génération de Wild Bill Hickok.  Les historiens se mirent aussitôt à l’œuvre.  Après vérification, il s’avéra que l’affirmation était véridique.  Quelques mois plus tard, Obama était élu 44ème président des États-Unis.

La même année, la ville de Mendota, Illinois, érigea une statue de bronze grandeur nature en l’honneur de Hickok.  Le 27 mai 2009, la municipalité de Troy Grove lui emboîta le pas avec un nouveau bronze.

En 1995, l’excellent Jeff Bridges s’introduisit dans la peau de Wild Bill pour le cinéma.  Sa ressemblance avec le justicier du 19ème siècle pouvait étonner, de même que son interprétation laissant transparente la personnalité robuste de Hickok, mais le scénario laissait à désirer sur le plan historique.  Le film lui prêtait une relation avec Calamity Jane, tandis que dans la réalité il ne lui avait jamais adressé la parole.

Aujourd’hui, une partie du musée de Buffalo Bill situé à Cody dans le Wyoming est consacré à Wild Bill Hickok.


Bibliographie

ROSA, Joseph G.  They called him Wild Bill, the life and adventures of James Butler Hickok.  Norman, Oklahoma, 1964, 278 p.

ROSA, Joseph G.  Wild Bill Hickok, the man and his myth.  University Press of Kansas, 1996, 276 p.

CARTER, Robert A.  Buffalo Bill Cody, the man behind the legend.  John Wiley & Son, New York, 496 p.

Le premier duel de Wild Bill Hickok

James B. « Wild Bill » Hickok (1837-1876). Après avoir été éclaireur pour l’armée il devint l’un des plus efficaces représentants de l’ordre du Far West.

Au cours de l’été 2008, Barack Obama prononçait un discours à Springfield, Missouri, annonçant fièrement être un descendant, de par sa mère, du légendaire représentant de la loi James B. « Wild Bill » Hickok.

Or, c’est à Springfield que Wild Bill se rendit célèbre en participant à un duel qui influença à jamais le cinéma western.

Un anthropologue aux compétences douteuses

Précisons tout de suite un détail qui pourrait induire en erreur.

En 2002, l’anthropologue québécois Bernard Arcand écrivait ceci : « Les duels à coups de pistolets dans la rue principale ont été inventés par Hollywood qui les trouvait magnifiques sur grand écran. »[1]

Prétendre que les duels sont l’invention des cinéastes relève d’un prodigieux exploit mûri dans l’ignorance, à croire que sa bibliographie était truffée de références à Lucky Luke.

Justement, parlant de bibliographie, les deux seuls ouvrages américains apparaissant dans le livre qu’il écrivait en collaboration avec Serge Bouchard concernent la musique country.  On voit donc dans quelles directions ont été investis les efforts des auteurs.

Bernard Arcand n’est plus de ce monde pour défendre ses propos[2], mais voyons ensemble qu’un anthropologue diplômé peut parfois se tromper.  Car les duels, il y en a eu!

Les faits!

L’événement s’est déroulé le 21 juillet 1865 sur le carré public de Springfield, Missouri.  Wild Bill a affronté un dénommé Dave Tutt et c’est ce dernier qui fut emporté par la précision du tir de son adversaire.

En 1964, Joseph G. Rosa, spécialiste de la carrière de Hickok, écrivait que les deux duellistes se connaissaient déjà depuis un certain temps.  Par le passé, Tutt aurait participé à une guerre de clans opposant deux familles et qui aurait coûté la vie à 45 personnes, dont son père.

La théorie du triangle amoureux

Pour expliquer le motif de ce duel, Rosa prêtait à Wild Bill une liaison avec Susannah Moore.  Suite à une dispute de couple, Dave Tutt aurait profité de la situation pour se glisser dans le lit de Susannah.  À son tour, par vengeance, Wild Bill aurait soulevé le jupon de la sœur de Tutt.

Une histoire de couchette est-elle vraiment à l’origine de ce duel?

Rien ne le prouve.

En effet, il peut sembler facile d’utiliser ce bon vieux classique du triangle amoureux, comme ce fut le cas dans un film de 1995[3], pour expliquer nombre de bagarres aux motifs nébuleux.

Le 27 juillet 1865, moins d’une semaine après l’incident, le Missouri Weekly Patriot expliquait plutôt que « David Tutt, de Yellville, Ark., a été tiré sur le carré public, à 18h00[4], vendredi dernier, par James B. Hickok, mieux connu dans le sud-ouest du Missouri comme « Wild Bill ».  Le problème est survenu durant une partie de cartes. »

Selon Rosa, cette partie de cartes se serait déroulée dans le Old Southern Hotel ou au Lyon House, « à un coin de rue du carré public. »

La théorie de la dette

Puis entre en scène le mystérieux « Captain Honesty[5] », dont le pseudonyme laisse quelque peu perplexe.  George Ward Nichols, auteur d’un flamboyant article destiné à immortaliser à tout jamais l’histoire de Hickok[6], prétendait que Captain Honesty, identifié plus tard comme étant le Capitaine R. B. Owens, était sa principale source d’informations à propos de l’incident du 21 juillet 1865.

Or, celui-ci affirmait que Wild Bill avait ultérieurement tué un ami de Tutt, ce qui aurait alors fourni à ce dernier un motif de vouloir la mort de son rival.  De plus, Tutt n’en était apparemment pas à sa première provocation envers Hickok.  Tout cela, cependant, ne repose sur rien de concret.

Là où la version de Captain Honesty rejoint la réalité, c’est à propos de la partie de cartes, au soir du 20 juillet.  Tutt aurait alors rappelé à Hickok une dette de 40$ concernant la vente d’un cheval et Wild Bill l’aurait immédiatement remboursé.  Toutefois, Tutt lui réclama aussitôt un 35$ supplémentaire.  Wild Bill se montra en total désaccord, ajoutant qu’il s’agissait plutôt d’un montant de 25$.  En guise de réponse, Tutt s’empara de la montre de marque Waltham de Hickok en expliquant qu’il la conserverait aussi longtemps que la dette ne serait pas réglée.

Le lendemain, 21 juillet, les deux hommes se croisèrent sur le carré public.  Tutt, qui portait apparemment la montre, aurait dégainé le premier mais Wild Bill fut tellement rapide que les deux coups de feu n’en produisirent qu’un seul.  Toujours selon Owens, Hickok aurait aussitôt pivoté sur ses talons pour braquer les amis de sa victime en leur disant « n’êtes-vous pas satisfait, messieurs », les obligeant ensuite à déposer leurs armes et à rentrer chez eux.

Wild Bill ne faisait pas l’unanimité

Le vainqueur du duel eut droit à un procès, les 5 et 6 août 1865, mais son acquittement pour légitime défense ne fit pas l’unanimité, comme l’écrivit le Missouri Weekley Patriot en date du 10 août 1865 : « Les citoyens de cette ville ont été sous le choc et terrifiés à l’idée qu’un homme puisse s’armer et prendre position au coin du carré public, au centre de la ville, et attendre l’approche de sa victime durant une heure ou deux, et l’engageant alors dans un conflit qui résulte en sa mort instantanée […] »

L’auteur anonyme de cet article donne l’impression de ne pas avoir assisté au procès car il est le seul à décrire l’événement comme un guet-apens et non un duel.  On pourrait même se demander si cet auteur n’était pas un ami de Dave Tutt afin de ternir la réputation de Wild Bill.

De plus, quand on analyse les autres faits d’armes de Hickok, on ne reconnaît pas son style dans cette description, c’est-à-dire qu’il a toujours affronté ses adversaires de face et sans se défiler, ni même se cacher.

Duel en règle

Ce fut bel et bien un duel, dans le sens où les deux hommes se trouvaient face à face et à découvert.  Toutefois, rien ne prouve que les deux duellistes étaient consentants, même à quelques secondes des deux coups de feu.  On semble croire que Tutt dégaina le premier, signe de provocation et de tentative de meurtre, et non d’égalité dans un duel accepté par les deux partis.  Il n’y eut donc pas d’entente formelle établis quelque temps auparavant, comme ce fut souvent le cas au 19ème siècle.

Nichols affirmait que la distance séparant les deux hommes était de 50 pas ou 50 verges, une variation importante, mais d’autres ont aussi avancé la distance de 75 verges, écrivait Rosa en 1964, ce qui semble nettement exagéré pour un duel au revolver.

L’Histoire n’a malheureusement pas retenu le modèle de l’arme utilisé par Tutt, mais Rosa indiquait dans son premier livre que de nombreux auteurs ont prétendu que l’arme de Wild Bill était un Colt Dragoon de calibre .44, tandis que d’autres ont avancé la candidature du Smith & Wesson No 2 Army de calibre .32.  Quant à Nichols, il privilégiait l’idée du Colt Navy.

Un héros qui fuyait la publicité

C’est lors d’une rencontre en septembre 1865 que Wild Bill aurait confié à Nichols l’existence d’un autre motif, mais sans ajouter quoi que ce soit.  Mais l’article de Nichols n’est pas un exemple de fiabilité ou de rigueur historique.  Par exemple, il décrivait des exploits invraisemblables, ajoutant que son héros avait plus d’une centaine de victimes à son palmarès.  On comprend maintenant pourquoi Hickok détesta cet article qui pourtant le rendit célèbre.

C’est que Wild Bill fuyait les projecteurs.  C’était un homme de terrain avare de commentaires.  Après son expérience avec Nichols, une histoire veut que Ned Buntline, le journaliste ayant immortalisé Buffalo Bill Cody[7] par ses écrits, soit entré dans un saloon en marchant vers Wild Bill tout en lançant spontanément : « Tiens!  Voilà mon homme! ».  Sur ce, croyant qu’un de ses ennemis l’interpellait pour venir régler ses comptes, Wild Bill pointa ses armes sur Buntline, qui déguerpit à toute vitesse, manquant de pisser dans son pantalon.

Les deux hommes ne devaient plus jamais se revoir.

Documents retrouvés

En 1996, Joseph G. Rosa récidivait avec un second livre sur le sujet, expliquant que « aussi loin qu’en 1957 on rapportait que les transcriptions du procès étaient dans les dossiers au palais de justice mais qu’ils avaient disparus quand l’endroit a été visité par un groupe d’auteurs. »

On croyait bien que les papiers avaient été égarés ou détruits à tout jamais.  Heureusement, une surprise de taille attendait non seulement les admirateurs de Wild Bill mais tous les passionnés de l’Histoire.

« En 1994-1995, lorsque les archives du Green County furent reclassés et qu’un certain nombre de boîtes intouchées depuis plus d’un siècle furent ouvertes, plusieurs documents importants concernant le duel furent mis en lumière », nous dit Rosa.

On apprend donc qu’une enquête du coroner fut réalisée dans les heures suivant la mort de Tutt.  Rosa précise aussi que dans ces documents on y écrit maladroitement le nom du protagoniste comme « Bill[8] Haycock ».     Huit hommes ont témoignés devant le coroner et, dit Rosa, il semble que l’animosité qu’on prêtait aux deux duellistes depuis longtemps soit fausse, et que « la situation semble plus tragique que conflictuelle. »

En gros, l’histoire de la partie de cartes au Lyon House au soir du 20 juillet était vraie.  Wild Bill aurait perdu, mais Tutt lui rappela sa dette de 35$.  Hickok se montra en désaccord, revoyant ce montant à la baisse, soit à 25$, stipulant qu’un peu plus tôt il lui avait remis 10$.  Mais Dave se montra inflexible.  « Hickok a retiré sa montre et l’a déposée sur la table », précise Rosa.  Tutt la prit et Hickok lui suggéra « de descendre au rez-de-chaussée pour consulter son carnet de notes.  S’il devait autant d’argent à Tutt, il l’aurait remboursé. »

Mais Dave demanda alors 45$.  « J. W. Orr, sous serment, a déclaré que lorsque Tutt est sorti dehors, Hickok s’est tourné vers Orr et lui a demandé de dire à Tutt de lui ramener sa montre dans une heure et qu’il lui donnerait alors 25$.  S’il ne le faisait pas, « quelque chose allait être fait ». »[9]

Le lendemain après-midi, Hickok, Orr et Tutt se retrouvèrent à discuter sur le carré public et la mésentente se poursuivit à propos de la dette.  Selon le témoin Eli J. Armstrong, Hickok aurait alors dit à Tutt ce qui ressemble à ceci : « N’importe qui d’autre en ville t’aurait causé des problèmes pour moins que ça, alors que c’est pas la première fois que je t’emprunte de l’argent et nous n’avons jamais eu de dispute. »

Si Wild Bill a vraiment prononcé ces paroles, on est en droit de comprendre que le comportement de Dave Tutt avait changé de manière radicale.  Pourquoi?

Tutt aurait dit ne pas vouloir chercher les problèmes, bien que le reste de l’histoire démontre l’inverse.

Finalement, Tutt les quitta pour marcher jusqu’à une écurie de location avant de se rendre devant le palais de justice.

John Tutt vint alors dire à Wild Bill que s’il acceptait de venir voir son frère le problème serait réglé.  « Hickok s’est alors dirigé vers la boutique de Crenshaw. »[10]

Toujours selon Rosa, qui décrivait ces nouveaux documents, Tutt se trouvait à environ 30 pas du palais de justice quand Hickok, se tenant à 120 pas de l’autre côté du carré public, l’a interpellé pour lui rappeler qu’il avait sa montre.  « La réaction de Tutt fut de mettre sa main derrière lui, d’attraper son revolver et de dégainer.  Hickok a promptement dégainé le sien, et les deux hommes ont tiré.  Plusieurs des témoins ont pensé que seulement un coup avait été tiré. »[11]

Les témoins semblaient tous d’accord sur le fait que Tutt tituba en se dirigeant vers le palais de justice avant de s’effondrer en face de celui-ci.

Le plus intéressant, toutefois, réside dans le rapport que fit le Dr Edwin Ebert suite à l’examen du corps, fait au soir du 21 juillet.  Selon ce document, la balle serait entrée par le côté droit entre la 5ème et 7ème côte avant de passer à travers la cage thoracique pour finalement ressortir par le côté gauche, encore une fois entre la 5ème et 7ème côte.

Rosa ne manqua pas d’indiquer que ce détail signifie que Tutt faisait face à Wild Bill en lui présentant son côté droit, selon la « mode des duels », offrant ainsi une surface réduite aux tirs de l’adversaire.  Donc, ce résultat confirme les réflexes et les talents déjà légendaires de Wild Bill en matière de tir, d’autant plus que son geste n’était pas planifié.

En dépit de la tension du moment, les archives démontrent donc un tir parfait.

Reste à savoir si la distance entre les deux duellistes n’a pas été exagérée.  Doit-on parler de 50 ou 120 pas?

À quelle distance doit-on tirer pour qu’une balle de revolver propulsée par la poudre noire puisse traverser un corps de pare en pare dans le sens de la largeur?

Il faudrait poser la question à un spécialiste de la balistique.

Le motif du conflit

Préalablement à cette journée du 21 juillet 1865, les documents démontrent que Hickok avait été accusé pour jeu illégal, ce qui semblait courant pour l’époque.  Ce fut le cas pour plusieurs autres représentants de l’époque car les lois sur le jeu étaient loin d’être claires.

Toutefois, en décembre 1864, Tutt avait été accusé pour avoir résisté à une arrestation.  Le 20 juillet 1865, soit la veille du duel, il se présenta au tribunal pour répondre de cette accusation.  On le condamna à une amende de 100$, plus les frais.  Incapable de payer, on le conduisit en cellule mais Thomas G. Martin, ancien partenaire éclaireur de Hickok, vint à son secours pour le faire libérer.

Ce n’est donc pas Wild Bill Hickok qui avait un problème d’argent, semble-t-il!

N’oublions pas que le même soir du 20 juillet, Tutt se disputa avec Hickok à propos de cette dette.  Mais cette fois, on a un élément nouveau, cette autre dette de 100$, ce qui peut largement expliquer l’empressement et l’anxiété de Tutt.  De ce fait, pourrait-on tirer une conclusion immuable à l’effet qu’il a provoqué tout cela en raison de son inquiétude à vouloir rembourser cette dette au plus vite?

Bibliographie :

–          Arcand, Bernard et Serge Bouchard.  Cow-boy dans l’âme.  Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2002.  235 p.

–          Carter, Robert A.  Buffalo Bill Cody, the man behind the legend.  New York, John Wiley & Sons, 2000.  496 p.

–          Hill, Walter.  Wild Bill.  Un film cinématographique de Walter Hill, 1995.  United Artists Pictures, 115 min.  DVD.  Jeff Bridges semble juste dans son rôle de Wild Bill, mais le film n’accorde aucun respect aux faits historique, comme la relation du personnage avec Calamity Jane, alors qu’en réalité Wild Bill a à peine croisé Calamity Jane.

–          Reedstrom, E. Lisle.  « 6 Legendary poker hands ».  Wild West Magazine, vol. 7, no 6 (avril 1995) : 34-38.

–          Rosa, Joseph G.  They Called him Wild Bill, the life and adventures of James Butler Hickok.  Norman, University of Oklahoma Press, 1964.  278 p.

–          Rosa, Joseph G.  Wild Bill Hickok, the man and the myth.  Lawrence, University Press of Kansas, 1996.  276 p.

–          Varga, Jon.  « The Davis Tutt-Wild Bill Hickok showdown had dramatic buildup and face-to-face action ».  Wild West Magazine, vol. 9, no 2 (août 1996) : 22-26, 82-85.


[1] Cow-boy dans l’âme, de Bernard Arcand et Serge Bouchard, Montréal, les Éditions de l’Homme, 2002.

[2] Un cancer l’a emporté le 30 janvier 2009.

[3] Wild Bill, film de Walter Hill, 1995, mettant en vedette Jeff Bridges dans le rôle de Wild Bill.

[4] Mentionné « 6 o’clock p.m. » dans le livre de Rosa.

[5] Captain Honesty, ou Capitaine Honnêteté en français, fut identifié par Rosa lui-même, mais seulement dans son second livre sur le sujet, publié en 1996.  Il s’agissait donc du Capitaine Richard Bentley Owens, qui avait embauché Hickok au cours de la Guerre de Sécession et qui fit appel à ses services quelques mois après l’incident de Springfield afin de « nettoyer » le désordre installé dans l’enceinte du Fort Riley.  Ainsi aurait donc commencé sa carrière de représentant de l’ordre.

[6] L’article de George Ward Nichols fut publié en février 1867 dans le Harper’s New Monthly Magazine sous le titre de « Wild Bill ».

[7] William F. « Buffalo Bill » Cody était un ami personnel de Wild Bill.  Bien qu’ils étaient de caractères opposés, ils entretinrent une relation privilégiée jusqu’à ce que la mort les sépare.

[8] Dans les documents, journaux et livres anciens on le désignait souvent comme William Hickok, son nom de famille étant souvent mal orthographié.  Le fait est qu’il semble avoir reçu son surnom de Wild Bill en premier, et de nombreuses personnes ont certainement crus, logiquement, qu’il se prénommait ainsi car Bill est un diminutif du prénom William.  Or, le véritable nom est James Butler Hickok.  On ignore donc d’où provient l’origine de Wild Bill.

[9] Rosa, Joseph G., Wild Bill Hickok, the man and his myth, 1996.

[10] Id.

[11] Id.