Un pardon pour le Kid?

Après avoir été gouverneur du Nouveau-Mexique, Lewis Wallace s'est surtout fait connaître comme étant l'auteur du roman Ben Hur.  Son œuvre fut porté à l'écran et en 1959 remporta 11 Oscar.
Après avoir été gouverneur du Nouveau-Mexique, Lewis Wallace s’est surtout fait connaître comme étant l’auteur du roman Ben Hur. Son œuvre fut porté à l’écran et en 1959 remporta 11 Oscar.

Lorsqu’on écrit sur le célèbre hors-la-loi Billy the Kid, on parle assez peu de la période où il a démontré un désir sincère de réhabilitation, en particulier en offrant son aide à Lewis « Lew » Wallace, alors gouverneur du Territoire du Nouveau-Mexique. Et dépit des actes de violence que la plupart des auteurs aiment lui attribuer, il a réellement démontré son souhait de donner un coup de pouce au système judiciaire en 1879.

En fait, l’attitude qu’il a eue au cours du printemps 1879 pourrait bien révéler une facette méconnue de sa personnalité.

On sait qu’à la suite de l’assassinat de son ami et employeur John Tunstall, en février 1878, le Kid s’est lancé dans une croisade vengeresse en compagnie de quelques ouvriers agricoles qui se sont eux-mêmes surnommés Les Régulateurs. Rapidement, ces jeunes hommes ont semés quelques cadavres sur leur route. Il suffit de penser à Morton et Baker, ainsi qu’au Shérif Brady.

La fusillade du 19 juillet 1878, survenue au cœur du le village de Lincoln, mit un terme à ce qu’on désigne encore aujourd’hui sous le nom de la Guerre du Comté de Lincoln. (Lincoln County War). D’autres atrocités furent commises au cours des mois suivants, mais l’arrivée en poste du vétéran de la Guerre de Sécession Lewis Wallace au capitole de Santa Fe en tant que gouverneur a fait bouger les choses.

Rapidement, il rédigea une proclamation d’amnistie pour les participants de cette guerre de comté. C’était la seule façon, semble-t-il, de remettre les pendules à l’heure et d’espérer que certains témoins se manifestent afin d’éclaircir les événements. En réalité, les vrais témoins ont été rares à se présenter. Ceux qui le firent ne pouvaient témoigner de tous les détails, du cœur du problème.

Susan McSween, dont le mari avait été froidement abattu lors du dernier affrontement armé du 19 juillet, engagea un avocat du nom de Chapman afin de déposer des accusations contre le colonel Dudley. Lors de la fusillade, Dudley aurait refusé d’intervenir entre les deux clans, ce qui avait causé la mort d’Alex McSween et de quelques-uns de ses jeunes protégés. Mais voilà! Dans ce climat étrange de corruption, Chapman fut assassiné gratuitement en février 1879. Les circonstances firent en sorte que l’un des témoins de la scène fut nul autre que William H. Bonney, alias Kid.

Le 5 mars 1879, le gouverneur Wallace démontra sa détermination en débarquant dans le petit village de Lincoln avec l’espoir de mieux compléter son enquête. Le 11 mars, il rédigea une lettre dans laquelle il donnait les noms de plusieurs suspects en lien avec tous les actes de violence commis dans le comté. Dans cette liste, on retrouvait les noms de plusieurs hommes dangereux, mais aussi celui du Kid.

Peu après, les trois suspects dans l’affaire Chapman furent arrêtés. Cette bonne nouvelle incita un jeune témoin à se manifester. Ainsi, le 13 mars, le gouverneur Wallace recevait cette lettre :

Cher monsieur,

J’ai entendu dire que vous donneriez 1,000$ pour mon corps, et j’en déduis que vous me voulez vivant en tant que témoin. Je sais que c’est comme témoin contre ceux qui ont tué M. Chapman. Si tel est le cas, je peux apparaître en Cour et je peux donner l’information souhaité, mais j’ai des accusations contre moi pour des choses qui sont survenues dans la Guerre du Comté de Lincoln et j’ai peur de me rendre parce que mes ennemis vont me tuer. Le jour où M. Chapman a été assassiné, j’étais à Lincoln à la demande de bons citoyens pour rencontrer J. J. Dolan en tant qu’amis, pour que nous laissions nos armes de côté et faire des affaires. J’étais présent quand M. Chapman a été tué et je sais qui l’a fait, et si ce n’était pas de ces accusations, j’aurais déjà éclairci cette affaire. S’il est en votre pouvoir d’annuler ces accusations j’espère que vous le ferez pour me donner une chance de m’expliquer. S’il vous plaît, envoyez-moi une réponse que vous pouvez le faire. Vous pouvez envoyer une réponse par un porteur, je n’ai plus envie de me battre et je ne me suis pas servi de mes armes depuis votre proclamation. Je vous réfère à n’importe quel citoyen, la majorité d’entre eux sont mes amis et ils m’ont aidé comme ils ont pu. On m’appelle Kid Antrim, mais Antrim est le nom de mon beau-père. En attendant votre réponse, je reste votre obéissant serviteur,

W. H. Bonney

On peut imaginer la surprise du gouverneur de recevoir ainsi une réponse de l’homme le plus recherché du comté, d’autant plus que le Kid démontrait une étonnante ouverture d’esprit. En fait, le témoin idéal se présentait à lui sur un plateau d’argent.

Deux jours plus tard, Wallace lui envoyait donc sa réponse en lui donnant rendez-vous chez un ami commun de Lincoln. En 1950, plus de sept décennies après cette rencontre historique, William H. Roberts, ce vieil homme qui prétendait être Billy the Kid, se rappelait, en plus de fournir de nombreux détails correspondants, que Wallace lui avait promis un pardon complet en échange de son témoignage dans l’affaire Chapman et celle du colonel Dudley. Il devait également comparaître pour ses propres accusations pour éclairer la justice, après quoi on lui promettait un pardon complet.

En 1902, bien avant la sortie publique de Roberts et alors qu’on croyait le Kid mort et enterré depuis 1881, Lew Wallace a publiquement admis avoir fait cette promesse en déclarant que « quand il [Kid] s’est assis, j’ai commencé à présenter le plan que j’avais en tête pour qu’il puisse témoigner de ce qu’il savait à propos du meurtre de Chapman à la session du tribunal deux ou trois semaines plus tard, sans mettre sa vie en danger. J’ai terminé avec ma promesse. « En retour, si vous faites ça, je vous laisserai partir avec un pardon dans votre poche pour toutes les choses que vous avez faites » ».

Tout le monde semble donc d’accord sur la véracité de cette promesse. Alors pourquoi n’a-t-elle pas été honorée?

Tel que promis, le témoignage du Kid a contribué à faire condamner l’un des trois accusés dans l’affaire Chapman. Mais le succès ne fut pas aussi fructueux au cours de la commission d’enquête concernant le colonel Dudley, qui débuta le 9 mai 1879, et qui avait comme mandat de déterminer s’il y avait matière à aller en Cour martiale.

Si on ne possède malheureusement pas les transcriptions sténographiques de ces audiences, l’auteur Frederick Nolan laisse entendre que cette commission aurait pu être biaisé et que le procureur assurant la défense du colonel Dudley, un dénommé Waldo, se serait amusé à détruire tous les témoignages. Dans son plaidoyer du 5 juillet 1879, Waldo aurait simplement qualifié le Kid de « criminel de la pire espèce » ainsi que de « meurtrier de profession ».

Quoi qu’il en soit, en ayant eu le courage de dire ce qu’il savait au gouverneur Wallace, le Kid avait permis à la justice de déposer 200 accusations contre différents voyous et criminels ayant pollués l’atmosphère du comté. Bref, aucun autre témoin n’a fourni au gouverneur une aide aussi précieuse.

Le verdict tomba le 18 juillet 1879 : aucune procédure judiciaire ne serait entreprise contre le colonel Dudley. Il semble que le Kid ait anticipé cette défaite car, un mois plus tôt, c’est en marchant qu’il avait quitté la prison dans laquelle il séjournait en semi-liberté. Au sujet de ce départ, Roberts dira seulement en 1950 que « je suis allé voir [le shérif] Kimbell et je lui ai dit de me donner mon ceinturon et mes revolvers. Il a dit qu’il ne pouvait pas me blâmer comme j’allais partir. […] Tom [O’Folliard] et moi avons quitté la prison en marchant ».

Roberts laissera entendre également que les choses commençaient à s’annoncer mal pour lui, entre autres lorsque des procédures judiciaires furent entreprises pour transférer son dossier dans une autre juridiction, alors qu’il avait demandé au gouverneur d’être entendu à Lincoln.

Il serait sans doute facile de soupçonner Wallace de ne pas avoir tenu ses promesses. Il est vrai qu’au cours de la détention suivante du Kid, au cours des premiers mois de 1881, il a ignoré les lettres de ce dernier. Le Kid implorait son aide en lui rappelant sa promesse.

Aujourd’hui, il est impossible d’éclaircir les détails de cette entente ratée. On ne peut donc accuser Wallace d’avoir manqué à sa parole, tout comme on ne peut supposer que le Kid ait mal interprété les intentions de la justice. Pourtant, on constate qu’une belle occasion de réhabilitation a échouée.

La première victime de Billy the Kid

Selon William H. Roberts, voici la photo qui le représentait à 17 ans, en 1877.

C’est à Silver City, Nouveau-Mexique, que Billy the Kid aurait, selon la légende, débuté sa funeste carrière.

Selon un dépliant touristique réalisé par le Billy the Kid Outlaw Gang[1], visant à promouvoir les principaux sites historiques concernant le personnage, il est mentionné que celui-ci a fréquenté l’école de Silver City et que sa famille habitait près de l’intersection de la rue principale et Broadway.

Après la soi-disant mort du Kid, en juillet 1881, on commença à parler de la liste de ses 21 victimes, une pour chaque année de sa vie.  Bien sûr, il s’agit là d’une phrase toute charmante qui risque cependant de faire basculer les lecteurs néophytes dans le mythe.

En réalité, cette liste s’appuie sur peu de faits historiques.  On pourrait aussi la gonfler, mais c’est déjà sans intérêt.  Pire encore, une victime vérifiable et sérieusement documentée a carrément été oubliée par la légende.

Cette liste peut-elle vraiment être aussi longue?

La réponse est non.

Le nombre de 21 n’est que mythologie et il faut l’effacer immédiatement de sa perception pour recommencer sous un nouvel angle; ou plutôt revisiter la personnalité du hors-la-loi sous un œil neuf et impartial.

En 1960, Ramon F. Adams écrivait : « Nous pouvons seulement compter avec certitude Cahill, Beckwith, Grant, Carlyle, Bell et Olinger, ce qui fait six en tout.  En retirant Carlyle et Beckwith, puisque la preuve absolue qu’ils ont été tués par les balles du Kid n’a pas été faite, le total est réduit.  Il est peut-être vrai que quelques-unes de ses balles aient pu se retrouver dans les corps de Morton, Baker, Brady, et Hindman, mais il y en avait aussi d’autres qui ont tiré et il n’y a aucune façon de savoir quelles sont les balles qui ont été fatales. »

Selon Adams, le chiffre passe dramatiquement de 21 à 6, et même à 4 si on envisage les faits sérieusement.

Le but de l’exercice n’est pas de diminuer la responsabilité criminelle du Kid ni de glorifier ses exploits, mais seulement de faire une analyse historique sérieuse tout en respectant les preuves.  Et ainsi, peut-être, comprendra-t-on comment s’est propagé une fausse image durant plus d’un siècle.

Bien sûr, pour ceux qui ne sont pas familier avec cette affaire, il faudrait pouvoir analyser chacun de ces meurtres pour mieux exposer les faits et ainsi présenter les raisons pour lesquelles on rejette aussi facilement certaines candidatures.  On verra justement ces autres cas dans des articles ultérieurs.

Ici, tenons-nous-en à sa première victime.

La légende prétend que l’incident s’est produit en 1872 à Silver City.

Un forgeron à Silver City, en 1872?

Dans le livre de Pat Garrett, publié en 1882, la légende débute en ces termes : « Quand le jeune Bonney avait environ 12 ans, il a salis ses mains pour la première fois dans le sang humain. »

Ensuite, on nous raconte qu’en se promenant dans une rue de Silver City sa mère fut insultée par un forgeron à qui Billy aurait lancé une pierre.  L’agresseur d’âge adulte s’empressa de courir après le garçon, mais c’est alors qu’intervint le citoyen Ed Moulton en interceptant violemment le forgeron fautif.  Toujours selon Garrett, trois semaines s’écoulèrent avant que Moulton soit impliqué dans une bagarre au Joe Dyer’s Saloon, où le forgeron vit une occasion de prendre sa revanche, si bien qu’il fonça sur le colosse en brandissant une chaise.  Billy, témoin de la scène, aurait alors poignardé à mort le forgeron avec son canif, sauvant ainsi la mise à Moulton.

Donc, en plus de venger les insultes subies par sa mère, la légende faisait de lui un enfant ayant pratiquement sauvé la vie d’un homme décris comme une armoire à glace.  Mais le plus important, c’est que Garrett faisait de lui un fugitif dès l’âge de 12 ans.  Le faisait-il pour tenter de pâlir l’image du Kid?  Pour se justifier d’avoir tiré sur lui en 1881 de manière déloyale?

C’est pourtant cette sauce historique infecte qu’on servait aux lectures de la fin du 19ème siècle.  Si on accuse parfois Internet de véhiculer toutes sortes de faussetés historiques, le phénomène n’est peut-être pas technologique mais humain.  Malheureusement, une certaine partie de la population prendra toujours plaisir à raconter n’importe quoi.

D’une certaine façon, il semblerait que Garrett ait réussi sa mission, car on continuait de croire en sa création quelques décennies plus tard.  En effet, en 1926, Walter N. Burns publiait dans son livre à succès que « les Antrim se sont installé en 1868 à Silver City […] », et que « durant quatre ans Billy a vécu à Silver City […] ».

Et que disent les faits à propos de ces affirmations?  Garrett et Burns avaient-ils seulement respecté une certaine base de vérité ou alors s’étaient-ils contenté de tout inventer?

Les faits

Louis Abraham, qui résidait à Silver City à la même époque que Billy, témoigna plus tard à l’effet que : « Billy n’a jamais tué personne à Silver City.  Il a volé un chinois et a été mis en prison.  Quand il s’est évadé il est allé au ranch Slaughter en Arizona […] »

Maintenant, il est clairement établi que Catherine Bonney Antrim est morte le 16 septembre 1874 à Silver City, laissant derrière elle ses deux fils, Joe[2] et Henry (Billy).  Le père avait déjà abandonné sa femme après avoir appris qu’elle était atteinte de tuberculose.  Les deux gamins se retrouvèrent donc hébergés chez d’autres familles.  C’est là que Henry, ou plutôt Billy, s’est laissé entraîner par un voyou plus âgé que lui à voler de la lingerie à des chinois.  Pour lui donner une leçon, le shérif de l’endroit, un dénommé Whitehill, le laissa poiroter dans la minuscule prison de la ville avec l’intention de le libérer dès le lendemain.  Toutefois, à l’arrivée du shérif, Billy avait disparu.  Se croyant condamné pour une période beaucoup plus longue, il s’était évadé en passant par la cheminée.

C’était en 1875.  Fugitif à 15 ans, c’est déjà plus crédible!

Les chercheurs qui ont fouillé les archives de Silver City en arrivent aussi à la conclusion qu’il n’y a jamais eu de meurtre répertorié dans cette ville pour toute l’année de 1872.

D’ailleurs, il semblerait que Billy n’ait pas mis les pieds à Silver City avant le début de l’été 1873.

Catherine Bonney McCarty, que la légende croit être la mère du Kid mais que Brushy Bill Roberts[3] désignait comme sa tante, a épousé Antrim seulement en 1873.  En supposant qu’elle soit arrivée à Silver City en 1868, comme le prétendait Burns en 1926, elle ne pouvait donc pas porter le nom d’Antrim.

La famille recomposée vint donc s’installer à Silver City seulement au cours de l’été 1873.

Burns renchérissait pourtant en disant : « C’est à Silver City, quand il avait 12 ans, que Billy a tué son premier homme.  Sa mère avec Billy à ses côtés venait de quitter la maison pour le quartier commercial pour faire des courses. »  Ensuite, l’auteur à sensation reprenait sensiblement la même histoire déjà mâchée par Garrett à propos du forgeron, précisant qu’un « homme nommé Moulton […] l’a terrassé avec son poing, et quand il s’est relevé, il l’a terrassé encore. »

Burns décrivait la bagarre, qu’il situe lui aussi dans le saloon de Dyer sur la rue principale, précisant qu’il avait fallu trois coups de couteau de poche pour tuer le forgeron.  Ensuite, il se perdait dans des réflexions trop légères pour tenter de comprendre l’esprit criminel du jeune garçon, trahissant son intention peut-être louable mais malhabile de vouloir jouer au criminologue ou, pire encore, au psychiatre.

Comment pouvait-on étudier le comportement d’un soi-disant criminel à partir d’un crime imaginaire?

La légende a toutefois osé prononcer un nom : Ed Moulton.

Cet homme a véritablement existé.  Sur ce point, la légende ne s’est pas trompée.  Là où elle verse cependant dans l’imaginaire c’est dans le rôle qu’il a joué.  L’existence du saloon de Joe Dyer peut aussi être vérifié.  Mais qu’en est-il des faits?

On sait que l’imaginaire s’inspire d’une certaine forme de vérité, surtout en ce qui concerne les lieux.  Ash Upson, qui a rédigé le livre de Garrett, a justement habité Silver City à l’époque de Catherine B. Antrim.  Il a même affirmé avoir été hébergé dans l’une des chambres que louait celle-ci.  Qu’il ait ou non logé dans cette maison, c’est donc pour avoir connu la ville qu’il a pu fournir de vrais noms, question d’accréditer son histoire fictive.

Ni Upson ni Burns ne devaient se douter que, plusieurs décennies plus tard, on serait en mesure de recueillir des preuves capables de démolir leur version.

Comment pulvériser une légende?

En 1960, Adams écrivait : « Ce premier meurtre, de l’homme qui a insulté sa mère à Silver City, ne s’est jamais produit.  Le Kid est supposé avoir tué cet homme, pas au moment où il a insulté sa mère, mais quand lui et deux autres voyous ont sauté sur Ed Moulton, qui s’était porté au secours du Kid quand le forgeron a fait ses remarques insultantes.  Le beau-fils de Moulton a écris des années plus tard que « Billie [Billy] n’a jamais tué personne à Silver City.  Cette histoire est complètement fausse.  L’histoire qui dit qu’il a tué un homme devant Ed Moulton est totalement fausse. »  Et de plus, tous les autres habitants qui ont vécu à Silver City ont nié qu’il ait jamais tué un homme dans le Grant County.  Ses problèmes à Silver City ont commencé après la mort de sa mère. »

Évidemment, comme il ne croyait pas en la version de Roberts, Adams affirmait, tout comme la légende, que Catherine était la mère de Billy.  Sur certains points, il s’est efforcé de détruire la légende avec tant de doigté et d’efficacité, alors que sur d’autres aspects il y adhérait comme un écolier en admiration devant un professeur.

Le problème, c’est que Roberts fournissait une version très plausible, affirmant être revenu à Silver City juste à temps pour revoir sa tante Catherine, ce qui le place donc dans la ville en septembre 1874.  Il n’avait donc aucun problème avec la justice locale à ce moment-là.

Bien sûr, Roberts n’a jamais mentionné l’incident avec le forgeron, tout simplement parce que l’incident n’a jamais eu lieu.  Il n’est donc pas tombé dans le piège de reprendre cette histoire que, pourtant, tout le monde véhiculait encore au moment de son coming out en 1950.

Si ce forgeron fictif n’a pas été la première victime du Kid, alors qui?  Et surtout quand?  Où?  Et dans quelles circonstances?

Hypothèse loufoque

Frederick Nolan soulignait brièvement une autre fausse attribution, rappelant que le 24 septembre 1876 un tenancier de saloon du nom de Walter Beebe a été tué par balle à Wichita, au Kansas.  Le meurtrier était apparemment un texan qu’un journal de Newton a, quelques jours plus tard, identifié comme étant un dénommé Ward.

Après l’annonce de la mort du Kid, en 1881, en se souvenant que le jeune homme avait déjà vécu à Wichita, l’éditeur Marsh Murdock du Weekly Eagle écrivit : « Nous avons mentionné la semaine dernière que Billy the Kid, récemment exécuté[4], était un ancien résident de Wichita.  Nous nous souvenons, et espérons que c’est vrai, que la balle qui a tué Walter Bebee [Beebe] dans son saloon à l’ouest du pont, a été tirée par Billy the Kid. »

Aucun autre indice ne corrobore cette version.  Les chances sont d’ailleurs élevées qu’elle soit l’invention de l’éditeur.  Victime de l’hystérie collective, il est plus probable que Murdock ait cédé à cette tentation de l’accuser de tous les maux.  Le phénomène s’appliquait d’ailleurs à Jesse James, qu’on accusait de tous les braquages de banques à travers la nation.

Ceci dit, nous n’avons toujours pas répondu à la question.  Qui a été la première victime de Billy the Kid?

Son nom était Francis P. « Frank » Cahill.

Frank Cahill

Ramon F. Adams expliquait que le Kid s’est arrêté à Fort Grant, dans le comté de Pima, en Arizona, où il a tué un forgeron du nom de Cahill le 17 août 1877.  En effet, dans le journal Grant County Herald du 1er septembre 1877, repris dans le Tucson Citizen, on peut lire : « Henry Antrim a tiré F. P. Cahill près de Camp Grant le 17 [août], et celui-ci est mort le 18.  Cahill a fait un témoignage avant sa mort à l’effet qu’il a eu une dispute avec Antrim au cours de laquelle la fusillade a eu lieue.  […]  Le jury du coroner a déterminé que le meurtre était criminel et injustifié, et que Henry Antrim, alias Kid, en est coupable. »

Gus Gildea, un aventurier mort en 1935, a correspondu durant quelques années avec l’auteur Ramon F. Adams.  Gildea affirmait donc que Cahill, surnommé « Windy », essayait continuellement d’humilier le Kid.  Le jour de l’incident, Cahill aurait frappé le Kid, qui s’est ensuite retrouvé au sol, à l’extérieur du saloon de George Adkins.  Le Kid, alors âgé de 17 ans, l’aurait supplié, ce qui fit rire son agresseur.  Peu de temps après, coincé sous le poids de Cahill, le Kid a sorti son arme pour l’abattre.

En se fiant à ce témoignage, on comprend que ce n’était pas la première fois que Cahill s’en prenait à lui.  Peut-on parler de harcèlement?

Si tel fut le cas, on en déduit que Billy encaissait les coups depuis un certain temps, sinon il aurait utilisé son revolver beaucoup plus tôt.  Encaisser les coups, est-ce synonyme d’un caractère sanguinaire?

Sûrement pas!  Encaisser n’est-il pas une certaine forme de contrôle?

Nolan[5] se basait également sur le témoignage de Gildea pour raconter que, après l’éclatement de la dispute dans le saloon, Cahill a traîné le Kid dehors, où ils ont été encerclés par une foule.  Selon le juge de paix Miles Wood, Cahill aurait terrassé le Kid à trois reprises, ce qui a rendu ce dernier furieux, après quoi il a tiré son agresseur en plein estomac.

Il faut comprendre que Gildea est arrivé seulement le lendemain de l’événement, mais il a apporté la précision que Cahill avait immobilisé les bras du jeune homme en y appuyant ses genoux.  Le Kid aurait tout de même réussit à se dégager une main pour empoigner son calibre .45, l’appuyer dans les côtes de Cahill et faire feu.

Le juge de paix Wood fut également un témoin direct de la scène.  Donc, on a ici trois indices qui se corroborent parfaitement : l’article de journal, ainsi que les témoignages de Gildea et Wood.

Pour assurer sa fuite, Billy aurait ensuite volé un cheval du nom de Cashaw, soi-disant la monture la plus rapide de toute la vallée.

Selon Nolan, l’agresseur devenu victime fut transporté au Fort Grant où l’Assistant Chirurgien Fred Crayton Ainsworth a fait tout son possible pour sauver le blessé.

Le lendemain, alors qu’il semblait évident que Cahill ne survivrait pas à sa blessure, Miles Wood fut appelé à titre de notaire pour enregistrer par écris le dernier témoignage du mourant : « Moi, Frank Cahill, convaincu que je vais mourir, je fais ce dernier témoignage.  Mon nom est Frank P. Cahill.  Je suis né dans le comté et le village de Galway, Irlande; hier, 17 août 1877, j’ai eu une dispute avec Henry Antrem [Antrim], aussi connu comme Kid, durant laquelle il m’a tiré.  Je l’ai traité de maquereau et il m’a appelé fils de pute; nous nous sommes alors bagarré, je ne l’ai pas frappé, je pense; je l’ai vu essayer de prendre son arme et j’ai tenté de la saisir, mais je n’ai pas pu et il m’a tiré dans le ventre; j’ai une sœur nommé Margaret Flannigan qui vit à East Cambridge, Massachusetts, et une autre nommée Kate Conden, qui vit à San Francisco. »

Et voilà une quatrième pièce d’archives venant encore une fois corroborer les autres.

Peu après avoir dicté ces quelques phrases, Cahill mourut dans ce que certains ont décris comme une douloureuse agonie.

Les archives montrent que le 19 août 1877 un corps fut enterré dans le lot numéro 12 du cimetière de Camp Grant.  L’identité du cadavre n’était pas mentionnée, mais on peut présumer assez facilement qu’il s’agissait de la première « victime » de Billy the Kid.

Bien que les témoignages laissent aujourd’hui croire à de la légitime défense, l’enquête du coroner de l’époque a déterminé que ce meurtre était « injustifiable ».

Avec son nom dans les journaux, Billy comprit qu’il ne devait pas moisir en Arizona.  Il allait aussi devoir changer de nom.  Et c’est ce qu’il fit.

Il n’utilisa plus jamais les noms de McCarty ou de Antrim.  Encore une fois, il s’inspira de sa défunte tante (ou mère), lui empruntant son nom de fille : Bonney.  Et c’est sous ce nom, c’est-à-dire William H. Bonney, que la légende allait bientôt prendre forme.

En conclusion

Le plus étrange dans « l’Affaire Cahill » c’est qu’il a fallu si longtemps avant de la voir sortir au grand jour.  Pourtant, le nom de « Henry Antrim, alias Kid » apparaissait clairement dans les journaux dès la fin de l’été 1877.  Quelques mois plus tard, son nom de William H. Bonney circulerait aussi dans le Comté de Lincoln, au Nouveau-Mexique, mais sans que personne ne puisse faire le lien avec le jeune fugitif de Camp Grant.

La légende avait littéralement passé à côté de détails importants et pourtant faciles à recueillir.  Mais les auteurs n’étaient sans doute pas aussi rigoureux qu’aujourd’hui.

En comprenant mieux le contexte de ce premier meurtre, on peut sans doute arriver à diminuer considérablement cette fausse représentation qu’on a voulu faire de lui durant de si nombreuses décennies.  Certes, il n’a pas toujours été un enfant de chœur, mais il n’était pas non plus le tueur sanguinaire et sadique décris par les premiers auteurs.  Et on comprend aussi que Garrett ne pouvait être une source d’information impartiale.

Le plus étrange, c’est qu’avant sa mort Garrett avait confié à un autre auteur, Emerson Hough, que son livre ne valait rien et qu’il devait le réécrire.  Malheureusement, il mourut avant, en 1908.

Et en 1983, l’une de ses filles affirma plus tard que son père n’avait jamais tué Billy the Kid.

Non seulement la légende a été pulvérisée sur ce cas précis, mais il semble qu’on se retrouve devant une affaire de légitime défense.

Malheureusement, Brushy Bill Roberts ne nous a laissé aucun détail sur cette affaire.  Avait-il oublié cet événement, un parmi tant d’autres?  Cherchait-il plutôt à oublier?

Difficile d’envisager la dissimulation de crime, car il n’a pas hésité à en avouer d’autres, dont un avec fierté.

Mais ça, c’est une autre histoire!


[1] Organisme rassemblant des admirateurs du hors-la-loi dont le siège social se trouve au Nouveau-Mexique.  Le Billy the Kid Outlaw Gang(BTKOG) refuse de croire la version de Brushy Bill Roberts, un vieil homme qui affirmait, en 1950, être le véritable Billy the Kid.  Leur impartialité est toutefois remise en cause par leur intérêt à promouvoir le tourisme à l’intérieur du Comté de Lincoln, au Nouveau-Mexique, pour éviter l’augmentation de l’affluence des voyageurs qui se rendent de plus en plus nombreux à Hico, Texas, là où s’est éteint Brushy Bill Roberts en 1950.  Après avoir été membre du BTKOG durant quelque temps, par curiosité, j’ai compris leur partialité et leur choix de rester accroché à la légende.

[2] Joe Antrim s’est éteint à Denver, Colorado, en 1930 dans des conditions misérables.  En 1882, il a rencontré Pat Garrett dans un hôtel, apparemment pour le tuer afin de venger la mémoire de celui qu’il disait être son frère, Billy.  On ignore ce que les deux hommes ont pu se dire au cours de cette soirée, mais il n’y eu aucun règlement de compte.  Antrim et Garrett sont sortis en marchant pour ne plus jamais se revoir par la suite.

[3] William H. « Brushy Bill » Roberts fit une sortie publique en 1950 pour affirmer être le véritable Billy the Kid.

[4] Terme inapproprié.  Billy the Kid n’a jamais été exécuté.  Selon la légende, il aurait été abattu d’une balle tirée par le Shérif Garrett en juillet 1881 dans des circonstances qui demandent à être éclairées.  Quant à l’autre version, Roberts, qui affirmait être le Kid, s’est éteint d’une défaillance cardiaque le 27 décembre 1950 à Hico, Texas.

[5] The West of Billy the Kid, par Frederick Nolan, 1998.

Les origines de Billy the Kid

Cette photo de Billy the Kid prise vers 1880 est la seule qui soit reconnue par tous les historiens.

Les controverses sont nombreuses à propos de ce hors-la-loi américain du 19ème siècle.  On s’obstine encore sur son véritable nom, sur ses faits d’arme et même sur l’authenticité de sa mort.  L’une des confusions les plus importantes concerne cependant ses origines.

C’est en raison de sa participation à la Guerre du Comté de Lincoln, en 1878, que Billy the Kid s’est fait connaître.  C’est seulement le 3 décembre 1880 que son célèbre surnom apparaît publiquement pour la toute première fois, dans le Las Vegas Gazette[1] du Nouveau-Mexique[2].  On le décrivait alors comme le leader d’une bande composée de plus de quarante hors-la-loi; une exagération bien sûr.  Le fait qu’il ait été le leader d’un gang est d’ailleurs une idée très discutable.

Et ce n’est qu’à l’époque de son évasion, en avril 1881, que son nom devient une légende nationale, et encore plus après sa prétendue mort, trois mois plus tard.  Car la postérité aime les héros qui meurent jeunes.

Toute bonne biographie débute par le lieu et la date de naissance du protagoniste, mais dans le cas de Billy the Kid tout était voué à la controverse dès le départ.

Où et quand est-il né?  Et quel était son véritable nom à la naissance?  Voilà trois questions qui sèment encore la controverse.

Pour se protéger lui-même de certaines circonstances, il est tout à fait plausible que Billy ait lui-même menti sur certains détails.  C’est d’ailleurs ce que prétendait Brushy Bill Roberts, qui affirmait être le Kid en 1949-50.  L’utilisation d’identités fictives était monnaie courante dans les États-Unis du 19ème siècle.

Dans son livre publié en 1882, Pat Garrett, le shérif qui aurait prétendument tué le Kid, commençait son premier chapitre ainsi : « William H. Bonney, le héros de cette histoire, est né dans la ville de New York, le 23 novembre 1859 »[3].

D’abord, Garrett n’avait connu le Kid que très brièvement.  En fait, malgré la prétention de nombreux auteurs, il n’existe aucune preuve valable prouvant qu’ils aient d’abord été des amis.

Au moment d’écrire son livre, quelques mois seulement après la mort présumée du jeune hors-la-loi de 21 ans, Garrett ignorait tout de l’enfance du Kid.  Ce court laps de temps ne lui a certainement pas permis de faire des recherches sérieuses.

La question est de savoir pourquoi il s’est senti obligé de compléter ce vide en puisant dans son imaginaire?

Plus de 40 ans plus tard, Walter N. Burns reprenait la même date de naissance et le même nom, ainsi que le lieu[4].  Curieusement, personne ne semblait se poser de questions sérieuses à propos de ce détail pourtant crucial d’un point de vu biographique.  Comment pouvait-on faire confiance en Pat Garrett?  Seulement parce qu’il avait été un homme de loi efficace en mettant hors d’état de nuire le Kid et ses amis?

L’insigne de shérif ne fait pas de lui un auteur chevronné pour autant.  Loin de là, d’ailleurs!

Rappelons que Garrett n’était pas blanc comme neige, que ce soit avant ou après 1881.  On sait maintenant qu’il a tué un chasseur de bison au cours des années 1870 selon des circonstances douteuses.  Et une fois sa célébrité acquise, il semble s’être laissé emporter vers une certaine forme de déchéance.  On le rapporte comme un amant de la bouteille et du jupon.  D’ailleurs, Garrett finira assassiné en 1908 dans des circonstances qui demeurent encore très mystérieuses.

Tout le monde a donc pris pour acquis cette bonne vieille légende, jusqu’à ce que l’auteur Ramon F. Adams se questionne en 1960[5].

Si cette date du 23 novembre 1859 est fausse, alors il faut des arguments solides pour corriger le tir.  Il est évidemment plus facile de créer un mythe, qui ne repose d’ailleurs sur aucune preuve.  Pour détruire ce même mythe, cependant, on exige toujours des preuves solides.  Une tendance mystique, d’ailleurs.  Prouvez-moi que les fantômes n’existent pas, dirait une âme mystique, alors qu’elle-même ne peut rien apporter de concret.  Bref!

Est-il possible de trouver des preuves après tout ce temps?

À ce sujet, Adams écrivait : « Il semble étrange, cependant, qu’il [Upson] a choisi la date de naissance du Kid le même jour et le même mois que sa propre date de naissance, puisque Upson est né un 23 novembre, d’une année antérieure (1828). »

Adams soulevait un point très intéressant.  Le livre de Garrett, qui a été rédigé par son ami Ash Upson, autre alcoolique invétéré selon l’auteur Leon Metz[6], a été le premier à affirmer que la date exacte de la naissance de Billy the Kid était le 23 novembre 1859.  Dans ce cas, il faut bien admettre que, ne possédant aucune information, Upson a décidé de laisser libre cours à son imagination.  Et puisque l’imagination n’est jamais très loin de la réalité, il s’est sans doute laissé tenter en s’inspirant de son propre anniversaire.

Si la date est fausse, alors comment croire au reste de l’histoire?

Pour ce qui était du choix de l’année de cette naissance Upson n’a pas eu un calcul bien difficile à faire.  Tout le monde savait que Billy avait 21 ans au moment de sa prétendue mort en juillet 1881.  Pire encore, la légende voulait aussi que sa naissance ait été publiée dans le New York Times deux jours après, soit le 25 novembre 1859.

Le premier à vouloir vérifier ce détail fut William V. Morrison, l’avocat de Brushy Bill Roberts.  Le 14 juillet 1950, Ben Dalgin, directeur des arts et reproduction pour le New York Times, écrivait ceci à Morrison en réponse à sa demande : « Nous avons cherché parmi les éditions en question et n’avons pu trouver aucune annonce d’une quelconque naissance. »[7]

Une fois encore, cette constatation ne prouve pas que la légende mentait, mais seulement qu’il n’y a rien de tangible pour l’appuyer.

Adams ajoutait aussi : « Le Kid est supposé être né à New York, le 23 novembre 1859, mais aucun papier officiel n’a jamais été trouvé pour appuyer cette date. »

S’il n’est pas né à cette date ni dans cette ville, alors quand?  Et où?  Est-il au moins possible de trouver une information valable et digne de ce nom?

Au fil des années, certains auteurs ont avancés plusieurs alternatives, comme par exemple le 9 juillet 1859 et même à des années qui semblent très peu plausibles, faisant du Kid un enfant ou un adulte trop âgé.  Plusieurs livres à crédibilité douteuse ont été publiés durant une longue période, un phénomène qui s’explique sans doute par un désir de gloire de la part de leurs auteurs.  Billy représentait une image tellement forte que plusieurs hommes auraient bien aimé le connaître et en faire leur ami, et voilà pourquoi plusieurs d’entre eux se sont mis à écrire n’importe quoi; à le voir dans leur soupe.  Un témoignage le rapporte même en train d’aider une jeune institutrice à traverser une rivière à dos de cheval.

Le phénomène n’est pas nouveau : on voit les légendes partout.  Il n’y a qu’à se souvenir d’une certaine époque où on rapportait la présence d’Elvis Presley partout sur le globe.  Il s’agit presque là d’un délire collectif.  Et le phénomène n’est pas nouveau, car il se serait produit avec l’empereur Néron au 1er siècle de notre ère.

Adams ne s’est pas prononcé ni sur la date ni sur le lieu de la naissance, mais il l’a ouvertement fait quant au nom du Kid.  Selon lui, son véritable nom était Henry McCarty (ou McCarthy).

Pour expliquer son hypothèse, il écrivait que : « Le père de Billy est sensé être mort quand le Kid avait trois ans, mais c’est un fait que sa mère s’est remariée à Santa Fe, Nouveau-Mexique, le 1er mars 1873, bien que la plupart des auteurs prétendent qu’elle s’est remariée au Colorado.  Elle s’est mariée à William H. Antrim dans la First Presbyterian Church, par le Rév. D. F. McFarland, avec ses deux fils, Joe et Henry McCarty, comme témoins.  Henry assuma plus tard le nom de William H. Bonney. »

Est-ce possible?

En effet, ce document d’archives est authentique.  Adams se basait donc sur quelque chose de solide.  Toutefois, c’est dans son interprétation que les choses se gâtent.

Malgré tout le respect que je lui dois pour avoir combattu le mythe à plusieurs niveaux, Adams se base sur une preuve bien mince pour en arriver au nom de Henry McCarty.

Pourquoi?

Il s’agit là d’un document de mariage datant de 1873, alors que la naissance du Kid avait eu lieu quelque part en 1859, ou peut-être même en 1860.  En 13 ou 14 années, était-il possible que le jeune garçon ait changé de nom?

Dois-je spécifier qu’acte de mariage ne signifie pas acte de naissance?

Et qu’est-ce qui prouve que cette femme était réellement sa mère?

Tout ce que cet acte nous dit c’est que la mariée était accompagnée de ses deux fils : Joe et Henry McCarty.  Mais était-ce véritablement ses fils?

Toutes ces questions nous amènent vers l’alternative que proposait Brushy Bill Roberts en 1950.  Au sujet de ses origines, il expliquait : « Mon grand-père, Ben Roberts, s’est établit à Nacogdoches, Texas, en 1835.  En 1836 il a aidé Sam Houston à libérer le Texas du Mexique.  Mon père est né à huit miles de Lexington, Kentucky, le 8 mars 1832.  Il s’est battu lors de la Guerre Civile dans l’armée du Sud, sous les ordres de Ross jusqu’en 1863.  Ensuite il s’est joint à Quantrill.  Après la guerre il est allé vers l’ouest comme cow-boy.  Le nom de fille de ma mère était Mary Adeline Dunn.  Elle était native du Kentucky.  Vers la fin des années cinquante [1850], mon père s’est installé à Buffalo Gap, dans le comté de Taylor, Texas.  Je suis né à Buffalo Gap le 31 décembre 1859, à la dernière heure du dernier jour de l’année. »

La version de Roberts bouleverse beaucoup de choses.  Malheureusement, s’il est impossible de prouver que le Kid soit né à New York, le scénario se répète pour la candidature de Buffalo Gap[8].  Tout est donc possible.

Cependant, ce qui est le plus surprenant dans le cas de Roberts, c’est qu’au moment de faire sa révélation, la majorité des Américains croyait encore en la vieille version, celle popularisée par Upson, Garrett et Burns.  Donc, il devait être conscient qu’il soulèverait la controverse dès le départ.  La question est : qu’avait-il à gagner en contredisant tout le monde?

La facilité peut-elle expliquer cette préférence populaire envers la légende?  Une paraisse intellectuelle?

Vient un moment où on s’assoit sur nos idées pour ne plus en rediscuter.  Le confort intellectuel s’installe et alors toute nouvelle idée, même avec de bons arguments, nous paraît futile et ridicule.  C’est ce qui s’est produit dans le cas de Roberts.  Quand il a voulu exposer ses preuves devant le gouverneur, le 29 novembre 1950, on a refusé de l’entendre.  La population avait choisi de poursuivre dans sa croyance en une légende sans fondement.

Pourtant, la version apportée par Brushy Bill Roberts devient tout à fait plausible, dans le sens où elle ne comporte aucun mensonge vérifiable ni erreur grotesque.  Mais peut-on la prouver pour autant?

Si Roberts avait été un imposteur ne se serait-il pas contenté de reprendre cette même histoire véhiculée par Garrett, Burns et les autres?

En 1950, lorsqu’il a fait sa sortie publique, personne ne s’était encore vraiment donné la peine de vérifier la date ni le lieu de cette naissance.  En fait, le premier à le faire fut Adams, en 1960.

Bien qu’il ne croit toujours pas que le Kid ait survécu jusqu’en 1950, Frederick Nolan[9] s’est également intéressé de près à cette question.  Il a même eu la patience d’éplucher le recensement de 1860 des 19 comtés de l’État de New York et il n’a trouvé aucune famille McCarty avec une mère, un père et deux fils.  Toutefois, « un recensement de Manhattan de 1860 montre un Patrick, 30 ans; Catherine, 29 ans; Bridget, 7 ans; et Henry McCarthy, ce dernier ayant 1 an […] », dit-il.

Plusieurs amoureux de la légende ont cru voir là le chaînon manquant.  Par contre, Nolan se questionnait à savoir ce qui était arrivé à Bridget et pourquoi l’âge de Catherine ne correspondait pas.  Encore là, tout est relatif, car on connaît les erreurs souvent nombreuses dans ce genre de recensements.

Nolan racontait aussi qu’une femme du nom de Lois Telfer avait expliqué, au cours des années 1950, que le vrai nom était Bonney et que le père de Billy était l’un des frères jumeaux de Barnabas Bonney de Lyons, Comté de Wayne, New York.  « Puisque les archives de Lyons remontent seulement jusqu’en 1880, il n’y a aucune façon de vérifier la validité de sa proposition ou de confirmer son affirmation que le Kid, le fils de William Bonney, est né à Brooklyn », explique Nolan.

Les exemples comme ceux-là sont nombreux.  Plusieurs personnes ont apportés leur propre version, si bien qu’on a raconté au fil des ans que le Kid était originaire de New York, du Missouri ou de l’Indiana.

Au milieu de tout ce bordel, qui dit vrai?

William A. Tunstill, un historien du Nouveau-Mexique qui s’est consacré au dossier de Brushy Bill, a pu retracer les affirmations que ce dernier a fournies à Morrison en 1949 et 1950.  Dans une lettre datée du 2 novembre 1994, Tunstill m’écrivait : « J’ai inclus [dans l’enveloppe] une charte de la famille de Billy the Kid qui est le résultat de huit années de recherches pour faire ressortir la vérité au public. »

Cet arbre indique que la grand-mère maternelle de Billy était une indienne Cherokee qui s’est d’abord mariée à un dénommé Bonney.  De cette union est née Katherine (ou Catherine) Bonney, la demi-sœur de la mère de Billy qui, plus tard, l’a élevé comme son propre fils.  Dans un second mariage, avec un homme nommé Dunn, cette même grand-mère indienne aurait donné naissance à Adeline Dunn, la mère biologique de Billy.

Toutefois, Tunstill ne mentionne pas les pièces d’archives consultées pour pouvoir arriver à ce résultat.

Et maintenant, qu’en est-il de son nom à la naissance?

Si la légende s’est trompé avec le nom de Bonney et que des chercheurs s’obstinent à faire croire que c’était McCarty, alors il ne nous reste plus qu’à voir ce que Roberts avait à dire.

Bonney ou McCarty?

En fait, ni l’un ni l’autre.

Le vieil homme a expliqué être né William Henry Roberts, nom qu’il a rapidement changé pour des raisons de sécurité.  Son père était apparemment de tempérament violent et sa tante, Catherine, l’a élevé durant un certain temps en s’efforçant de le dissimuler à son père.

Si Adams et les autres chercheurs en viennent à la conclusion que le vrai nom de Billy était McCarty, c’est parce qu’ils se basent surtout sur cet acte de mariage de 1873 et aussi sur les articles de journaux parlant de ce jeune homme peu de temps avant son arrivée dans le Comté de Lincoln.  En effet, quand le Kid tua un dénommé Cahill en Arizona, en août 1877, il utilisait le nom de McCarthy, emprunté à sa tante, qui elle-même avait épousé un homme de ce nom avant son second mariage avec Antrim.

Dans l’arbre généalogique de Tunstill on remarque que « Katherine Bonney » a connu un premier mariage avec un certain McCarty.  De ce mariage, elle a même eu un fils nommé Joseph McCarty, celui que plusieurs chercheurs ont pris pour le frère ou le demi-frère de Billy, qui est donc le fameux « Joe » apparaissant à l’acte de mariage de 1873.

Pourquoi Upson et Garrett ont-ils créé de toutes pièces les parties alors manquantes de la vie du Kid?  Pour se rendre intéressant?

Les chercheurs peu soucieux de la rigueur historique continuent de croire cette version, alors que, heureusement, la plupart n’y croient plus.  Si Garrett et Upson avaient seulement admis ne pas savoir, on aurait sans doute gagné du temps et ainsi évité d’induire en erreur toute la population.

Brushy Bill a expliqué à son avocat qu’à son arrivée dans le Comté de Lincoln, à l’automne 1877, il a lui-même affirmé être né à New York tout simplement pour brouiller les traces.  Si on doit le croire sur ce point, alors l’information s’est probablement transmise par ses copains pour finalement se rendre jusqu’aux oreilles de Garrett et Upson.  Ces deux-là n’auraient donc pas véritablement menti en mentionnant la ville de New York.  En revanche, tout porte à croire qu’ils ont inventé la date du 23 novembre.

En conclusion, peut-on maintenant répondre aux trois questions posées au début?  Quand et où est-t-il né?  Quel était son véritable nom à la naissance?

Il n’existe aucune preuve précise pour répondre définitivement à ces trois questions.  En ce qui concerne les éléments amenés par la légende on peut sans doute les rejeter pour les raisons que nous venons de voir.

Bien que les informations fournies par Brushy Bill Roberts sont détaillés et beaucoup plus logiques, il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas les prouver hors de tout doute raisonnable.  Aucun acte de naissance officiel, par exemple.  Rien.  Il n’y a que sa parole.

D’un point de vu objectif et impartial, on pourrait donc conclure en disant que le mystère n’est pas tout à fait complet, mais qu’on ne peut faire aucune affirmation définitive.

Cependant, quand on approfondit les affirmations de Roberts concernant les autres événements de sa vie, plusieurs ont tendance à faire pencher la balance en sa faveur.  Mais pour ces détails, donnons-nous rendez-vous dans un prochain article.


[1] C’est J. H. Koogler qui publie l’article le 3 décembre 1880.  Koogler était un ami de Huston Chapman, assassiné l’année précédente par des membres de la faction Dolan, les ennemis du Kid.  L’auteur Frederick Nolan croit que c’est par colère suite à la mort de Jimmy Carlyle, victime présumée de Billy the Kid, que Koogler démarre sa campagne dans son journal où il écrit : « a powerful gang of outlaws harrassing the stockmen of the Pecos and Panhandle country, and terrorizing the people of Fort Sumner and vicinity.  The gang includes forty or fifty men, all hard characters, the offscouring off society, fugitives from justice, and desperadoes by profession… The gang is under the leadership of « Billy the Kid », a desperate cuss, who is eligible for the post of captain of any crowd, no matter how mean or lawless… Are the people of San Miguel county to stand this any longer? »

[2] Ne pas confondre avec la ville du jeu, la Las Vegas du Nevada.  Ici, il s’agit de Las Vegas, Nouveau-Mexique.

[3] The Authentic Life of Billy the Kid, Pat Garrett, 1882.

[4] The Saga of Billy the Kid, Walter N. Burns, 1926.

[5] A Fitting Death for Billy the Kid, Ramon F. Adams, 1960.

[6] Pat Garrett, the story of a western lawman, par Leon C. Metz, 1974.

[7] Alias Billy the Kid, William V. Morrison et C. L. Sonnichsen, 1955.

[8] Robert Wettemann à Eric Veillette, 15 novembre 2004 : « Très peu de touristes viennent au Buffalo Gap Historic Village avec l’intention de trouver des informations concernant William H. Roberts, et de toute façon il y a peu de lien à faire entre notre site et « Billy the Kid ».  Considérant que Buffalo Gap n’était même pas une vraie communauté jusque dans les années 1870, et que Roberts est supposément né ici en 1859, je suis vraiment sceptique à propos d’un lien, car il serait difficile, voir même impossible de trouver des actes de naissance, puisque la communauté n’existait pas à l’époque de sa naissance […] »  Wettemann, directeur du programme d’histoire publique de Abilene, Texas, semblait tirer des conclusions un peu trop hâtives.  On sait que dès 1857 il y avait des gens sur le site de Buffalo Gap, sans doute un camp de chasseurs de bisons.  Il est d’ailleurs probable que le nom du village ait été donné seulement quelques années plus tard.  Cela expliquerait donc pourquoi Brushy Bill connaissait l’endroit sous le nom de Buffalo Gap.  Et il est aussi de notoriété public qu’en Amérique du Nord, au Québec par exemple, la date officielle de la création d’une ville ou d’un village ne correspond pas toujours à l’arrivée de la toute première personne sur les lieux.

[9] The West of Billy the Kid, 1998, Frederick Nolan.