1953 : Wilbert Coffin

C’est en juin 1953, en Pennsylvanie, qu’Eugene Lindsey se prépara pour une expédition de chasse en Gaspésie. Il ferait le voyage en compagnie de son fils Richard et d’un ami de ce dernier, Frederick Claar. Dans ses bagages, Richard quitta avec une paire de jumelles et un canif que lui avait offert en cadeaux un cousin militaire basé au Japon.  C’est à bord d’une camionnette Ford 1947 dont l’arrière avait été aménagé pour dormir à l’abri que les trois hommes entreprirent leur voyage vers Gaspé. Le 8 juin, ils s’arrêtaient au Robin Jones & Whitman Company à Gaspé afin d’y acheter quelques provisions, dont des œufs et du sirop d’érable Old Tyme. Peu après, ils s’engouffraient en pleine forêt.

Peu après, le garde-chasse Jerry Patterson leur conseilla d’éviter de traverser une rivière qui se trouvait alors en pleine crue printanière. Eugene Lindsay n’en fit qu’à sa tête et s’y engagea sous les yeux mêmes du garde-chasse. Désespéré de les voir enlisés, Patterson, qui devait d’abord terminer sa ronde, leur promit de l’aide pour le lendemain. En attendant, les trois chasseurs américains s’installèrent pour la nuit. Ce sera finalement un camion poids lourd qui viendra les sortir de cette fâcheuse position. Lindsey, qui avait la réputation d’être près de ses sous, donna cinq cigares King Edwards au conducteur afin de le remercier.

Au matin du 9 juin, vers 10h00, les trois Américains étaient de retour à Gaspé pour faire le plein d’essence, où Lindsey discuta un moment avec le pompiste Donald Davis. Vers 18h00, Wilbert « Bill » Coffin laissait son ami MacDonald à son camp de chasse en forêt après lui avoir mentionné son intention de rentrer chez son père. Le lendemain matin 10 juin, vers 6h00, MacDonald se présenta chez le père de Coffin pour découvrir que Wilbert n’y était pas. Il en sera étonné puisque son ami lui avait dit de l’y rejoindre.

Dans la reconstitution des événements, on établit que vers midi Coffin et le jeune Lindsey s’étaient arrêté au garage Gérard & Fils enr. pour y acheter une pompe à essence neuve. Ils se rendirent ensuite à la station où travaillait Donald Davis, qui se chargea de remplir d’essence leur nouveau bidon. Une trentaine de minutes plus tard, Coffin et Lindsey s’arrêtaient à l’Hôtel de Gaspé. Pendant que le jeune américain l’attendait dans la camionnette, Coffin entra pour discuter avec le barman Murray McCallum et boire une bière. Il en achètera quelques autres pour emporter. C’est à cet endroit qu’on vit pour la dernière fois l’un des trois chasseurs. En fait, Coffin s’était mis en route deux heures plus tôt, soit vers 4h00 du matin, pour rouler en direction du camp 21 à bord de la camionnette de Baker. Vers 7h00, il s’arrêta dans un chemin boisé en apercevant le véhicule des trois chasseurs américains. Ceux-ci étaient en panne. Selon l’auteur Clément Fortin, c’est à ce moment que Coffin aurait remarqué la qualité des armes que possédaient les trois hommes. Puisque le moteur de la Ford 1947 avait pris l’eau, Coffin aurait conclu que la pompe à essence devait être changée. C’est donc en compagnie du jeune Richard Lindsey que Coffin retourna à Gaspé pour tenter de trouver une pièce de rechange. Coffin affirmera plus tard avoir emporté la vieille pompe pour tenter de la faire souder par un ouvrier de Gaspé avant de se rendre finalement compte qu’il en fallait obligatoirement une neuve. On fera la preuve lors du procès que la pompe originale n’avait même pas été démontée sur le camion des Américains.

À partir du 12 juin, les preuves circonstancielles commencèrent à s’accumuler. D’abord, Coffin débarqua chez Ernest Boyle à Wakeham, à quelques milles de Gaspé, pour lui demander une bière. Il en profitera pour lui rembourser une vieille dette de 5.25$. Vers 19h00, il se rendit chez Wilson MacGregor pour lui acheter quelques bières.  MacGregor se souviendra avoir vu à l’arrière de la camionnette de Coffin « une batterie de cuisine, des sacs en toile de l’armée et le canon d’une carabine. » Quelques minutes plus tard, à l’hôtel Mount View, Coffin acheta une autre bière, cette fois avec un billet de 20$ américain. Il prétendit que les Américains l’avaient payé pour son aide. Il sortit aussitôt de sa poche un couteau multifonctions que les Américains lui auraient donné en cadeau. Vers 20h30, il rentra chez lui et montra le couteau à sa sœur Rhoda. Il se changea et repartit peu après en emportant avec lui une bouteille de whiskey. Quand sa sœur lui demande où il va, Coffin dira seulement « je ne sais pas. »

Le 13 juin, vers 1h30 de la nuit, il remboursa une autre vieille dette de 10$ auprès d’Earle Tuzo, qui rendit aussitôt à Coffin le revolver que ce dernier lui avait laissé en gage. Vers 3h30, le camionneur Ansel Element s’arrêta pour aider un homme dont la camionnette venait de s’enliser dans un fossé.  Pour le remercier, le conducteur lui remit 2$ en argent américaine. Vers 6h30, Coffin arrivait à Percé. Puisque sa camionnette connaissait des ratés depuis sa sortie de route, il s’arrêta dans un garage.  Pendant que le mécanicien réparait son système de freinage, Coffin lui expliqua être en route vers Montréal. Il avait, dit-il, des comptes à rendre à un employeur. Ainsi se poursuivra la galère de Coffin.  Il s’arrêta chez un coiffeur où il se sentit tellement généreux qu’il passa sa bouteille de whiskey à tous les clients avant de débourser tous leurs frais de barbier. Il continua de rouler et de boire. À Saint-Charles-de-Caplan, sa camionnette se renversa à nouveau dans le fossé au point où son contenu s’étala sur le sol. Parmi les débris, des témoins se souvinrent avoir vu des ustensiles de cuisine et des sacs de couchage. Pour ranger le tout, deux hommes lui vinrent en aide avant que Coffin reprenne la route vers l’ouest, non sans dédommager ces bons samaritains en devises américaines. Sa conduite erratique fut en sorte qu’il effectua une troisième sortie de route. Cette fois, c’est le camionneur Eugène Chouinard qui lui vint en aide.

Coffin finira par rentrer à Montréal, où il retrouva sa concubine Marion Petrie, qu’il surnommait sa common law wife mais avec qui il n’était pas marié. Le 23 juin, c’est avec elle et leur fils Jimmy qu’il démolit la camionnette en heurtant un tramway. Bien sûr, il était encore en état d’ivresse et mentira en disant au mécanicien que le véhicule lui appartenait. En réalité, Coffin ne viendra jamais le récupérer.

Pendant ce temps, à Gaspé, les recherches s’entamaient pour retrouver les trois chasseurs américains. MacDonald enverra d’ailleurs un télégramme à Coffin pour lui demander de rentrer d’urgence puisqu’on avait besoin de lui pour reconstituer les événements. Le 13 juillet 1953, les corps étaient retrouvés à environ 175 pieds du camp 26. Leurs effets personnels, incluant une carabine, paraissaient avoir été éparpillés. Quelques heures après la découverte, le technicien Maurice Hébert et le pathologiste Jean-Marie Roussel débarquaient sur les lieux.

Plutôt que de rentrer à Gaspé, Coffin prit l’autobus en direction de Val d’Or, un endroit qu’il avait déjà habité avec Marion Petrie. Il y rencontra un courtier minier du nom de Hastie et ce sera en compagnie de celui-ci et d’un troisième homme qu’il rentra finalement à Gaspé, le 20 juillet. Le policier Doyon s’empressa alors d’amener Coffin pour revisiter les alentours des camps 21, 24, 25 et 26. Coffin expliqua qu’en retrouvant les chasseurs après l’achat de la pompe à essence, il avait vu une Jeep et deux autres chasseurs américains en leur compagnie. Cette Jeep se retrouvera au cœur d’une immense controverse, mais elle prend son origine des explications de Coffin à une époque où il multipliait les mensonges.

Pendant ce temps, dans le logement de Marion Petrie à Montréal, les enquêteurs Matte et Sirois retrouvaient le couteau multifonction et les jumelles dont le numéro de série prouva qu’elles appartenaient à Frederick Claar. Interrogée le 6 août, Marion dira qu’à son arrivée Coffin lui avait raconté avoir vu seulement trois chasseurs. Il n’avait alors jamais été question de deux autres à bord d’une Jeep. Interrogé le même jour à l’autre bout de la province, Coffin parla de la Jeep, en plus de prétendre n’avoir reçu aucun cadeau de la part des Américains, mis à part une somme de 40$. Devant ces contradictions et les témoignages qui s’accumulaient, les policiers procédèrent à l’arrestation de Wilbert Coffin le 10 août. De plus, Coffin dira avoir ramené à Montréal la pompe à essence qu’il avait achetée en compagnie du jeune Lindsey. Dans les faits, cette pompe fut retrouvée en possession d’Harold Petrie, le frère de Marion.

Le procès de Coffin s’ouvrit le 19 juillet 1954. La veuve d’Eugene Lindsey fera le voyage depuis la Pennsylvanie pour être le premier témoin entendu sous serment. Tranquillement, les preuves de circonstances s’accumulèrent au point où le jury n’avait d’autre choix que de le déclarer coupable. Il sera pendu le 10 février 1956. « Coffin, qui était âgé de 43 ans, est monté sur l’échafaud à 12h19 ce matin. Il a été déclaré mort à 12h33, soit 14 minutes plus tard. Le prospecteur […] s’était enfermé dans un mutisme complet plus de deux heures avant son exécution. Le shérif Paul Hurteau, CR, qui a assisté à la pendaison, a déclaré que Coffin a marché calmement à l’échafaud et n’a fait aucune déclaration avant de mourir. […] Le shérif Hurteau a déclaré que les dernières paroles prononcées par Coffin, plus de deux heures avant son exécution, furent pour protester de nouveau de son innocence. Il ne prononça plus une seule parole par la suite. »[1] Son corps a été remis à la famille avant d’être inhumé en Gaspésie.

L’idée très répandue selon laquelle Wilbert Coffin aurait été victime d’une grave erreur judiciaire prit naissance avec les publications du journaliste Jacques Hébert, qui sembla se servir de cette cause pour en faire un cheval de bataille politique contre l’administration de Duplessis. Hébert publia d’ailleurs deux livres, qualifiés de brûlots par Me Clément Fortin, pour dénoncer ce qu’il croyait être une injustice, insistant pour orienter l’enquête sur cette mystérieuse Jeep que Coffin disait être le seul à avoir vu. Au milieu des années 1960, la controverse atteignit un tel niveau qu’on décida de mettre sur pied la Commission Brossard, chargée de réviser tout le dossier et de déterminer si le verdict avait été raisonnable ou non. Lorsque Me Jules Deschênes interrogea Hébert sur la question, on eut droit à cet échange :

  • Sur les 80 témoins, fit Me Deschênes, il y en a un, [Bernard] Péclet, dont vous avez lu tout le témoignage ; deux, Doyon et Sinnett, dont vous avez lu des extraits, et 77 dont vous n’avez jamais lu le témoignage, au moment de la publication de votre volume ?
  • Oui, répondit Hébert, parce que je n’en sentais pas le besoin. Ils ne m’intéressaient pas particulièrement.

En 2007, Me Clément Fortin publia L’affaire Coffin : une supercherie ?, ouvrage dans lequel il permettait aux lecteurs de réviser tous les témoignages du procès. Au terme de cette étude, il confirmait le verdict de 1954.


[1] La Presse, 10 février 1956.

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